Soutien inconditionnel d’Israël, le gouvernement allemand craint les dérapages dans la rue et renforce sa lutte contre des actes antisémites en forte augmentation. Les conservateurs et l’extrême droite y voient aussi l’occasion de fermer la porte aux immigrés originaires de pays musulmans.

Thomas Schnee

3 novembre 2023 à 19h01

BerlinBerlin (Allemagne). Dans les grandes villes allemandes, Berlin en tête, les manifestations de petite taille liées au conflit Israël-Hamas se succèdent sans relâche. Ces actions militantes soutiennent le plus souvent les populations palestiniennes de Gaza. Mais parfois aussi Israël.

Mercredi, la journée de protestation a ainsi démarré très tôt sur le Kurfürstendamm, les Champs-Élysées berlinois. Mille deux cents participant·es ont défilé aux cris de « Free, Free Palestine » et « Viva, Viva Palästina » pour demander un cessez-le-feu à Gaza. « Je trouve que ce qui se passe à Gaza est inhumain et cela n’a rien d’antisémite de s’engager pour le respect des droits de l’homme », explique un Berlinois qui était aussi présent à la grande manifestation du week-end précédent, lors de laquelle onze mille personnes se sont retrouvées dans le quartier de Kreuzberg.

Les policiers, qui encadraient tranquillement le cortège à bonne distance, s’en sont rapprochés à plusieurs reprises. Car si les drapeaux palestiniens brandis étaient autorisés, quelques « Bombardez Israël » ou encore « De la rivière à la mer, la Palestine sera libre » se sont fait entendre. Ces appels à la disparition d’Israël, considérés comme antisémites, sont interdits en Allemagne. L’affaire s’est finalement soldée par quelques contrôles d’identité.

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Des manifestants propalestiniens à Berlin, le 1er novembre 2023. © Photo Michael Kuenne / PRESSCOV via Sipa

Le soir même, un autre groupe d’activistes a installé 32 ours en peluche aux yeux bandés sur la Wittenbergplatz pour soutenir les enfants israéliens pris en otages par le Hamas. Puis jeudi midi, un groupe d’étudiant·es marxistes et de syndicalistes de l’Université libre de Berlin a occupé l’entrée du restaurant universitaire dans le quartier de Dahlem. Ils demandaient l’arrêt du « génocide » à Gaza et un cessez-le-feu immédiat. Enfin, dans la soirée, c’était au tour d’une centaine de lycéen·nes de défiler sur la Sonnenallee pour protester contre l’interdiction toute récente de déployer des drapeaux palestiniens dans les écoles.

Cette artère du quartier de Neukölln, qui abrite de nombreuses personnes immigrées originaires du Proche-Orient, est l’épicentre de la contestation à Berlin. Le soir du 7 octobre, après l’attaque du Hamas, l’association Samidoun Deutschland, une organisation proche du Front de libération de la Palestine, a distribué des gâteaux au miel dans la Sonnenallee. Samidoun, proche des réseaux de l’extrême gauche allemande anticolonialiste, vient tout juste d’être dissoute par la ministre de l’intérieur, Nancy Faeser.

« Quand je vois les horaires de travail et la charge de travail de la police berlinoise, je ne peux absolument pas parler d’apaisement », a assuré le maire conservateur de Berlin, Kai Wegner, qui évoque non seulement la surveillance des propalestiniens mais aussi la protection des bâtiments et citoyens de confession juive. « Depuis un mois, nous nous trouvons dans une situation exceptionnelle en Allemagne en ce qui concerne les incidents antisémites », a expliqué Daniel Poensgen, collaborateur du Service d’information sur les incidents antisémites, au magazine télévisé « Report Mainz ».

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En quatre semaines, l’Office fédéral de police criminelle a recensé près de 2 000 délits antisémites, des dégradations matérielles jusqu’aux attaques corporelles, en passant par les incitations à la haine et jets de cocktails Molotov contre une synagogue. En comparaison, il y a eu 2 641 délits similaires pour toute l’année 2022.

Pour sa part, Michael Fischer, directeur des services de renseignement à Berlin, décrit la situation comme étant « hautement dynamique et très émotionnelle », et donc avec un fort potentiel de dérapage de la part des groupuscules islamistes qui s’agitent sur les réseaux sociaux.

Un débat politique relativement apaisé

Pendant que sur le terrain, le feu couve, le débat politique allemand est plus apaisé. Dès le 10 octobre, les partis du Bundestag ont voté à l’unanimité (y compris le parti d’extrême droite AfD et la gauche radicale de Die Linke) une motion qui enjoint au gouvernement fédéral de condamner sans retenue « l’attaque terroriste et la brutalité du Hamas » et à soutenir Israël en tout point : « Israël a le droit, garanti par le droit international, de se défendre contre toutes les attaques et de faire en sorte que les responsables répondent de leurs actes. »

Le texte, qui prône à terme la coexistence pacifique de deux États, rappelle que la défense de l’existence d’Israël est un « principe de la politique étrangère allemande ». Le 17 octobre, le chancelier Olaf Scholz est ainsi le premier chef de gouvernement européen à se rendre en Israël depuis le début du conflit. « C’est une visite à des amis en des temps difficiles. La sécurité d’Israël et de ses citoyens est une raison d’État [pour l’Allemagne – ndlr] », déclare-t-il.

Cette position est intangible et les critiques, peu audibles, y compris à gauche. Au SPD, Saskia Esken, coprésidente du parti social-démocrate, s’est ainsi fait remarquer en annulant une rencontre avec le démocrate américain Bernie Sanders qui, selon elle, a raté « l’occasion de renoncer à ses précédentes relativisations pour se ranger clairement du côté d’Israël et contre la terreur du Hamas et d’autres ».

Quant à Dietmar Bartsch, chef du groupe parlementaire de Die Linke, il a soigneusement évité d’aborder la question des opérations de colonisation israéliennes illégales en Cisjordanie lors de son passage à la tribune du Bundestag. Un point pourtant souvent soulevé par les membres de son parti.  

On notera enfin la récente sortie du vice-chancelier, l’écologiste Robert Habeck. Face à la montée des actes antisémites, il a publié mercredi soir sur X (ex-Twitter) une vidéo explicative de neuf minutes qui s’est répandue sur les réseaux de manière virale.

En quatre langues, Habeck y explique avec passion les raisons et les implications du soutien allemand à Israël, son engagement absolu contre les manifestations antisémites et son regret d’avoir vu si peu de solidarité émaner des organisations musulmanes en Allemagne.

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S’adressant à « son » camp politique, il a aussi condamné la tendance d’une certaine gauche à relativiser les actes du Hamas, à qui, contrairement à Israël, personne ne demande de respecter le droit international. Sans minimiser les souffrances et les espoirs du peuple palestinien. Il estime ainsi que « l’anticolonialisme ne doit pas conduire à l’antisémitisme ».

Cette vidéo a été applaudie par la plus grande partie de la classe politique, et notamment les conservateurs, ravis de voir le chef des écologistes critiquer l’extrême gauche : « Ni le chancelier fédéral ni la ministre des affaires étrangères [l’écologiste Annalena Baerbock – ndlr] ne semblent être en mesure d’assurer la solidarité totale nécessaire avec nos amis israéliens », a ainsi commenté le député conservateur Alexander Throm.

En vérité, la l’Union chrétienne-démocrate (CDU) profite aussi de ces drames pour emboîter le pas de l’extrême droite et demander un durcissement de la politique d’asile et d’immigration. Fin octobre, le président de la CDU, Friedrich Merz, a estimé que l’Allemagne ne pouvait plus accueillir de réfugié·es de la bande de Gaza, car il y aurait déjà « assez de jeunes hommes antisémites » dans le pays.

Thomas Schnee

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