Il y a presque cinquante ans, le 11 septembre 1973, un coup d’État militaire appuyé par les États-Unis mettait fin à l’expérience socialiste au Chili — et à la vie du président Salvador Allende. Au cours de cette période, un géant américain des télécommunications, ITT, a joué un rôle trouble dans la déstabilisation du gouvernement. Et pavé la voie aux mastodontes actuels de la Silicon Valley…

Le Monde diplomatique

par Evgeny Morozov

 

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Carlos Ampuero. — « Boys » (Garçons), 2022 © Carlos Ampuero – www.carlosampuero.com

Deux semaines après l’élimination de Salvador Allende et de la démocratie chilienne par le coup d’État sanglant d’Augusto Pinochet, le New York Times reçut tard dans la nuit un appel anonyme. « Notez, recommanda la voix au téléphone, car je ne répéterai pas. » En cette fin septembre 1973, quelque chose d’inouï était sur le point de survenir. « Dans quinze minutes, une bombe explosera dans l’immeuble d’International Telephone & Telegraph. » La cible, connue sous son sigle ITT, n’était pas choisie au hasard : « C’est en représailles des crimes commis par ITT contre le Chili (1).  »

À l’époque, ce géant de la technologie devenu un conglomérat tentaculaire compte au nombre des plus grandes multinationales de la planète. À son illustre conseil d’administration siègent un ancien directeur de l’Agence centrale de renseignement américaine (CIA) et un ex-président de la Banque mondiale — un casting idéal pour propulser l’un des plus gros contractants de l’armée américaine parmi les principaux profiteurs de la guerre du Vietnam. La compagnie affiche fièrement sa position au sein du complexe militaro-industriel. « Pour voir dans l’obscurité, voyez ITT. La nuit a cessé d’appartenir à la guérilla », proclame une publicité pour ses appareils de vision nocturne diffusée en 1967, l’année même où Ernesto « Che » Guevara est assassiné en Bolivie. La compagnie fait l’objet d’appels au boycott, comme celui dirigé contre le pain industriel produit par une filiale du groupe. « Achetez du pain, achetez des bombes : ITT au Vietnam », titre alors un journal de gauche. La redéfinition du sigle en Imperialism, Treason and Terror (« impérialisme, trahison, terreur ») se répand dans les milieux militants. Mais de là à déposer une bombe en plein Manhattan…

L’engin explose finalement à 5 heures 40 du matin au 437 de l’avenue Madison, siège de la branche latino-américaine d’ITT. C’est la troisième attaque perpétrée contre la multinationale en moins de deux semaines, après Rome et Zurich. Et la série ne fait que commencer…

À la différence du techlash actuel — terme à la mode pour décrire l’hostilité que provoque la Silicon Valley —, les actions menées contre ITT en 1973 occasionnent plus de dégâts que des tweets indignés. Pour ses détracteurs, le groupe incarne non seulement le capitalisme multinational mais également une puissance autonome, dotée de sa propre politique étrangère, de son propre service d’espionnage et même de son propre personnel politique, un attelage d’anciens militaires, de barbouzes, de diplomates et de journalistes lauréats du prix Pulitzer reconvertis en chargés de relations publiques. ITT semble détenir toutes les prérogatives d’une puissance étatique. D’où le titre du livre paru à son sujet en 1973 : L’État souverain (2).

Un jeune avocat nommé Fidel Castro

Les accusations de techno-féodalisme qui pleuvent aujourd’hui sur les géants de la Silicon Valley (3) — dépeints comme des seigneurs médiévaux qui décident du sort de leurs usagers — réactualisent en réalité des griefs vieux d’un demi-siècle : même un ouvrage à la gloire d’ITT, paru au début des années 1980 (4), convoquait l’imagerie seigneuriale en invitant ses lecteurs — dès la première page ! — à remonter jusqu’à « l’Europe médiévale des années 1200 » pour inscrire les opérations de la multinationale dans un « contexte féodal ». La comparaison n’est certes pas infondée. Mais elle souffre d’une erreur d’analyse majeure : tous les États ne se ressemblent pas. Et tous n’entretiennent pas les mêmes relations avec les géants de la technologie. Or il suffit d’examiner l’histoire d’ITT pour comprendre que la métamorphose d’un humble opérateur de lignes téléphoniques en mastodonte planétaire fut la conséquence directe de la domination militaire, financière et technologique exercée par un seul et même pays : jamais ITT — ni la Silicon Valley — n’aurait bénéficié d’une croissance aussi phénoménale sans le soutien inconditionnel des États-Unis.

Les frères Hernán et Sosthenes Behn fondent ITT en 1920 à New York. À l’origine, l’entreprise leur sert de devanture pour gérer les installations téléphoniques qu’ils détiennent à Porto Rico et à Cuba. Nés à Saint-Thomas, dans les actuelles îles Vierges britanniques, les deux frères connaissent bien les Caraïbes et s’emploient à y attirer les capitaux américains. Les Behn possèdent une petite fortune familiale mais surtout une ambition dévorante. Avant de s’installer à Porto Rico, Sosthenes a travaillé quelques années à Wall Street, où il a noué avec JP Morgan et ce qui deviendrait plus tard la Citibank des liens qui s’avèrent fructueux.

Au cours des années 1920, ITT se propage au Mexique, en Uruguay, au Brésil, au Chili, en Argentine et en Espagne. En 1929, elle contrôle les deux tiers des téléphones et la moitié des câbles en Amérique latine (5). Cette extension fulgurante repose sur l’endettement obtenu grâce aux connexions des Behn avec Wall Street. Elle coïncide avec l’effort des États-Unis, alors en pleine ascension comme puissance planétaire, pour évincer les intérêts britanniques d’Amérique latine. Comme le reconnaît l’ancien ministre de la guerre Elihu Root devant un comité du Congrès en 1921 : « Il y a une lutte à mort pour le contrôle des communications sud-américaines. » Sans surprise, les États-Unis la remportent, avec l’aide d’ITT. Selon un compte rendu fascinant publié en 1930, la compagnie des frères Behn « a fait davantage en neuf ans pour briser le monopole britannique sur les communications mondiales que tous les autres groupes et gouvernements réunis durant un demi-siècle (6)  ». Ceux qui, plus tard, interpréteront le « i » d’ITT comme l’initiale d’« impérialisme » n’auront pas totalement tort.

Dans l’ensemble, la guerre de conquête se déroula sans accroc. Pour s’attirer les faveurs de Washington, de nombreux pays sud-américains déroulèrent le tapis rouge à ITT, l’exemptant même des engagements coûteux généralement demandés aux opérateurs étrangers : investir dans les infrastructures ou éviter toute hausse unilatérale des tarifs. C’est seulement durant la seconde guerre mondiale que les liens entre ITT et Washington commencent à inquiéter certains gouvernements.

Le premier souci concerne la sécurité des communications. L’autre tient à la montée du nationalisme économique. Ses représentants les plus fervents, comme Juan Perón en Argentine ou Francisco Franco en Espagne, congédient ITT, non sans lui verser un dédommagement confortable.

Devenue entre-temps un fournisseur important de la défense américaine, la multinationale sait que ses jours comme opérateur de lignes téléphoniques sont comptés. Mais elle entend bien céder ses actifs au meilleur prix. En attendant une offre intéressante, ITT presse la poule aux œufs d’or, fait grimper ses tarifs et bloque les investissements. De sorte que le service devient à la fois plus médiocre et plus coûteux. Les populations locales enragent, mais ITT paraît intouchable. Qui oserait nationaliser une entreprise américaine aussi puissante ?

Un homme a cette audace. Au début des années 1950, un jeune avocat cubain traîne le groupe devant un tribunal, l’accusant d’avoir trahi ses engagements. Son cabinet gagne le procès, mais le dictateur qui tient alors les rênes de Cuba, Fulgencio Batista, ignore le jugement du tribunal. Le jeune avocat s’appelle Fidel Castro. Il n’oubliera jamais cette humiliation : la filiale cubaine d’ITT sera l’une des premières sociétés étrangères nationalisées au lendemain de la révolution castriste de 1959. Le geste sonnera comme une gifle pour ITT — et comme un présage.

Lorsqu’en 1962 le gouverneur d’un État brésilien prend le contrôle d’une de ses filiales locales, la compagnie mobilise ses liens avec Washington contre ce qu’elle présente comme un épisode de la guerre froide — un thème qui refera surface deux ans plus tard à la faveur du coup d’État militaire. Sa campagne de lobbying se révèle fructueuse, puisque le Brésil souffre l’humiliation de devoir payer une compensation exorbitante pour la filiale nationalisée.

À la fin des années 1960, l’empire ITT réinvestit les énormes profits tirés de la revente de ses biens en Amérique latine dans des acquisitions de toutes sortes — compagnies d’assurances, hôtels, et même une société de location de voitures. La plupart sont domiciliées sur place et ne courent aucun risque de nationalisation. Au tournant de 1970, les seuls réseaux téléphoniques encore aux mains d’ITT se situent à Porto Rico, base arrière historique de la compagnie, ainsi qu’au Chili, où elle s’était installée en 1927.

Les engagements d’ITT auprès de l’État chilien brillent par leur imprécision, en vertu d’un contrat exceptionnellement avantageux pour la compagnie (7). Dans les années 1960, le gouvernement d’Eduardo Frei, un chrétien-démocrate élu en 1964, tente de régler le problème sans faire de vagues, grâce à un plan prévoyant de racheter petit à petit les parts de la filiale locale d’ITT. Mais, pour les opposants de Frei, c’est à la fois trop peu et trop. Le socialiste Allende remporte l’élection présidentielle de 1970 en promettant de nationaliser ITT, d’y remplacer les managers par des ingénieurs et d’étendre le réseau téléphonique dans les zones les plus pauvres du pays.

ITT craignait une présidence Allende bien avant 1970. Six ans plus tôt, déjà, l’un des membres de son conseil d’administration, l’ex-directeur de la CIA John McCone, avait pesé de tout son poids pour empêcher l’élection du socialiste chilien. Quelques mois avant le scrutin de 1970, ITT se met en relation avec la CIA et lui propose de l’argent pour faire obstacle à une possible victoire de la gauche. La CIA refuse, n’étant jamais à court de liquidités, ce qui ne décourage pas la compagnie d’arroser copieusement les opposants d’Allende.

Après la victoire-surprise de ce dernier, c’est la CIA qui prend langue avec ITT. La compagnie ne pourrait-elle pas mettre l’État chilien sous pression, en refusant par exemple de fournir des pièces détachées ou du personnel de maintenance ? L’objectif de l’Agence consistait, selon les mots de Richard Nixon, à « faire crier l’économie chilienne » pour inciter les militaires à sortir de leurs casernes avant même qu’Allende ait le temps d’inaugurer son mandat.

Entre espionnage et finance

Cette stratégie tourne court. Une fois au pouvoir, Allende préfère négocier avec la compagnie plutôt que de la nationaliser sur-le-champ, alors que sa base — dont les syndicats de travailleurs d’ITT — réclame des mesures plus radicales. Comble de l’ingénuité, il demande même à l’entreprise de détecter d’éventuels micros au palais présidentiel… En septembre 1971, Allende se ravise et prend le contrôle de la filiale chilienne d’ITT, dont les dirigeants sont arrêtés pour avoir siphonné des profits indus via des sociétés fictives. En retour, la multinationale lance une virulente campagne à Washington. Ayant ses entrées chez le secrétaire d’État Henry Kissinger, elle lui suggère dix-huit mesures à prendre pour déstabiliser le président chilien dans un délai de six mois. Et continue par ailleurs d’encourager la CIA à financer El Mercurio, le principal journal de l’opposition.

Au sein même de la compagnie, certains commencent à s’interroger. La presse publie des communications entre sa direction et des membres de l’administration Nixon, poussant le Sénat à mener des auditions pour clarifier l’influence d’ITT sur la politique étrangère américaine (8). Mais l’enquête ne parvient pas à mettre en cause les responsables et nul n’est condamné. Trois mois après, Allende perd la vie dans le coup d’État de Pinochet.

Pour ITT, la nationalisation ne fut pas un choc trop rude : peu de temps après le coup d’État, la compagnie reçut 125 millions de dollars de Pinochet en guise d’indemnités, ainsi que 30 millions de la part de l’administration Nixon. En dépit — ou, peut-être, en raison — du rapport non concluant du Sénat américain, les soupçons au sujet du rôle d’ITT au Chili ne cessèrent de croître. Il n’était donc pas illogique que la multinationale représentât une cible toute trouvée pour de nombreux militants. L’inconnu qui avertit le New York Times de la présence d’une bombe au siège d’ITT se revendiquait du Weather Underground, une organisation clandestine d’extrême gauche. Au bout du compte, cette publicité négative indisposa même Porto Rico, foyer historique de la compagnie : en 1974, le territoire décida de racheter la filiale. La compensation massive qui lui fut accordée ne calma pas les esprits : son siège sauta quelques mois après la transaction.

Au cours de la majeure partie de son existence, ITT fut le laboratoire d’un modèle d’expansion appelé à faire école, fondé sur les liens avec Wall Street et le Pentagone. Elle fut également pionnière de la mondialisation avec sa vision d’emblée globale et sa maîtrise du conglomérat — même si les synergies entre les filiales les plus hétéroclites relevaient surtout d’astuces comptables. De plus en plus obsédés par les profits à court terme et le cours des actions, ses dirigeants négligèrent les investissements à long terme dans ses services-clés. Là encore, elle fut en avance sur son temps : la plupart des autres compagnies américaines ne succomberaient à pareille tentation qu’à partir des années 1980. ITT, elle, embrassa la financiarisation dès le milieu des années 1960. À l’époque, il pouvait paraître étonnant qu’un manutentionnaire du téléphone travaillant pour la défense préférât racheter des compagnies d’assurances plutôt que d’investir dans la recherche et le développement. Encouragés par leurs amis de la banque Lazard, ses dirigeants réussirent à convaincre Wall Street que leur gloutonnerie s’inscrivait dans une ingénieuse stratégie de diversification.

Mais son désir de croissance exponentielle marqua également le début de la fin : elle ne vit pas l’intérêt des recherches longues et coûteuses qui commençaient à fleurir dans la Silicon Valley. Le coup d’État au Chili abîma son image de manière irréversible pour les décennies à venir. Paradoxalement, la proximité d’ITT avec l’État américain et Wall Street — à laquelle elle dut sa prodigieuse croissance initiale — causa son déclin. De cette erreur, les actuels géants de la Silicon Valley, pareillement pris en étau entre espionnage et finance, ne paraissent pas avoir tiré toutes les leçons.

Evgeny Morozov

Auteur de The Santiago Boys, une série de podcasts en neuf épisodes basée sur plus de deux cents entretiens, produite par Chora Media et Post-Utopia, et dont s’inspire cet article.
(Traduit de l’anglais par Olivier Cyran.)

(1) Paul L. Montgomery, « ITT office here damaged by bomb », The New York Times, 29 septembre 1973.

(2) Anthony Sampson, The Sovereign State. The Secret History of ITT, Hodder and Stoughton, Londres, 1973.

(3Cf. « Critique of techno-feudal reason », New Left Review, n° 133-134, Londres, janvier-avril 2022.

(4) Robert Sobel, ITT : The Management of Opportunity, Times Books, New York, 1982.

(5) Daniel R. Headrick, The Invisible Weapon. Telecommunications and International Politics. 1851-1945, Oxford University Press, 1991.

(6) Ludwell Denny, America Conquers Britain : A Record of Economic War, Alfred A. Knopf, New York, 1930.

(7Cf. le chapitre consacré au Chili dans Eli M. Noam (sous la dir. de), Telecommunications in Latin America, Oxford University Press, 1998.

(8Cf. les deux volumes du rapport sur les auditions conduites par le Sénat américain : « Multinational corporations and United States foreign policy », Government Printing Office, Washington, DC, 1974.

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