Je me suis signé une autorisation officielle – cochée à la bonne case (achats de première nécessité) – pour parcourir les cent mètres (selon le GPS de mon smartphone) qui me séparent d’un homme fondamental : le buraliste de mon quartier. Il vend des biens indispensables à mon épanouissement : un journal quotidien imprimé (je suis accro à l’odeur de l’encre d’imprimerie) et des piles pour les télécommandes (il y en a sept dans mon havre de confinement).

M. est un chic type. Avant que ne commence la saison de la Covida20, c’était déjà le cas. Courtois, tolérant, il accueille toutes les tendances politiques au sein de sa clientèle. Voilà sept ans que nous avons fait schmolitz (Français(e)s renseignez-vous sur Wikipédia, Suisse(ss)es ne vous moquez pas !). Depuis on tchatche pour le plaisir. Les rôles sont distribués. Je suis le Suisse de service.

Depuis Victor Hugo – « le Suisse trait sa vache et vit paisiblement » – les choses n’ont que très peu évoluées. Le Français ne saurait-il pas faire le con finement ?

En tout cas chez mon buraliste, les clients les plus éclairés me demandent, apparemment enjoués, si je suis banquier. « Point d’argent, point de Suisse » a persiflé une fois un petit lettré amateur de Racine. Les gros malins vont jusqu’à joueur de tennis. Mon marchand de journaux n’est pas de ceux-là, c’est d’ailleurs pourquoi on a fait schmolitz.

A J7 donc, j’entre dans son antre refait à neuf.  Le buraliste est à son poste. Papier cellophane sur le sabot de la carte bancaire (sans contacts évidemment). Il m’offre un express. Avec des tournées de petits cafés, nous faisons fleurir le lien social qui résiste à covid19. Mais sans tape sur l’épaule – pas de tactile que du platonique. Soudain il entre. Qui ? L’abruti de service.

Je résume, nous sommes dans le commerce.  M. se replie de la machine à café à la caisse. En deux entrechats détendus, je glisse vers les magazines montrant des dames en petites culottes (je ne donne pas de nom mais il ne s’agit pas du défunt Paris-Hollywood ni même du Hérisson mais d’un magazine actuel ciblant le lectorat féminin). L’homme peut faire ses emplettes, il a la voie réglementairement libre. Mais il fonce sur moi. Il brise la glace qui doit ABSOLUMENT nous séparer. Je suis mort.

L’abruti : « vous êtes comme moi! »

Moi : « Non, non et non ! »

L’imbécile : « Si, si vous aussi vous ne portez pas de masque, vous savez que c’est rien que des conneries. »

Effaré mon buraliste roule des yeux ronds au-dessus de son masque tout propre et protecteur.

Le crétin se rapproche de moi. J’ai peur, je crois même sentir qu’il a déjà bu une bière. Et je vois bien ses ignobles postillons.

« Tenez-vous à l’écart ! »  lui hurle-je. La bête se cabre et freine. Je respire. Maudit sois-tu postillonneur !

Ce jour-là, il n’y avait pas le journal (quotidien national ayant fait sa réputation en faisant croire que Parisiens et Provinciaux ne vivaient pas le même jour), j’avais les boules et les piles en poche. Repli stratégique au paradis de mes amours. Cela ne m’empêcha pas de sombrer dans une mélancolie aussi profonde qu’éphémère.

Je lâchai la bride à ma mémoire qui me consola : « N’as-tu pas au premier rang reçu les généreux postillons de Roger Daltrey, chanteur des Who, interprétant Tommy le 17 janvier au Théâtre des Champs-Elysées ? N’as-tu pas une nuit d’automne 1977 à l’Aula de l’EPFL à Lausanne été douché au sens propre (pas si propre que cela d’ailleurs)  par Léo Ferré en personne ? N’y pense plus, tout est bien. »

F. du Maupas à Lausanne m’a envoyé cela, je vous l’offre :

Alain Walther mars 2020

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