Face au blocus médiatique imposé par Israël, comment incarner le carnage ? À travers des témoignages obtenus par téléphone et/ou accessibles sur les réseaux sociaux, Mediapart a rassemblé quelques récits et visages, pour que les victimes de Gaza ne se réduisent pas à une comptabilité macabre.  

Joseph Confavreux

8 novembre 2023 à 19h33

Mise en garde

Cet article fait état de victimes des bombardements, sa lecture peut être difficile et choquante.

Les chiffres que le ministère de la santé gazaoui, contrôlé par le Hamas, distille chaque jour sont effarants : 10 000 morts, dont plus de 4 000 enfants, en quatre semaines. En période de guerre, on sait à quel point la lutte des images et des récits fait rage, de quelle façon les accusations d’être inégalement sensible aux victimes de tel ou tel camp sont lancées, et comment les chiffres des morts et des blessés constituent des armes de propagande.

Ceux avancés par le ministère de la santé de Gaza peuvent être discutés, comme le fait par exemple avec précision cet article du Monde. Mais ils sont repris par l’Organisation mondiale de la santé et sont plausibles au vu de l’ampleur des destructions et rapportés aux précédentes guerres de Gaza où les estimations du ministère de la santé gazaoui et celles des ONG et des journalistes travaillant sur place, pendant ou après, coïncidaient.

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© Illustration Justine Vernier / Mediapart

À l’heure actuelle, le travail de terrain et de documentation est empêché par le blocus médiatique imposé par Israël à l’enclave palestinienne. On doit pourtant aux morts de connaître leur histoire. Le journal Haaretz notamment, comme nombre de publications israéliennes ou internationales, s’est attelé à raconter les centaines de vies brisées par le Hamas le 7 octobre dernier, à la fois à travers des portraits individuels et un mémorial collectif. Mediapart, comme la plupart des autres médias internationaux, a relaté certaines de ces histoires (par exemple ici).

Un travail similaire à celui effectué pour les victimes des massacres perpétrés par le Hamas paraît impossible à Gaza, même si quelques récits parviennent jusqu’à nous, qu’il s’agisse de l’histoire de Wael al-Dahdouh, journaliste vedette d’Al Jazeera ayant appris en direct la mort de sa femme et de deux de ses enfants, ou de celle de Rushdi Sarraj, journaliste et fixeur francophone tué dans une frappe israélienne. À Gaza, les journalistes sont empêchés de travailler tandis que les cimetières débordent, et que de nombreux morts demeurent sans sépulture, pulvérisés sous les décombres.

Depuis Gaza, Londres, Washington ou Bruxelles, les deuils et les drames s’expriment pourtant, avant tout dans l’espace numérique : pages personnelles sur Facebook ou Instagram, collecte de vidéos YouTube intitulée « GAZAFACES » ou encore initiative individuelle du Palestine Memorial lancé sur Instagram depuis Washington et qui rassemble photos et témoignages, tout en notant « l’impossibilité de partager toutes les histoires de chaque être que nous avons perdu, parce que beaucoup de familles ont été tuées en intégralité, sans qu’aucun membre survivant ne puisse partager leur histoire ».

C’est de ces fragments de vie que nous sommes partis, en réussissant parfois à recontacter celles et ceux qui se sont exprimés, en traduisant à d’autres moment ce qui était écrit. Afin que le blocus médiatique ne se transforme pas totalement en trou noir.

Bassem Mohammad Al-Kafarneh, 5 ans, de la ville de Beit Hanoun

Joint par téléphone en Égypte, Mohammad Awad, habitant à Gaza et membre de la famille al-Kafarneh, témoigne de la brève vie de son cousin.

« Bassem était mon cousin, le fils de mon oncle. Au total, j’ai perdu 20 personnes de ma famille : mon oncle, mes cousins, des cousins éloignés, le mari de ma sœur… Ma sœur, elle, a été sortie vivante des décombres. Dieu merci pour moi, j’étais sorti de Gaza deux jours avant l’escalade pour aller en Égypte où je me trouve aujourd’hui.

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© Illustration Justine Vernier / Mediapart

Les victimes des bombardements ne sont pas des numéros. Ce sont des êtres humains. Les victimes avaient une vie, des rêves, elles aimaient la vie. Bassem était un petit garçon qui venait de faire sa rentrée à l’école primaire après avoir quitté l’école maternelle. Bassem aimait le football et le vélo. Il était très attentif à ses cheveux et se coiffait en permanence. Comme tous les enfants, il passait ses journées à l’école.

Aux premiers jours de l’agression israélienne, le 8 ou le 9 octobre, la maison de Bassem, dans le nord de la bande de Gaza, a été frappée. Comme la famille de sa maman vient du sud de Gaza, ils sont partis habiter chez eux – la famille Al-Afaana – avec son père et sa mère. L’occupant israélien avait dit que le sud de la bande de Gaza était sûr. Ils sont donc partis dans le sud, à Khan Younis.

Ils logeaient dans un bâtiment avec 25 autres familles déplacées du nord de Gaza. Le 26 octobre, le bâtiment où se trouvait le papa de Bassem et toute la famille de sa maman, Abir, a été visé. C’était un massacre, et les Israéliens n’avaient pas prévenu du bombardement. Trois missiles de F-16 se sont abattus sur l’immeuble.

Quand on a sorti les victimes des décombres, le corps du papa de Bassem était en lambeaux. Et Bassem a été sorti des ruines sans sa tête. Sa tête se trouve toujours sous les décombres jusqu’à maintenant, parce que la Défense civile n’a pas les moyens de fouiller tous les décombres et sortir ce qu’il reste de Bassem et des cadavres de sa famille. Sa maman est morte d’un éclat dans la tête. Sa sœur, Nour, 9 ans, était sortie de la maison pour aller à l’épicerie. Elle a survécu : c’est la seule. Elle loge avec ma mère à Gaza désormais.

On avait l’habitude de se retrouver le week-end tous ensemble, avec le père de Bassem et son grand-père. Son papa espérait que Bassem achève un jour la construction de la maison familiale à Beit Hanoun. »

Salma Mohammed el-Mkheimar, 33 ans, habitante de Rafah

Khadija Nazir habite à Rafah, au sud de la bande de Gaza, dans la maison voisine de celle de Salma Mohammed el-Mkheimar, détruite par une frappe israélienne alors que cette Palestinienne installée en Jordanie était revenue pour des vacances voir sa famille gazaouie.

« Salma était ma meilleure amie. Elle a fait des études de communication en arabe à l’Université islamique de Gaza. Ensuite, après les études, comme il n’y a pas beaucoup de travail ici à Gaza et beaucoup de chômage, elle a ouvert un salon de coiffure et d’esthétique. Elle avait un don pour la coiffure. On a travaillé ensemble dans son salon pendant 3 ou 4 ans.

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© Illustration Justine Vernier / Mediapart

Elle s’est mariée avec un Jordanien et est partie habiter en Jordanie il y a deux ans. Elle était heureuse, avait une vie stable, avec un mari médecin. Dieu merci, elle était très heureuse et son mari était bien.

Il y a un mois, elle est venue en visite pour voir sa famille. C’était un secret. J’étais la seule au courant, on l’avait bien préparée dans les détails, pour prendre ses parents par surprise. C’était une très belle surprise pour nous tous.

Avant la guerre, elle sortait tout le temps, voir ses amis, elle était très joyeuse, elle avait ce caractère ouvert aux autres et aimait se retrouver en groupe, elle était très aimante.

Son fils allait avoir un an le 30 octobre. Deux jours avant la guerre, on était encore en train de préparer son anniversaire, en même temps que celui de ma fille. Ma fille s’appelle Salma en son honneur. Quand elle est partie en Jordanie et que ma fille est née, j’ai voulu lui donner le même prénom que celui de mon amie. Elle avait des rêves, elle parlait de tous les gens qu’elle voulait voir avant de partir, elle avait plein de projets.

Malheureusement la guerre est arrivée alors qu’elle se trouvait à Gaza. C’était un immense choc pour elle. Elle était vraiment terrifiée. Nous sommes voisines, mais on avait tellement peur de sortir qu’on ne se voyait plus. On continuait d’échanger via internet. Elle répétait : “J’ai peur, j’ai très peur.” Son mari en Jordanie était très inquiet pour elle, il a tenté de la faire sortir par tous les moyens. Mais malheureusement le poste-frontière est resté fermé.

La nuit du bombardement, il était 3 h 25 du matin exactement. Elle s’était couchée après avoir rassuré son mari au téléphone et dormait. Elle était dans une pièce avec ses sœurs, et son père et sa mère dormaient dans une autre pièce. D’autres proches venus du nord de la bande de Gaza se trouvaient dans cette maison qui n’abritait que des civils, des femmes, dont certaines enceintes, et des enfants.

Subitement, nous avons tous entendu un grand bruit. Nous avons ouvert les fenêtres et avons vu leur maison effondrée.

Elle est décédée, avec son fils, pendant leur sommeil, avec sa sœur, sa mère, son père, son autre sœur, son frère et tous leurs proches. Au total, vingt personnes sont mortes dans la destruction de cette maison. Il a fallu attendre deux jours pour qu’ils sortent les restes des corps. Son fils Ali aurait eu un an le 8 novembre. »

Mahmoud al-Naouq, 25 ans, Deir El-Balah

Ahmed al-Naouq, qui vit à Londres depuis quatre ans, a vu toute sa famille anéantie dans la nuit du 22 octobre. Triste ironie de l’histoire, il était l’un des membres fondateurs de l’organisation We Are Not Numbers (WANN), lancée en 2015 par Pam Bailey, journaliste américain et par Ramy Abdu, membre de l’ONG Euro-Med Human Rights Monitor, après qu’un de ses frères, Ayman, alors âgé de 23 ans, a trouvé la mort dans un bombardement alors qu’il marchait dans une rue de Gaza lors de la guerre de 2014. Joint par téléphone, Ahmed al-Naouq évoque la mort de son autre frère, Mahmoud, englouti avec ses proches dans les décombres de la guerre.

« Initialement, ma famille est originaire de Jaffa, mais en 1948, nous avons été expulsés à Gaza. Notre maison de famille se trouve à Deir El-Balah, au sud du Wadi Gaza, le cours d’eau qui marque la limite entre le nord et le sud de la bande de Gaza. Cette zone est censée être sûre, aux dires même de l’armée israélienne. Pourtant, dans la nuit du 22 octobre, entre 4 heures et 5 heures du matin, sans qu’aucun ordre d’évacuation n’ait été reçu, notre maison a été bombardée et 21 membres de ma famille ont péri.

Mahmoud était le plus jeune de mes frères. Il avait 25 ans. Il n’était pas encore marié. Il avait étudié la littérature anglaise, et était rédacteur et traducteur pour différentes ONG. Il avait commencé comme bénévole pour une organisation dans laquelle je travaille aussi, Euro-Med Human Rights Monitor, puis s’était mis à travailler pour le Pal Think for Strategic Studies, un groupe de réflexion indépendant situé à Gaza. Le mois dernier, il m’a appelé, il était fou de joie. Il venait d’être accepté pour un master de relations internationales en Australie. Il devait s’y rendre au milieu du mois d’octobre. Son but était de devenir diplomate. Mais ces derniers jours, je sentais qu’il avait de plus en plus peur. Quelques jours seulement avant d’être assassiné, son dernier message rédigé sur LinkedIn était conclu par ces mots écrits en majuscule “DO NOT LET ISRAEL MURDER US !!”.

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© Illustration Justine Vernier / Mediapart

C’est pourtant ce qui s’est produit. Le monde l’a laissé mourir. Aujourd’hui, je suis en deuil et je passe mes journées à poster des photos de ma famille pour ne pas que leurs noms sombrent dans l’oubli. Mais lorsque le temps du choc et du deuil sera passé, je mettrai tout en œuvre pour poursuivre devant les tribunaux tous les criminels qui ont tué ma famille. Tous. Et tous ceux qui ont été complices de ce crime. J’ai déjà pris des contacts avec des avocats ici à Londres. Je crois encore au droit international.

Mahmoud a été tué en même temps que mon père, Nasri al-Naouq, qui avait travaillé toute sa vie dans la construction en Israël. Après la seconde Intifada, il n’avait plus été autorisé à s’y rendre et s’était reconverti en chauffeur de taxi pour subvenir aux besoins de sa famille. Mon père avait 75 ans, il était né en 1948, pendant la première Nakba [« Catastrophe » en arabe – ndlr]. Il a été tué pendant la seconde.

Mahmoud est aussi mort en même temps que mon autre frère Muhammad, 35 ans, qui était fonctionnaire, que sa sœur jumelle Alaa, qui était enseignante, que ma grande sœur Walaa, 36 ans, qui avait fait des études d’ingénieure mais n’avait pas trouvé de travail pendant douze ans avant d’enfin décrocher un travail à la rentrée et que ma sœur Ayaa, 33 ans, qui était comptable. Mes deux frères et mes trois sœurs sont morts avec tous les enfants, mes nièces et mes neveux : Bakr, Basma, Raghad, Islam, Sarah, Abdullah, Islam, Dima, Tala, Nour, Nasma, Tamim et Malak.

Certains d’entre eux ont pu être enterrés, mais je ne sais même pas lesquels. Une de mes autres sœurs qui habite avec son mari dans une autre maison m’a dit qu’il restait encore beaucoup de corps sous les décombres. Elle est allée voir s’il était possible de les retrouver, mais elle m’a dit qu’elle n’avait pas pu rester tellement l’odeur était insupportable. Toute ma famille a été engloutie par une même bombe israélienne. Je suis seul maintenant que ma mère est morte en 2020 de maladie parce qu’elle n’avait pas reçu à temps le permis de sortie qui lui aurait été nécessaire pour aller se faire soigner dans un hôpital de Jérusalem. »

Dans un tweet postérieur, Ahmed al-Naouq a aussi affirmé : « Je suis rempli de haine envers le régime israélien, envers l’armée israélienne qui a tué ma famille. Je hais la colonisation et l’apartheid. Je hais les criminels. Mais je n’ai absolument AUCUNE haine pour le peuple juif. S’il vous plaît, ne confondez pas les juifs avec cette armée criminelle israélienne. »

Wasem al-Naouq, un cousin d’Ahmed al-Naouq vivant à Gaza, a écrit à ce dernier : « J’ai attendu que le soleil se lève et j’ai couru voir la maison. J’ai tout de suite compris qu’il n’y avait pas de survivant. La maison était complètement détruite, c’est comme si elle s’était transformée en rochers et en sable. J’ai commencé à chercher des survivants avec l’aide de quelques voisins. Un jeune homme a crié : “Il y a quelqu’un ici !” J’ai accouru et il y avait juste une main qui sortait du sol. Je savais à qui elle appartenait. Mon oncle est un martyr !

Nous avons réussi à dégager les décombres autour du corps et à le sortir. La moitié de son visage était en sang, mais il avait l’air apaisé. Il est probablement mort pendant son sommeil. Il a été tué en même temps que vingt et un des fils, filles et petits-enfants. Il a quitté ce monde en sachant qu’il avait un fils en sécurité loin de Gaza, qui portera sa mémoire et son nom non seulement en Palestine, mais aussi dans le reste du monde.

Toi, mon cousin, je t’écris cela pour te dire que nous avons été auprès d’eux jusqu’au bout. J’imagine à quel point il doit être difficile d’être loin quand quelque chose comme cela arrive à ta famille. Mais tu dois rester fort pour entretenir la mémoire des êtres aimés que nous avons perdus. »

D’autres voix se sont jointes pour rendre hommage à la mémoire de Mahmoud al-Naouq. Pam Bailey, qui l’avait pris sous son aile pour son premier job, a ainsi loué « sa douceur et son potentiel intellectuel » et dit à quel point son « cœur était brisé qu’il n’ait pu réaliser son rêve de partir vivre en Australie ».

Hadeel Abu al-Roos, 33 ans, habitante de Rafah

Hadeel Abu al-Roos, enseignante de physique, est morte dans un bombardement aux côtés de son mari, Basel al-Khayyat, ingénieur à Gaza, et de leurs quatre enfants, Celine (8 ans), Eline (5 ans), Mahmoud (2 ans) et Ahmed, 45 jours. Son frère, Kareem, qui vit en Belgique, s’est mis à écrire et a posté des photos d’eux sur Facebook.

  • « 13 octobre

En tant que fils survivant de cette famille, je vais écrire pour que ma famille ne soit pas qu’un chiffre. Je te promets, Hadeel, que tu ne seras pas qu’un chiffre dans les bandeaux d’actualité.

Voici ma sœur Hadeel. Ma grande sœur. C’est elle qui m’a élevé et qui m’a éduqué. C’est elle qui m’emmenait à l’école et me ramenait à la maison. C’est elle qui jouait avec moi quand j’étais petit, qui me protégeait dans les bagarres avec d’autres enfants et qui me défendait devant les colères de ma mère face à mes bêtises. Ma sœur Hadeel m’a appris comment aimer les femmes et les respecter, sanctuariser leur liberté et leurs droits. Ma sœur Hadeel m’a initié aux livres, à la lecture et m’achetait des romans quand je n’avais pas les moyens.

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© Illustration Justine Vernier / Mediapart

Ma sœur Hadeel était une enseignante géniale, reconnue comme telle par le ministère de l’éducation pour lequel elle travaillait comme professeur de physique, grâce à ses méthodes d’enseignement innovantes.

Voici ma sœur Hadeel que pleurent aujourd’hui ses élèves sur les réseaux sociaux en écrivant leurs souvenirs pendant les cours de physique. Voici ma sœur Hadeel qui a obtenu la première place au concours d’enseignant et pris un poste exigeant, tout en élevant et prenant soin de ses deux filles angéliques, tout en s’occupant de son foyer et de son époux. Ma sœur Hadeel a permis à beaucoup d’élèves qui ne pouvaient pas se payer des cours particuliers d’entrer à l’université. Hadeel m’a aidé à me débarrasser de beaucoup de problèmes dans ma vie, à vivre avec mon exil de Gaza, à accepter mes joies et mes tristesses. C’est ma sœur Hadeel qui a orienté mes goûts, pour tel vêtement ou tel parfum. Hadeel, ô monde, Israël l’a tuée brutalement avec ses enfants. Ils se trouvaient tous dans une même pièce, pensant être en sécurité dans leur maison, craignant la guerre et la mort. Hadeel, contrairement à ce qui se dit parfois des Gazaouis, avait constamment tort.

  • 13 octobre – 10 h 23

Israël a tué il y a quelques instants la plupart de mes êtres chers. Ils ont littéralement assassiné mon cœur. Ma sœur chérie, mon amour, ses filles et ses fils, son mari. Tous. Ils ont commis un massacre parmi mes proches. Je n’entends qu’une chose dans ma tête depuis ce matin : Éline et Céline, les filles de ma sœur, qui me disaient récemment au téléphone : “Emmène-nous chez toi, tonton. Quand est-ce que je peux venir tonton ?”

  • 13 octobre – 23 h 34

Ahmed avait 45 jours.

Ahmed était le dernier fils de ma sœur. Je ne l’ai jamais vu en vrai et je ne le porterai jamais dans mes bras. Ils l’ont tué dans les bras de sa mère. »

Kareem Abu al-Roos a aussi écrit quelques mots sur sa nièce Eline : « Elle était très talentueuse et adorait son petit chat, qui est aussi mort pendant le bombardement. Elle rêvait d’aller à Legoland et d’acheter un jouet là-bas. »

Sara Tamer, une étudiante d’Hadeel Abu al-Roos, a aussi écrit sur son Facebook : « Ma chère professeure et martyre adorée possédait un style unique inégalable dans tout ce qu’elle faisait. Elle était vraiment exceptionnelle. Nous, vos élèves, vous sommes reconnaissants pour tous vos efforts et nous vous aimons. Nous sommes déjà en manque de votre humour, de votre attitude et de votre manière si joyeuse de parler. »

Ahmed al-Taimomy, un ami de Bassel, le mari d’Hadeel, lui a aussi rendu hommage sur Facebook en écrivant que « Bassel était connu pour son sens de l’humour, son enthousiasme et son amour inconditionnel pour le club de football égyptien d’Al-Ahly ».

Youssef Abou Moussa, 7 ans, de Gaza ville

Le père de Youssef, Mohammed Hamid Abou Moussa, est médecin à l’hôpital Al-Shifa, à Gaza. Il témoigne dans un texte publié par le Palestinian Information Center du pire jour de sa vie.

« Le jour du bombardement, nous étions le 15 octobre, je suis parti au travail et j’ai confié Youssef et Nada à leur mère et leurs sœurs. Je suis arrivé au travail, et après deux heures, j’ai entendu le bruit d’une explosion. Notre maison n’est pas loin de l’hôpital. Ce jour-là, j’avais une garde aux urgences pendant 24 heures. Youssef me demandait toujours les horaires de mon travail, et il comptait quand je partais, et quand je rentrais à la maison. Quand je partais au travail, il venait me prendre dans ses bras et m’embrasser. Et c’était toujours le premier à se jeter sur moi quand je passais la porte de la maison après le travail, pour m’embrasser.

Nous savons que les Israéliens frappent partout et tout le monde. Cette fois, j’étais particulièrement inquiet parce que le bruit de l’explosion venait du quartier où j’habite. J’ai commencé à demander où avait eu lieu le bombardement précisément, mais je n’ai pas eu de réponse. J’ai essayé d’appeler ma femme une première fois, mais elle n’a pas répondu. La deuxième fois, son numéro a répondu et j’ai entendu un hurlement. J’ai couru aux urgences, et quand je suis entré dans la salle, j’ai entendu la voix de ma fille, de sa mère et de Hamid – mon deuxième fils – en train de hurler.

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J’ai essayé de les calmer, de les rassurer. Et je suis ensuite parti chercher Youssef parmi les blessés. J’ai questionné les gens à propos de Youssef, et tout le monde détournait le regard, comme s’ils fuyaient la réponse. Je suis entré dans la salle de réanimation, j’ai trouvé un médecin que je connaissais et qui connaissait mes enfants. Dès que je suis entré, j’ai compris dans son regard et mon cœur s’est arrêté. J’ai perdu la tête, et j’ai commencé à courir partout pour le retrouver.

Il y avait un photographe qui prenait en photo les bombardements et les blessés. Il a allumé son téléphone et m’a montré des photos des blessés. J’ai reconnu Youssef grâce à ses vêtements. Je lui ai dit : “C’est lui ! Où est-il ?” Il a détourné la tête et n’a pas répondu. Quelqu’un derrière moi a dit : “Cet enfant, c’est moi qui l’ai sorti des décombres et je l’ai emmené à la morgue.”

Je me suis arrêté, je ne pouvais plus marcher. On m’a tiré par le bras et je suis entré dans la morgue. Le corps de mon fils s’y trouvait, avec celui de son cousin, son aîné de deux ans. »

Sur le site du Palestinian Information Center, on trouve aussi une vidéo montée par un site d’information turc dans laquelle l’on voit Mohammed Hamid Abou Moussa apprendre en direct la mort de son fils alors qu’il est en train de travailler à l’hôpital Al-Shifa.

Habiba Abdelqader, 8 ans, de Gaza ville

Feda’a Murjan a témoigné sur Facebook de la mort sa fille Habiba, 8 ans. Elle l’évoque en en parlant encore au présent.

« Habiba a 8 ans, c’est une belle fille avec de jolis cheveux roux et le plus beau visage du monde.

Habiba est à l’école primaire, elle est tellement intelligente qu’elle peut résoudre une équation mathématique en quelques secondes seulement et n’a pas fait une seule erreur à aucun de ses examens pendant ses trois années d’école. Elle obtenait toujours les meilleures notes de sa classe. Sa maîtresse disait qu’elle était l’une des filles les plus rayonnantes et les plus intelligentes qu’elle ait jamais rencontrées.

Elle est polie, calme et mérite bien son prénom, qui signifie “la bien-aimée”, car personne ne peut la rencontrer sans l’aimer.

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Son amour pour sa mère, son père et son frère Omar est sans limites. Elle est la “donneuse de câlins”, elle aime vous serrer constamment dans ses bras pour exprimer son amour. C’est une fille très, très, très gentille.

Je l’ai vue plusieurs fois, lorsqu’un enfant l’agressait ou l’insultait, répondre sans agressivité et sans rancœur : “Ce n’est pas gentil et n’utilise pas de gros mots.”

Elle adore les bébés plus que tout au monde. Elle les berce, les enveloppe dans ses bras et leur chante des berceuses.

Le rêve de Habiba était de devenir médecin et je la préparais pour qu’elle puisse rejoindre le “conseil des enfants palestiniens”.

Dans la situation d’urgence du Covid-19, elle a participé avec moi à de nombreuses réunions Zoom avec des partenaires internationaux du monde entier, elle a beaucoup entendu parler des droits de l’homme, des droits de l’enfant et du droit international. Elle adorait ça et était très intéressée à faire connaître, comme moi, au monde entier les enfants de Gaza.

Son rêve était de parler très bien anglais et d’informer les gens sur l’actualité et la situation à Gaza.

Mais la guerre a commencé. Habiba est une enfant très sensible et son petit corps tremblait tout le temps au bruit des bombardements et des roquettes. Le septième jour, Habiba, contrairement aux jours précédents de la guerre, était calme et a dit qu’elle avait entendu une voix qui lui disait “n’aie pas peur”. Elle m’a demandé si je l’avais aussi entendue. J’ai été surprise, mais je n’ai rien dit.

Puis elle a pris ses couleurs et ses pinceaux et s’est brossé les cheveux avec ses pinceaux à colorier en disant : “Je suis une artiste.” Elle s’est mise ensuite à dessiner ce que montrait la télévision, l’actualité de la guerre, et le drapeau palestinien. Une heure plus tard, Habiba a été tuée dans une attaque brutale contre notre maison. Quelle était sa faute ? Elle ne portait sur elle qu’un pinceau pour colorier et non un pistolet. Habiba portait en elle de nombreux rêves. Les Israéliens ont tué ses rêves et m’ont privée de pouvoir profiter encore de la lumière de ma belle enfant. J’ai travaillé pendant plus de 7 ans au PCHR [Centre palestinien pour les droits de l’homme – ndlr], l’une des organisations de défense des droits de l’homme les plus importantes du pays. J’ai travaillé avec des partenaires internationaux qui nous soutenaient et croyaient aux droits de l’homme, mais aujourd’hui je n’y crois plus. Aucune mère ne devrait subir des souffrances telles que celles que je traverse. »

Dr Areej, 25 ans

Sur Instagram, Yara Eid, journaliste palestinienne basée à Londres, a témoigné de la mort de sa cousine Areej.  

« Areej était ma cousine. Elle avait 25 ans. Areej était dentiste. Elle était aussi fiancée. Son mariage était censé avoir lieu ce mois-ci. Je l’ai appelée il y a deux semaines, juste avant le début de l’agression israélienne, et lui ai demandé de retarder son mariage pour que je puisse y assister. Son fiancé est égyptien et ils avaient tout préparé pour leur nouvelle maison. Ils avaient même acheté les couverts.

Areej était une amie fidèle. Son ami d’enfance, Balsam, disait d’elle qu’elle était plus qu’une sœur : une partie de lui-même. Areej n’est pas un nombre.

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Elle aimait tellement la vie et elle était tellement excitée à l’idée de se marier. Elle s’occupait de toute sa famille, principalement de ses nièces. Elle a littéralement élevé énormément d’enfants chez elle. Elle aimait profondément les enfants et parlait toujours du moment où elle aurait les siens. Areej rêvait d’ouvrir sa propre clinique. Elle aimait tellement son métier de dentiste que deux de ses nièces ont suivi sa voie. Areej rêvait de parcourir le monde et de retrouver son frère qu’elle n’avait pas pu voir depuis des années. Areej était si gentille qu’elle a marqué la vie de ceux qui l’entouraient. Elle rayonnait d’énergie.

Au début de l’agression, Areej a envoyé par SMS à son fiancé une photo d’elle dans sa robe de mariée en disant : “Je ne suis pas sûre de pouvoir la porter.” Son dernier message sur Facebook était ainsi rédigé : “Le paradis est plus proche que le Sinaï.” Elle aimait tellement Gaza. Areej a été tuée mardi 19 octobre dans un bombardement. Elle passait son temps à tenter de réconforter ses nièces terrifiées.

Areej a été tuée avec 15 membres de sa famille proche : ses deux parents, son frère Ahmed et ses deux filles, son frère Haitham, sa femme et ses cinq enfants, son autre belle-sœur et ses deux nièces. Le plus jeune des enfants avait 5 ans. Neuf des 15 tués sont des enfants. Areej n’était pas une militante. Elle était une médecin, une civile. Mais aussi une meilleure amie, une cousine et une épouse. Ceci n’est qu’un aperçu de l’histoire d’Areej. Il faudrait raconter la vie et l’histoire de toutes celles et ceux qui ont été tués. Dans ma famille, ils sont déjà trente. »

Farhana Abu Naja, 82 ans, morte à Rafah

« Farhana Abu Naja est ma tante du côté de mon père. Son prénom signifie “la joyeuse”, la “contente”. Elle avait 82 ans, elle avait déjà subi l’exode de 1948 puisque ma famille a été chassée de ses terres, Bir Sabaa, l’actuelle Beir Sheva, quand elle était encore petite. Ma tante m’avait raconté cet épisode d’exode.

Quand j’étais jeune et que je suis arrivé à Gaza, j’ai demandé pourquoi ils avaient quitté leur terre, ma grand-tante m’avait raconté comment ils vivaient dans un hameau, sans télévision, sans beaucoup de nouvelles, avant que des groupes armés arrivent et les chassent de chez eux pendant la saison des moissons. Elle me disait qu’elle pensait retourner chez elle dans les jours qui suivraient. Quand elle a quitté ses terres, les épis étaient plus hauts que sa tête, et les membres de ma famille n’avaient rien pris avec eux. Et ils ne sont jamais retournés dans leurs terres.

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© Illustration Justine Vernier / Mediapart

Ils se sont installés d’abord dans les camps de réfugiés, puis une partie de la famille est allée dans le village de Maan, à l’est de Khan Younès, et une autre dans le camp de réfugiés de Rafah, Al-Shabura. Ils sont restés là depuis 1948. Farhana correspondait à son prénom, elle était toujours souriante, c’était une personnalité centrale dans la famille. Elle nous manque. Elle était femme au foyer, elle n’a jamais travaillé à l’extérieur. Elle a passé sa vie à élever ses enfants – quatre filles et un fils – et ses petits-enfants. 

Elle a été tuée dans un raid le 17 octobre. Une partie de ses enfants est morte avec elle, ainsi que leurs époux, épouses et nombre de ses petits-enfants, soit au total 24 personnes dans ce raid qui s’est produit à Rafah, à côté du quartier Al-Jnina.

Elle-même habitait à Khan Younès, mais elle avait préféré rejoindre ses enfants qui habitaient initialement à Deir El-Balah mais avaient fui à Rafah après les premiers bombardements. Ma tante avait donc rejoint ses enfants à Rafah en quittant son domicile de Khan Younès. Et ils sont tous morts d’un coup.

J’ai appris cette mort à travers le groupe WhatsApp de cousins et de cousines qu’on s’était donné pour se donner des nouvelles. Dès que les gens sur place ont une connexion, ils nous envoient des nouvelles, mais la communication est très difficile. La dernière fois que j’ai vu Farhana, c’était donc en 2004. 

Quelques jours après ce raid, une autre de mes tantes, Mozayan Abu Naja, l’une des plus jeunes sœurs de mon père, a aussi été tuée avec ses deux fils dans un autre bombardement qui a tué au total 19 personnes si je compte sa petite fille, Rinad, qui a succombé à ses blessures trois jours plus tard, le 24 octobre.

Mozayan habitait à Maan, et c’est dans la maison familiale qu’elle a été tuée. C’était ma tante préférée, j’ai encore du mal à accepter l’idée qu’elle est partie. Si j’avais été à Gaza, j’aurais passé mes journées avec elle et je serais morte avec elle. Je l’ai eue au téléphone deux jours avant sa mort, elle m’avait dit qu’elle préférait rester chez elle parce qu’il n’y avait aucun endroit sûr. On n’a pas encore pu récupérer son corps. »

Joseph Confavreux

Boîte noire

Ce travail a été effectué en collaboration avec Colin Bertier qui a contacté et traduit plusieurs des témoignages recueillis dans le cadre de cet article.

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