La fin de la plus ancienne et de la plus connue des associations de défense des droits de l’homme russes, gardienne de la mémoire des victimes de la terreur stalinienne, a été prononcée par la Cour suprême, mardi 28 décembre.

Par Isabelle Mandraud et Benoît Vitkine(Moscou, correspondant) Publié aujourd’hui à 05h24, mis à jour à 09h48

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Une supportrice du groupe de Memorial, portant un masque avec le logo de l’ONG, devant le tribunal de la Cour suprême à Moscou, en Russie, le 28 décembre 2021.
Une supportrice du groupe de Memorial, portant un masque avec le logo de l’ONG, devant le tribunal de la Cour suprême à Moscou, en Russie, le 28 décembre 2021. EVGENIA NOVOZHENINA / REUTERS

L’onde de choc s’est répandue à travers tout le pays et au-delà de ses frontières, lorsque, mardi 28 décembre, la Cour suprême de Russie a prononcé la dissolution de Memorial International, l’ONG russe la plus ancienne et la plus connue pour ses travaux de recherche sur les répressions de l’époque soviétique. Le verdict a été énoncé en quelques minutes par la juge Alla Nazarova, qui a précisé « accéder à la demande du parquet ».

Devant la Cour, le procureur Alexeï Jafiarov n’a, en effet, laissé aucune chance à l’organisation : « Il est évident que Memorial, en spéculant sur le thème de répressions au XXe siècle, crée une image mensongère de l’URSS comme Etat terroriste », venait-il de conclure, en l’accusant, en outre, de « blanchir et de réhabiliter les criminels nazis ». A l’extérieur, des anonymes, venus soutenir l’organisation, continuaient à brandir des pancartes « Nous ne mourrons jamais ».

Pour de très nombreux Russes en quête d’informations sur le sort passé de leurs proches, l’ONG a joué un rôle de premier plan dans la documentation de la terreur stalinienne dont ont été victimes les familles. Elle continue encore aujourd’hui à le faire, alors que ces crimes sont relativisés ou mis sous le tapis. Sa disparition est en ce sens parlante : le pouvoir russe actuel, dont les représentants revendiquent fièrement l’héritage des services de sécurité soviétiques, se débarrasse de la dernière organisation critiquant ouvertement ce legs et pointant les similitudes entre pratiques passées et présentes.

Trente ans tout juste après la disparition de l’URSS, avalisée le 25 décembre 1991, la décision de la justice russe signe ainsi l’ampleur du retour en arrière. La fondation de Memorial, en 1989, par des dissidents, dont le Prix Nobel de la paix Andreï Sakharov, constituait, en plus d’être un acquis de la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev, le symbole d’une Russie post-soviétique décidée à faire face à son passé et aux crimes staliniens. Sa fermeture en est un autre, annonciateur d’une nouvelle vague de répression dans un pays dirigé depuis bientôt vingt-deux ans par un homme, Vladimir Poutine, plus que jamais déterminé à réécrire l’histoire et à contrôler la société civile. « C’est un domaine, l’histoire, redevenu très politique. Nous préservons la mémoire de millions de victimes, Poutine veut garder l’histoire falsifiée », témoigne Alexandre Tcherkassov, militant de longue date et membre du conseil d’administration de Memorial International, joint par téléphone.

« Le danger se trouve à l’intérieur »

« Une partie de ma vie a été détruite, confiait, de son côté, Lev Ponomarev, ex-physicien et l’un des cofondateurs de l’ONG, sur le réseau Telegram. Ce qui s’est passé est un tournant. A partir de là, ce n’est plus qu’une descente vers un régime totalitaire (…). Ils [les autorités] vont serrer les vis à fond (…). Ils combattent tous un danger étranger, mais celui-ci se trouve en réalité à l’intérieur, dans le politburo du FSB [les services de sécurité russes, héritiers du KGB]. »

Le destin de l’organisation, qui agit comme un miroir de ceux qui gouvernent la Russie, hier comme aujourd’hui, paraissait scellé depuis l’intervention publique de Vladimir Poutine à son sujet, le 9 décembre. Interrogé lors d’une réunion en visioconférence avec son Conseil pour les droits de l’homme, dont les membres les plus critiques ont été renvoyés, le président russe s’était montré particulièrement véhément, évoquant les « notes » transmises par ses services faisant de Memorial « un soutien d’organisations extrémistes et terroristes ». M. Poutine avait aussi rappelé les « infractions » de l’organisation et noté, s’agissant de son travail mémoriel, qu’elle incluait parmi les victimes des répressions soviétiques des individus ayant collaboré avec les nazis.

Outre le fait que Memorial ne vise pas à ériger en héros toutes les victimes des répressions, les cinq cas précis évoqués par le chef du Kremlin avaient bel et bien été enlevés des listes de l’ONG, celle-ci reconnaissant une « erreur ».

La décision sur l’avenir de l’organisation avait ensuite été reportée au 28 décembre : sans doute une volonté de régler le problème, alors que la Russie entre en hibernation, à la veille des vacances de fin d’année, traditionnellement prises en janvier. A moins que les autorités ne se soient rendu compte qu’il était impossible de conclure lors de la précédente audience, le 14 décembre, date anniversaire de la mort, en 1989, d’Andreï Sakharov – une autorité morale à laquelle le Kremlin ne s’est pas encore attaqué. Ironie de l’histoire, le 28 décembre correspond cependant bien à une autre date symbolique, celle de la première parution, en 1973, en France, de L’Archipel du Goulag, d’Alexandre Soljenitsyne, le plus connu des témoignages sur le sujet.

Chaque année, depuis quatorze ans, Memorial organise, devant le siège historique des services de sécurité, une journée d’hommage aux victimes de la terreur stalinienne, au cours de laquelle des dizaines de Russes égrènent les noms des disparus et déposent des bougies. « Le problème de Memorial n’est pas que la commémoration de ces crimes soit taboue, mais qu’elle entre en concurrence dans un domaine de l’histoire que le Kremlin considère comme le sien », notait récemment Alexandre Baounov, expert du centre de réflexion Carnegie à Moscou, dans une tribune publiée par le site Foreignpolicy.com. Les événements liés à la seconde guerre mondiale sont devenus une affaire de sécurité nationale, et seule la glorification de l’effort de guerre soviétique est autorisée. Toute action contraire est désormais passible d’amendes ou d’emprisonnement.

Mention d’« agent de l’étranger »

Officiellement, le destin de Memorial s’est joué sur une question beaucoup plus triviale. La plus haute juridiction russe se devait d’examiner si l’organisation respectait bien l’obligation d’apposer sur tout type de supports la mention « agent de l’étranger » qui lui est accolée depuis 2016 et si les tampons imprimés au dos de diverses publications étaient assez grands. Durant des heures et des heures, lors des précédentes audiences, les juges ont ainsi scruté ses publications virtuelles et physiques pour vérifier la présence de cette étiquette qui n’est pas sans rappeler celle d’« ennemi du peuple » utilisée pendant la période soviétique. Des centaines de documents ont été montrés, la qualité de l’encre utilisée ou la taille des tampons donnant lieu à des débats interminables.

Parmi la trentaine d’amendes reçues par Memorial depuis 2016 – année où elle a publié non pas des documents relatifs aux victimes mais un répertoire de plus de 40 000 noms de bourreaux –, quelques erreurs ont bien été trouvées : en septembre 2020, l’organisation avait été sanctionnée pour avoir proposé, lors d’une foire aux livres, des publications anciennes ne contenant pas de référence à son statut. Une autre concernait un courriel envoyé par un employé de Memorial au ministère des affaires étrangères et marqué de manière incorrecte.

Arrestation d’un partisan de l’ONG Memorial qui manifestait devant le tribunal de la Cour suprême à Moscou, le 28 décembre 2021. EVGENIA NOVOZHENINA / REUTERS

C’est sur cette base que le parquet accusait l’organisation de « violations systématiques » de la loi, de la Constitution et même de la Convention internationale pour les droits de l’enfant. Les représentants de Memorial ont eu beau avancer que les oublis n’avaient rien de systématique et plaider la bonne foi, sa directrice exécutive, Elena Jemkova, a eu beau rappeler qu’elle avait inscrit la mention « agent de l’étranger » jusque sur ses cartes de visite, rien n’y a fait. « Mais je suis un personnage public, alors la justice peut me reprocher de ne pas avoir mis l’indication sur mes habits », a-t-elle ironisé.

La fin des poursuites judiciaires contre Memorial n’est même pas en vue, bien au contraire. Mercredi, un tribunal de Moscou décidera, cette fois, du sort du Centre de défense des droits humains de l’organisation, estampillé « agent de l’étranger », pour sa part, depuis 2013. L’ONG est, en effet, progressivement sortie du seul champ historique et mémoriel pour s’impliquer dans la promotion des droits de l’homme, les programmes éducatifs ou la défense des prisonniers politiques.

C’est elle qui tient, avec d’autres organisations, le décompte du nombre de ces prisonniers en Russie, plus de 420 recensés à ce jour. Elle encore qui a dénoncé les exactions commises en Tchétchénie, durant les deux guerres russo-tchétchènes des années 2000, et celles commises, encore aujourd’hui, par Ramzan Kadyrov, installé en 2005 par Moscou à la tête de ce petit territoire du Caucase du Nord. Plus récemment, le Centre de défense des droits humains poursuivait ses enquêtes sur des dossiers aussi sensibles que les abus perpétrés par les mercenaires du Groupe Wagner en Syrie.

« La Russie n’est plus un Etat de droit »

Cette branche a aussi vécu son lot de tribulations. Parmi les épisodes les plus tragiques figure l’assassinat, en 2009, de Natalia Estemirova, sa représentante en Tchétchénie. Son successeur, Oïoub Titiev, a passé un an et demi en prison pour détention de drogue, accusation fabriquée de toutes pièces. L’ONG est aussi fréquemment la cible de campagnes médiatiques faisant d’elle un repaire de « traîtres » et ses événements publics sont régulièrement perturbés par des groupes se présentant comme nationalistes. Sans illusions, ses dirigeants confessaient, mardi, s’attendre à une décision de même nature que pour la maison mère. « Ce sera peut-être encore plus sévère, plusieurs de nos collègues pourraient même se trouver en danger », soupire Alexandre Tcherkassov. Au contrôle sur l’étiquetage « agent de l’étranger » s’ajoutent, en effet, deux lourdes accusations pour apologie « du terrorisme et de l’extrémisme ».

Est-ce la fin complète de Memorial ? « Nous avons un mois pour faire appel de la décision de la Cour suprême, un mois pour reconstruire, réformer, réfléchir à ce que nous allons faire », assure Alexandre Tcherkassov. « La Russie n’est plus un Etat de droit, mais nous devons tout de même examiner tout cela avec nos juristes, souligne, de son côté, un autre responsable de Memorial bien connu en Russie, Oleg Orlov, également joint par téléphone. Nous allons créer une commission spéciale de liquidation, car Memorial, ce n’est pas des ordinateurs ou des bureaux, mais aussi des bibliothèques remplies de documents historiques. Or, ces archives ne sont pas la propriété de Memorial International, elles appartiennent à la société civile russe, et nous devons les préserver. Une énorme lutte nous attend. »

Chez cette figure de l’ONG, la détermination le dispute à l’amertume. « Depuis 2014, des tonnes de plaintes ont été déposées à la Cour européenne des droits de l’homme sur ce statut d’agents de l’étranger, mais le temps a passé et aucune décision n’a encore été prise. Si seulement Strasbourg avait réagi, il y a encore un an, même en sachant que la Russie ne respecterait pas sa décision… »

Réaction cinglante du Mémorial d’Auschwitz

Pour l’heure, seules les antennes internationales de Memorial, notamment en France, en Allemagne, en Italie, en Belgique ou encore en République tchèque, paraissent intouchables. A l’étranger, la liquidation annoncée de Memorial, qui intervient en conclusion d’une année déjà marquée par la répression croissante des personnes, ONG et médias perçus comme des critiques du président Vladimir Poutine, a provoqué des réactions indignées.

Mardi, le ministre des affaires étrangères français, Jean-Yves Le Drian, a fait part de son « indignation » et de sa « préoccupation ». « La dissolution de Memorial International est une terrible perte pour le peuple russe, qui a le droit de bénéficier d’une connaissance juste de son passé et d’une société fondée sur les valeurs fondamentales portées par le Conseil de l’Europe, a déclaré le chef de la diplomatie française dans un communiqué. En cette année du centenaire de la naissance d’Andreï Sakharov, fondateur de cette organisation et Prix Nobel de la paix, cette annonce est profondément inquiétante pour l’avenir de la recherche historique et la défense des droits de l’homme en Russie. »

Berlin lui a emboîté le pas en jugeant « plus qu’incompréhensible » le verdict de la Cour suprême russe. Cette décision « nous inquiète, car elle supprime la voix des victimes de l’oppression et de la répression », a déclaré une porte-parole du ministère des affaires étrangères. Le Conseil de l’Europe a, pour sa part, déploré une « nouvelle dévastatrice pour la société civile », tandis que l’ONG Amnesty International dénonce une « insulte » faite à la mémoire des victimes des camps soviétiques. Pour le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, qui s’est exprimé dans un communiqué, « la persécution » de Memorial « est un affront à [ses] nobles missions et à la cause des droits humains partout dans le monde ».

Mais la réaction la plus cinglante, sans doute, est venue du Mémorial d’Auschwitz. « Un pouvoir qui a peur de la mémoire n’atteindra jamais de maturité démocratique », a posté, sur Twitter, le directeur du centre mémoriel du camp d’extermination nazi.

Isabelle Mandraud et Benoît Vitkine(Moscou, correspondant)

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