Double langage au gouvernement italien (Hugues Le Paige Monde Diplo)

En visite à Bruxelles début novembre, Mme Giorgia Meloni a montré patte blanche : la présidente du conseil italien entend respecter scrupuleusement les traités européens, se plier au dogme de la rigueur, soutenir l’Ukraine coûte que coûte… Des positions qu’elle conjugue à un ultraconservatisme autoritaire sur les sujets sociétaux. Mais cela intéresse moins les instances de l’Union.

par Hugues Le Paige

Le Monde diplomatique
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Bruno Munari. – De la série « Segnici » (Signes), 1950-1989 © Bruno Munari / Corraini

«Si les Italiens ont voté pour Giorgia Meloni, cela ne signifie pas qu’ils désirent le retour du fascisme, mais qu’au contraire ils le considèrent impossible (1).  » L’auteur de cette phrase, le psychanalyste Massimo Recalcati, cultive le goût du paradoxe. Mais on ne peut lui dénier une part de vérité. Le succès des Fratelli d’Italia (Frères d’Italie) aux élections législatives du 25 septembre a donné lieu à de multiples (et légitimes) réactions indignées et condamnations morales, beaucoup s’inquiétant de l’avènement du « postfascisme » dans le pays. En 1994, M. Silvio Berlusconi associait déjà à son gouvernement l’extrême droite, avec l’Alliance nationale de M. Gianfranco Fini et la Ligue du Nord (alors régionaliste) de M. Umberto Bossi. Mais à l’époque, le rapport de forces était favorable à la droite classique. L’hégémonie a désormais changé de camp. Vingt ans d’une vie politique imprégnée par un berlusconisme glorifiant l’individualisme et dénigrant le collectif (au nom d’un anticommunisme sans communistes) sont passés par là.

Si le tabou du vote pour l’extrême droite est à l’évidence levé, cela ne saurait suffire à expliquer le succès de Mme Meloni. Car les Fratelli d’Italia doivent d’abord leur victoire à l’abstention record (36,1 %), à leur position de seuls opposants à la coalition gouvernementale sortante de M. Mario Draghi (avec les partis, presque confidentiels, Sinistra Italiana [Gauche italienne] et Verdi per l’Europa [Verts pour l’Europe]) et au glissement consécutif en leur faveur des voix de Forza Italia (M. Berlusconi) et de la Ligue. Le parti de M. Matteo Salvini, passé de 37 % des suffrages en 2018 à 8,7 % en 2022, paie cher sa participation au gouvernement d’union nationale de M. Draghi. Finalement, la droite et l’extrême droite ne gagnent que peu de voix par rapport aux élections précédentes, mais Mme Meloni a renversé le rapport de forces, en remportant 7,3 millions de suffrages (26 %, contre 4,3 % en 2018).

Les électeurs de droite se sentent désormais autorisés à voter pour les Fratelli d’Italia comme s’il s’agissait d’un parti traditionnel. Mais cela ne vaut pas pour autant adhésion au « postfascisme ». La nouvelle présidente du conseil en est consciente. Elle s’est évertuée, durant la campagne, à pratiquer le doppio petto (littéralement double boutonnage, ou double langage) : donner des gages à ses électeurs historiques sur les sujets sociétaux, pour lesquels elle revendique ses racines idéologiques ; et rassurer les électeurs de droite en affirmant son attachement à la démocratie, son soutien à l’Ukraine et son adhésion sans faille à la doctrine atlantiste.

Ministère de la famille… et de la natalité

De la composition de son gouvernement à son discours d’investiture en passant par son déplacement à Bruxelles, les premiers pas au pouvoir de Mme Meloni confirment ce double axe stratégique. Sur le plan socio-économique et diplomatique, tout indique qu’elle sera résolument libérale et atlantiste. La présidente du conseil semble en effet suivre les traces de son prédécesseur, M. Draghi, avec lequel elle a multiplié les contacts, aussi bien durant la campagne qu’après sa victoire, afin de rassurer Bruxelles et de sécuriser le plan de relance européen de 200 milliards d’euros. Elle a nommé au ministère de l’économie et des finances M. Giancarlo Giorgetti, membre de la Ligue mais européiste convaincu et ancien ministre de M. Draghi. Le choix de M. Antonio Tajani aux affaires étrangères sert également d’assurance à Bruxelles : ex-bras droit de M. Berlusconi, dont il a fini par « s’autonomiser », le nouveau chef de la diplomatie est lui aussi un atlantiste proeuropéen convaincu. Lors de sa première rencontre avec les instances bruxelloises, le 3 novembre, la présidente du conseil a en outre réaffirmé son appui inconditionnel à l’Ukraine, sa volonté de respecter les traités européens et de maîtriser les déficits budgétaires, tout cela sans le moindre accent souverainiste. Cet alignement sur la Commission européenne et sa doctrine de la rigueur ne sera pas sans poser problème pour une partie importante de l’électorat de Mme Meloni.

Concernant les droits des femmes, des immigrés, des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et trans (LGBT), mais aussi en matière de justice, d’enseignement, de sécurité, l’histoire est différente. Sur ces sujets, Mme Meloni entend bien appliquer son triptyque « Dieu, famille, patrie », et imposer sa marque à ses partenaires. Elle a ainsi attribué des ministères à des personnalités emblématiques de l’extrême droite, comme M. Galeazzo Bignami, jadis photographié en chemise noire avec brassard nazi, et désormais secrétaire d’État aux infrastructures. Elle a également rebaptisé des postes symboliques : le ministère de l’instruction est devenu également celui du « mérite » ; le mot « natalité » a été accolé au ministère de la famille et de l’égalité des chances — dont la direction a été confiée à Mme Eugenia Maria Roccella, qui, après avoir milité pour le droit à l’avortement, a changé de camp et déclarait le 25 août à la télévision (LA7) : « L’avortement n’est pas un droit. »

Et, si Mme Meloni a refusé le ministère de l’intérieur à M. Salvini, ce n’était que pour le confier à M. Matteo Piantedosi, son ancien directeur de cabinet, tout aussi farouchement hostile à l’immigration que le dirigeant de la Ligue. Sitôt nommé, le nouveau ministre a bloqué l’accostage de plusieurs navires humanitaires remplis de candidats à l’asile, parlant de « charges résiduelles » pour désigner les personnes interdites de débarquement. L’affaire, en même temps qu’elle a révélé le cynisme des politiques migratoires européennes, a généré une crise avec la France, contrainte d’accueillir les 234 migrants de l’Ocean Viking, le 10 novembre, pour pallier le refus italien. Mais en imposant des mesures de rétorsion inédites : outre le renforcement des contrôles aux frontières, Paris a décidé de suspendre l’accueil, prévu à l’été 2023, de 3 500 réfugiés actuellement en Italie.

Rien n’illustre cependant mieux les tentations autoritaires du gouvernement Meloni que sa première initiative législative. Prétextant la nécessité de mettre fin à une fête techno, il a présenté un décret instituant un nouveau délit, puni par une peine pouvant atteindre six ans de prison (ce qui autorise les écoutes téléphoniques et les arrestations provisoires) : « [l’]invasion de terrains ou de bâtiments (privés ou publics) en vue de rassemblements dangereux pour l’ordre public, la sécurité ou la santé publique ». Une définition pouvant s’appliquer à toute occupation d’usine, d’école ou d’université. Face au concert de protestations, Mme Meloni a dû faire marche arrière, mais en justifiant l’initiative sur le fond. L’idée pourrait donc refaire surface.

Célébrant les noces idéologiques du néolibéralisme et de l’extrême droite au sein d’une même formation, la victoire de Mme Meloni est inédite. Mais elle est aussi comparable à celle du Mouvement 5 étoiles (M5S) et de la Ligue en 2018 : fruit d’un vote de protestation, elle témoigne du rejet des partis traditionnels, coupés des couches populaires et incapables de redonner un sens à la représentation politique. S’il est difficile à quantifier, ce nomadisme électoral, conjugué à une abstention de plus en plus massive, illustre les désillusions de la population italienne. Car le succès des Fratelli d’Italia doit s’analyser en miroir avec la défaite du Parti démocrate (PD), qui n’a pas su s’imposer comme une solution de rechange à Mme Meloni.

Certes, d’un point de vue comptable, la déroute a été contenue — de 22,8 % des suffrages en 2018 à 19,1 % en 2022. Mais, sur le plan symbolique et politique, l’échec des démocrates est cuisant. Dans le sud du pays, le PD ne remporte aucun des sièges attribués par le vote majoritaire (la loi électorale italienne attribue un tiers des sièges à l’Assemblée au vote majoritaire et deux tiers au scrutin proportionnel). Dans le centre (Toscane, Ombrie, Émilie-Romagne), jadis bastion inébranlable du Parti communiste italien (PCI), les Fratelli devancent le PD, qui résiste seulement dans les grandes villes, méritant plus que jamais son surnom de parti « ZTL » — pour « zones à trafic limité », ces espaces où la circulation automobile est restreinte, dans certains centres-villes habités par des populations aisées. Dans le Nord, à Sesto San Giovanni, banlieue milanaise que l’on appelait auparavant le « Stalingrad italien » et où les communistes régnaient en maîtres absolus, c’est Mme Isabella Rauti, ancienne membre des Jeunesses du Mouvement social italien (MSI, un parti néofasciste disparu en 1995) désormais encartée aux Fratelli d’Italia, qui l’a emporté. Elle vient d’être nommée sous-secrétaire d’État à la défense.

M. Enrico Letta, le secrétaire du PD, paie son refus de s’allier avec le M5S, auquel il reprochait d’avoir contribué à la chute du gouvernement Draghi. En fermant la porte à la seule coalition qui aurait été en mesure de (mieux) résister à l’extrême droite, M. Letta a offert au M5S la possibilité d’occuper une place à sa gauche, avec un programme social plus audacieux (revenu citoyen, salaire minimum, parité salariale) qui lui a valu une remontée électorale inespérée (15,4 % des suffrages, soit tout de même 18 points de moins qu’en 2018). Mais la crise du centre gauche est plus ancienne et profonde.

Le PD, qui a gouverné durant les onze dernières années (à l’exception des deux ans du gouvernement Conte-Salvini), est devenu une sorte de garant des institutions. C’est le parti qui appuie les coalitions d’union nationale et les gouvernements dits « techniques », menant des politiques d’austérité drastiques — à l’image du gouvernement de M. Mario Monti en 2011, avec son plan de réduction des dépenses publiques de 20 milliards d’euros. Des mesures toujours présentées comme inévitables, sans alternative, apolitiques. Pourtant, comme le souligne le politiste Arthur Borriello, « la soustraction du politique ne saurait elle-même être autre chose qu’une opération politique (2)  ». Depuis M. Romano Prodi, qui a imposé l’austérité en 1996 pour que l’Italie respecte les critères de Maastricht, jusqu’à la coalition menée par M. Draghi, en passant par M. Matteo Renzi et son « Jobs Act » dérégulant les conditions d’embauche et de licenciement (3), le PD s’est, comme la plupart des partis socialistes européens, fondu dans le moule du social-libéralisme.

Une gauche groupusculaire

Intéressé davantage par les problèmes sociétaux au cœur des préoccupations des classes urbaines aisées que par les enjeux de redistribution, d’emploi et de solidarité, le PD a progressivement perdu tout contact avec la masse des travailleurs précaires (ou non) et des chômeurs, alors même que les inégalités vont croissant en Italie. Selon l’Institut national des statistiques (Istat), en 2021, le pays comptait 2,9 millions de ménages en situation de pauvreté relative (avec un revenu inférieur à la moitié du revenu moyen de la région), auxquels s’ajoutaient 1,9 million de ménages en situation de pauvreté absolue — sans accès, ou avec un accès difficile, à une nourriture saine, à un logement décent, à l’électricité, à l’éducation ou à l’eau potable.

Après les élections, à coups de tribunes et de déclarations, de nombreux militants, intellectuels et dirigeants du PD ont commencé une forme d’autocritique, en mettant en cause la fonction purement institutionnelle de leur parti. Le PD « s’est transformé en portier endormi qui contrôle et préserve le Palazzo depuis le poste de garde », observait ainsi l’écrivain Stefano Massini (4), en référence à Pier Paolo Pasolini, qui utilisait la métaphore du palazzo palais ») pour distinguer les lieux de pouvoir du monde populaire. M. Letta lui-même a déclaré au lendemain du scrutin : « Nous ne pouvons plus être la protection civile de la politique italienne. » Ces prises de conscience tardives indiquent combien le chemin à parcourir sera long et semé de révisions déchirantes. Le congrès prévu en janvier, qui risque de se réduire à une guerre de succession, n’y suffira pas.

Alors que le PD demeure divisé sur la question des alliances (avec le M5S ou avec les partis libéraux et centristes de MM. Renzi et Carlo Calenda) comme sur l’attitude à adopter vis-à-vis du mouvement pacifiste, qui a réuni cent mille personnes à Rome le 5 novembre, aucune solution de recours ne se dessine à gauche. Lors des dernières élections, Sinistra Italiana, associée aux Verdi per l’Europa, et la liste Unione popolare, qui rassemblait des partis groupusculaires — mais avait reçu le soutien de MM. Jean-Luc Mélenchon et Jeremy Corbyn —, ont dû se contenter de candidatures de témoignage (respectivement 3,6 % et 1,4 %). Et pourtant, hors des chantiers de la politique partisane, des collectifs, des associations, des centres sociaux s’activent sur les questions sociales et climatiques. Ces dernières ayant été totalement absentes de la campagne électorale.

La gauche transalpine ne s’est jamais remise de l’autodissolution du PCI en 1991  (5). Ses avatars successifs se sont montrés incapables de reconstruire un mouvement combatif. Fondé en 2007 dans l’espoir d’opérer la fusion entre anciens communistes et anciens démocrates-chrétiens, le PD a rapidement vu les seconds prendre le pas sur les premiers — lesquels avaient depuis longtemps abandonné leur héritage. « Le PD est en difficulté depuis sa naissance, quelques mois avant la crise des subprime qui allait bouleverser l’ordre libéral du monde, analyse l’historien de la pensée politique Carlo Galli (Il Manifesto, 30 octobre 2022). (…) À cette crise, l’Union européenne a répondu par l’austérité soutenue par le PD, (…) un parti immergé dans une brume néolibérale avec une confiance aveugle dans la mondialisation. Quand celle-ci a volé en éclats, le parti est resté muet et n’a pas pu entrer dans le mouvement de repolitisation de la société. »

En tournant une page fondamentale de l’histoire italienne — celle de l’antifascisme comme ciment de la société —, la victoire de Mme Meloni a jeté une lumière crue sur l’état de la gauche italienne, désespérément à la recherche d’une nouvelle identité.

Hugues Le Paige

Journaliste.

(1La Repubblica, Rome, 29 septembre 2022.

(2) Arthur Borriello, Quand on n’a que l’austérité. Abolition et permanence du politique dans les discours de crise en Italie et en Espagne (2010-2013), Éditions de l’Université de Bruxelles, 2018.

(3) Lire Andrea Fumagalli, « “Jobs Act”, le grand bluff de Matteo Renzi », Le Monde diplomatique, juillet 2016

(4La Repubblica, 28 septembre 2022.

(5) Lire Antoine Schwartz, « L’étrange disparition du Parti communiste italien », Le Monde diplomatique, janvier 2022.

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