Charles Piaget est décédé le 4 novembre, cinquante ans après le combat des Lip qui avait engagé une expérience d’autogestion unique en France. Une expérience à la charnière entre les aspirations des années 1960 et la crise des années 1970. 

Romaric Godin

5 novembre 2023 à 14h59

LeLe décès, à l’âge de 95 ans, de Charles Piaget samedi 4 novembre 2023 est celui d’une figure majeure de l’histoire du mouvement ouvrier français. Cet ouvrier horloger franc-comtois, longtemps très catholique, a en effet été la figure de proue de l’un des plus importants moments d’autogestion en France, celui des usines Lip de 1973.

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Charles Piaget, le 16 août 1973 chez Lip. © Pierre GUILLAUD / AFP

D’un naturel plutôt discret, le représentant de la CFDT qu’était alors Charles Piaget s’est retrouvé pendant plusieurs mois en première ligne devant les médias et les représentants du gouvernement. Il est devenu l’image connue de la révolte spontanée des ouvriers contre le pouvoir patronal, contre cette capacité du capital à décider unilatéralement de la vie des salariés.

Le contexte

L’affaire Lip commence en avril 1973. La France d’alors est prospère et ne parle que « d’expansion ». Les conflits sociaux sont alors d’une intensité particulièrement élevée, comme celle qui concerne les usines Renault depuis le mois de mars, ou celle des aiguilleurs du ciel qui va paralyser le trafic aérien. Lip est dans une situation différente.

Ce fleuron de l’industrie horlogère française, propriété d’un groupe suisse depuis 1967 et pionnière de la « montre à quartz », connaît des difficultés financières depuis quelques années. Les syndicats accusent des erreurs de gestion, les propriétaires évoquent la concurrence japonaise bon marché. Lip a déjà un pied dans le « monde d’après », qui couve déjà dans cette année 1973, celui de la crise économique globale du capitalisme.

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C’est peut-être là ce qui fait de l’affaire Lip un cas particulier : confronté à une crise qui sera celle du reste des années 1970, le conflit s’organise autour d’idées qui sont, elles, issues des années 1960, notamment celle de l’autogestion.

Cette idée, défendue sous des formes spécifiques par les socialistes utopiques au milieu du XIXsiècle, puis par le mouvement des conseils ouvriers de l’après-Première Guerre mondiale, devient le centre de la réflexion des socialistes qui rejettent tout autant la collusion de la social-démocratie avec le capitalisme que le stalinisme d’État des partis communistes.

Elle part d’un principe simple : si la propriété privée des moyens de production est le cœur du capitalisme et si la propriété d’État ne permet pas de régler la question de l’exploitation du travail, la solution est une authentique propriété collective par les travailleurs des moyens de production. Ainsi, ces derniers pourraient produire selon les besoins sociaux et en finir avec la fuite en avant capitaliste.

Cette idée est devenue le cœur du programme du syndicat qui monte alors, la CFDT, scission laïque de la CFTC en 1964, mais aussi du Parti socialiste unifié (PSU), fondé en 1960. L’attrait de l’autogestion est telle que même le programme commun de la gauche, signé par le PS, le PCF et les Radicaux de gauche, en 1972, ne peut l’ignorer.

C’est qu’elle s’est diffusée dans la classe ouvrière avec les événements de Mai-68. Lorsque les ouvriers ont rejoint le mouvement, l’idée d’une prise de contrôle de la production a commencé à se diffuser. Charles Piaget, qui, malgré son catholicisme profond, a rejoint la CFDT et le PSU, est acquis à ces idées.

La lutte

Ce 17 avril 1973, donc, le PDG de Lip, Jacques Saintesprit, démissionne après le refus de L’Institut de développement industriel, un organisme d’État, de reconstituer les fonds propres de l’entreprise. La société est placée en redressement judiciaire. L’émotion est générale à Besançon (Doubs) et dans la région. Mais les actualités nationales ne s’occupent guère de ce conflit social local concernant une entreprise de 1 300 salariés (c’est, à l’époque, fort peu au regard des usines géantes de Renault, par exemple, mais c’est important pour la région bisontine).

C’est le 12 juin que l’affaire prend un nouveau tour. Par hasard, un élu du personnel trouve dans une serviette abandonnée par un administrateur le projet de l’actionnaire suisse pour l’entreprise : Lip va surtout devenir une marque de montres. Les activités annexes, de l’armement aux machines-outils, sont liquidées et 480 personnes sont licenciées. Mais on sent bien que le mouvement de délocalisation de la production est engagé. Pire, le document précise la complicité du gouvernement français, qui demande de repousser la restructuration après les élections législatives de février 1973…

La colère est immense parmi les salariés, alors que se tient le comité d’entreprise. Deux administrateurs et un inspecteur du travail sont immédiatement séquestrés, puis libérés dans la nuit après l’intervention des forces de l’ordre. Les « Lip » organisent alors une assemblée générale et décident de saisir le stock de montres et d’occuper en permanence l’usine de Palente, à Besançon.

On fabrique, on vend, on se paie.

Slogan des travailleurs autogérés de Lip

Les grèves sauvages avec occupation sont courantes alors dans toute l’Europe. Mais ce qui va faire la particularité de Lip, c’est la volonté des salariés de poursuivre la production, comme un défi aux « lois économiques » qui étaient censées les condamner. Le 18 juin, l’assemblée générale, qui désormais est le pouvoir souverain de l’usine, décide de reprendre la production et adopte le fameux mot d’ordre des « Lip » : « On fabrique, on vend, on se paie. » Le tout, sans patrons.

L’usine tourne donc et les stocks se reconstituent. Un « trésor de guerre » de 65 000 montres, qui est soigneusement caché. Le collectif produit et s’organise. La société pompidolienne frémit. Le 31 juillet, le tribunal de commerce proclame la liquidation de l’entreprise et la cessation d’activité. En réponse, les Lip se versent le 2 août leur première « paie sauvage » issue de la production autonome.

Au cœur de l’été, l’affaire Lip commence à intéresser les médias. Et le gouvernement Messmer ne peut laisser faire. Il nomme un négociateur le 7 août, Henry Giraud. Mais le dialogue avec les Lip, Charles Piaget en tête, est impossible. Le gouvernement prévoit des licenciements et un démantèlement du groupe, les syndicats demandent l’abandon de ces plans, mais aussi le maintien de l’occupation et de la maîtrise des stocks, comme préalable. L’usine Lip de Besançon devient alors une forteresse assiégée.

La mobilisation

Le 14 août, le gouvernement Messmer décide de recourir à la manière forte et met le feu aux poudres. La police réoccupe par la force l’usine de Palente. L’affaire devient alors politique. C’est l’État contre l’autogestion, le capital et sa police contre les travailleurs. Le 14 août, 10 000 personnes manifestent dans Besançon et des heurts entre militants, ouvriers et policiers ont lieu pendant plusieurs jours autour de l’usine. Le 19 août, des coups de feu sont même échangés, sans faire de blessés.

La gauche saisit l’occasion pour donner une dimension politique à l’affaire. Un meeting a lieu le 16 août à la Bourse du travail de Paris et regroupe 5 000 personnes, à l’appel de la CGT, de la CFDT et des partis de gauche, du PSU aux Radicaux. François Mitterrand, le premier secrétaire du PS, estime que « l’intervention des forces de police illustre le mépris du pouvoir pour les travailleurs et l’opinion publique ».

Car le combat des Lip est populaire et fait même des émules. Le 23 août, l’ORTF se met en grève contre le projet de sa disparition, mais aussi en solidarité avec Lip. Après les manifestations locales, une grande marche nationale de solidarité avec les Lip est organisée le 29 septembre à Besançon et regroupe 100 000 personnes.

Au sein de Lip se dessine la rupture entre la « gauche de Mai-68 » et celle du Parti communiste.

Le premier ministre Pierre Messmer comprend un peu tard son erreur et tente, dans la deuxième quinzaine d’août, de reprendre les négociations. Mais chez Lip, on tient bon. Un atelier clandestin est organisé, et le refus de tout licenciement comme préalable reste la règle. Mais le temps joue contre les travailleurs. Les feux de l’actualité quittent progressivement Lip, où les négociations patinent.

Progressivement, des divergences apparaissent entre la CFDT de Charles Piaget qui veut tenir bon, et la CGT qui, avec son secrétaire général Georges Séguy, veut transiger et met en garde contre les « utopies ». Au sein de Lip se dessine la rupture entre la « gauche de Mai-68 » et celle du Parti communiste. Mais la situation est encore plus complexe. Le leader de la CFDT, Edmond Maire, qui, dix ans plus tard, organisera le tournant réformiste du syndicat et qui, dès le congrès de 1973, a entamé une « normalisation », cherche à obtenir la modération.

Charles Piaget est alors de ceux qui tiennent bon contre la CGT et Edmond Maire. Et il reflète en cela l’opinion de la majorité des salariés. Le 12 octobre, les Lip confirment par un vote leur position de fermeté. Mais l’usine bisontine n’est plus au centre des discussions. La crise pétrolière, les inquiétudes pour l’emploi et les prix remplacent bientôt dans l’esprit de l’opinion la solidarité avec les Lip.

Ce même 12 octobre, Pierre Messmer liquide l’affaire : « Lip, c’est fini en ce qui me concerne », et Henry Giraud sort également du dossier. Charles Piaget tente alors avec ses camarades de montrer que le combat des Lip répond aux difficultés de l’avenir et que, loin d’être une simple utopie issue de Mai-68, il est une réponse à la crise qui vient. Le 17 octobre, Le Monde publie une tribune titrée « Lip, un combat pour l’emploi ». Mais cela ne prend pas. Désormais, l’opinion craint pour son plein d’essence et son emploi. La force disciplinaire de la crise commence à faire son effet. La grève générale du 6 décembre sera un semi-échec.

Le bilan

La solution sera finalement trouvée début 1974 avec l’arrivée d’un nouveau dirigeant, Claude Neuschwander, ancien du PSU et cadre chez Publicis. Il forme un pôle actionnarial autour de grands groupes français (Rhône-Poulenc, BSN, Gervais-Danone, Schlumberger) et de l’actionnaire suisse. Le groupe est maintenu et les salariés sont réintégrés après une formation. L’usine de Palente rouvre le 11 mars. Sur le papier, c’est une victoire pour la CFDT et Charles Piaget. Mais ce dernier est un des derniers à être réintégré.

Surtout, la crise et la mauvaise volonté des actionnaires mettent rapidement fin à l’aventure. Claude Neuschwanger est remercié en janvier 1976 et Lip est à nouveau liquidé en septembre 1977. Les ouvriers de Lip ont bien tenté une nouvelle mobilisation, mais dans la France d’alors, marquée par l’explosion du chômage, leur combat n’a aucun impact. L’entreprise est alors divisée en multiples SCOP, ces sociétés coopératives ouvrières de production. Charles Piaget restera salarié de l’une d’elles jusqu’en 1988. Entre-temps, il aura quitté la CFDT en 1985, protestant contre sa nouvelle orientation.

Lip est un mythe en France. C’est le symbole de l’autogestion. Charles Piaget a toujours été fidèle à ce combat, même s’il a vécu sa vieillesse dans une réelle discrétion. Il a, il est vrai, toujours défendu l’idée qu’il était devenu le héros de cette aventure malgré lui. En 1974, certains ont pensé à lui pour porter les idées autogestionnaires lors de la campagne présidentielle de mai. L’opposition de Lutte ouvrière et le ralliement du PSU de Michel Rocard à François Mitterrand auront raison de cette idée.

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La discrétion de Charles Piaget n’est sans doute pas un hasard. Elle est le fruit d’une vision du combat ouvrier qui s’appuie sur les travailleurs et non sur un leader. C’est dans cette tradition que s’inscrivait le syndicaliste, qui ne s’est jamais perçu autrement que comme le porte-parole d’un mouvement global des salariés. 

En cela, Charles Piaget est l’héritier d’une longue tradition comtoise d’émancipation qui commence avec un autre Charles, Fourier, né lui aussi à Besançon en 1772, et qui inspirera d’autres expériences autogestionnaires comme celle des usines de Jean-Baptiste André Godin à Guise dans l’Aisne. Ironie du sort, l’autogestion du « familistère » Godin va s’achever en 1968.

L’idée de l’autogestion s’est progressivement éteinte, même si elle survit parfois difficilement à travers le statut des SCOP. Elle a quitté le centre du débat politique et l’affaire Lip en a été une sorte de requiem. Sa fin est autant le produit de l’émergence du néolibéralisme que des conditions qui ont permis sa naissance : l’aveuglement de la social-démocratie et des partisans du « socialisme réel ». Mais devant la crise du capitalisme et les impasses actuelles de la gestion de l’économie, elle ne demande qu’à revivre.

Sans doute le combat de Charles Piaget peut-il être inspirant à la fois par sa modestie et son ambition, mais il faut, comme toujours, tirer les leçons de son échec. La lutte contre le capitalisme centré sur la seule propriété n’est pas suffisante si elle ne s’élargit pas à une réflexion sur les ressorts profonds du capital : l’abstraction du travail, l’aliénation, l’accumulation de capital.

Romaric Godin

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