Inaugurant la Cité de la langue française à Villers-Cotterêts, Emmanuel Macron a déclaré que « tous les grands discours de décolonisation [ont été] pensés, écrits et dits en français », en prenant l’exemple inexact de Toussaint Louverture, qui en réalité utilisait surtout le créole de Saint-Domingue. Pourquoi exagère-t-il ainsi la place historique de la langue française dans notre histoire ?

Gilles Manceron

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Inaugurant le 30 octobre 2023 la Cité de la langue française à Villers-Cotterêts, Emmanuel Macron a déclaré que « tous les grands discours de décolonisation [ont été] pensés, écrits et dits en français », et il a pris l’exemple du grand révolutionnaire, Toussaint Louverture, qui a conduit la première guerre de décolonisation dans la principale colonie française de l’Ancien régime, Saint Domingue, qui deviendrait Haïti. Au nom des idées émancipatrices de la Révolution française, il a affronté l’armée envoyée par Bonaparte pour rétablir l’esclavage.

Emmanuel Macron a affirmé par erreur qu’il avait été « émancipé par la République », alors qu’il était déjà libre en 1776 et que c’est quinze ans plus tard qu’au lendemain des débuts de la Révolution française, il a pris, en 1791, la tête de la révolution menée par les anciens esclaves pour leur liberté.

Est-il vrai comme l’a dit Emmanuel Macron que Toussaint Louverture a pensé, écrit et s’est exprimé en français ? Dans quelles langues, en réalité, parlait-il et écrivait-il ?

Et que vise chez le président de la République ce discours exagérant la place historique de la langue française dans notre histoire au prix d’un certain nombre d’omissions ou de distorsions des faits ? En particulier en ignorant que la République, notamment en Corse, a communiqué dans d’autres langues que le français.


Les langues parlées par Toussaint Louverture

Dans un fil sur X (ex-Twitter) que le site histoirecoloniale.net a reproduit, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME) a apporté une réponse à cette question, en se fondant sur un article de Philippe R. Girard paru dans la revue Annales. Histoire, Sciences Sociales (1). En fait, Toussaint Louverture parlait trois langues : l’ewe-fon de ses ancêtres déportés depuis le Bénin, le créole de Saint-Domingue sans lequel il n’aurait pu se faire comprendre de ses hommes qui venaient de différentes régions d’Afrique et dont c’était la langue commune, et enfin le français colonial, qu’il écrivait de manière phonétique et assez maladroite.

La FME explique qu’en 1791, 90% des habitants de Saint-Domingue étaient esclaves et que, parmi eux, la majorité était « bossales », c’est-à-dire nés en Afrique et déportés par la traite. Leur langue maternelle était donc l’une des nombreuses langues alors parlées sur le continent africain et seuls les colons d’origine européennes (qui s’appelaient eux-mêmes les « blancs »), qui n’étaient que 5% de la population, parlaient le français, comme aussi les « libres de couleurs », qui n’en maitrisaient pas forcément l’écriture. Mais la langue de la colonie que parlaient tous ses habitants était le kreyòl qui deviendrait la langue haïtienne.

Toussaint Louverture, quant à lui, parlait sa langue maternelle, l’ewe-fon de ses ancêtres venus du Bénin, mais surtout le créole de Saint-Domingue, la langue de la colonie, essentiellement orale mais parfois aussi écrite, ainsi que le français colonial, même s’il l’écrivait, on le verra, de manière approximative.

De son côté, la République française a utilisé le créole, parce qu’il était compris de tous, pour faire connaître des textes révolutionnaires importants comme, en 1793, la proclamation de l’abolition de l’esclavage par les représentants de la Convention, Polverel et Sonthonax.

Illustration 1

Toussaint Louverture a écrit en créole

Les écrits de Toussaint Louverture ont pour la plupart été rédigés par des secrétaires européens qui prenaient ses paroles à la dictée, probablement en créole, qu’ils rétablissaient ensuite en français. Mais on connaît quelques textes de lui en créole, comme celui-ci. 


Illustration 2


Il écrivait le français de manière phonétique

Les quelques textes manuscrits en français qu’on possède, écrits de la main de Toussaint Louverture, montrent qu’il l’écrivait phonétiquement.


Illustration 3

Il voulait parler le français dans lequel il voyait la langue de la Déclaration des droits de l’Homme, et voulait aussi que ses fils le parlent puisqu’il les envoya à l’école en France, mais on peut penser qu’il le maitrisait mal, surtout à l’écrit.


La République a communiqué en Corse dans une autre langue que le français

Par ailleurs, tout au long de son histoire, la République ne s’est pas interdit de communiquer dans d’autres langues que le français. D’autant que, dans plusieurs de ses provinces comme dans ses colonies, des langues régionales étaient davantage parlées que le français. A destination de la Corse, par exemple, sous la Première République, Condorcet a rédigé le 23 mai 1793 une adresse de la Convention nationale aux citoyens corses tout en précisant que « La Convention nationale décrète que la présente adresse sera traduite en langue italienne » (2), car le français était peu parlé en Corse et les textes administratifs imprimés étaient transcrits en italien puisque la langue corse était surtout employée à l’oral et les Corses lisaient plus facilement l’italien que le français.

D’autres textes ont été transcrits en allemand à destination des provinces de l’Est.


Que cherche le président Macron ?

Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il eu tendance, dans le discours qu’il a tenu le 30 octobre 2023 lors de l’inauguration de la Cité de la langue française à Villers-Cotterêts, à exagérer ainsi, au prix d’erreurs ou d’omissions, la place historique de la langue française dans notre histoire ? Cette langue est un trésor et la République l’a utilisée et servie.

Il n’est pas illégitime d’en faire l’éloge. Des écrivains venus de pays que la France a colonisés l’ont utilisée et enrichie et le font encore aujourd’hui. Tel l’écrivain algérien Kateb Yacine, qui a dénoncé les crimes coloniaux tout en revendiquant son droit d’écrire dans cette langue qu’il considérait comme un « butin de guerre ». Comme l’ont utilisé aussi des femmes et des hommes venus d’autres pays qui ont émigré en France et se sont approprié une langue française qu’ils ont contribué à faire vivre.

Mais il ne faudrait pas qu’un certain éloge de la langue française cherche à servir de soubassement à la recherche d’une alliance avec la droite extrême et l’extrême droite nationalistes fondée sur l’apologie d’une France mythique et intemporelle, au mépris de la diversité linguistique qui a fait son histoire et des nombreux apports humains et lexicaux qui ont produit sa réalité d’aujourd’hui.


(1) Philippe R. Girard, « Quelle langue parlait Toussaint Louverture ? Le mémoire du fort de Joux et les origines du kreyòl haïtien », dans Annales. Histoire, Sciences Sociales 2013/1 (68e année), pages 109 à 132, reproduit sur Cairn.

(2) Adresse intitulée « La Convention nationale aux citoyens de Corse » datée du 23 mai 1793 et rédigée par Condorcet. Condorcet, Œuvres complètes, édition Arago (1847-1849), tome XII, pages 599 à 601.

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