En Iran, la contestation du régime qui a suivi la mort de Jina Mahsa Amini a gagné tout le pays et tous les secteurs de la société. La sociologue franco-iranienne Azadeh Kian décrypte la cristallisation d’une tension parvenue à son extrémité, entre une société qui s’est modernisée et un régime islamique archaïque.

Patrick Piro • 30 novembre

Article paru
dans l’hebdo N° 1734 Acheter ce numéro

« L’Iran, une révolution en devenir »

Azadeh Kian est professeure de sociologie à l’université Paris-Cité, directrice du Centre d’enseignement, de documentation et de recherches pour les études féministes (Cedref).
© Maxime Sirvins

Le terme de « révolution » est de plus en plus fréquemment utilisé pour qualifier la contestation qui s’est installée en Iran. Un excès de langage ?

Je ne le crois pas. Pour ma part, je parle de révolution « en devenir ». Car cette révolte, contrairement à celles de 2017, de 2018 ou de 2019, s’est propagée partout. Même si elle est née à l’initiative de jeunes femmes, elle a rapidement rallié des hommes, elle a gagné plusieurs classes d’âge et provinces, des catégories sociales très diverses, y compris parmi l’élite sociale – professeurs, médecins, avocats…

Récemment, fait notable, des catégories traditionnellement soutiens du pouvoir comme les commerçants de bazar se sont joints sporadiquement aux mots d’ordre de grève dans les grandes villes, dont Téhéran. Des ouvriers ont aussi suivi dans plusieurs industries, y compris dans des secteurs stratégiques comme la pétrochimie ou la métallurgie. Au Kurdistan, dont Jina Mahsa Amini était originaire, les bazars sont souvent fermés en signe de protestation.

(1) Ou Guide suprême, plus haut responsable politique et religieux en Iran. De fait, chef de l’État et chef des armées du régime islamique.

Au-delà de la diversité et de l’extension du mouvement, il y a plus important, peut-être : alors que les Iraniennes et les Iraniens, jusqu’en 2017 ou 2018, espéraient obtenir des inflexions importantes du régime islamique en votant pour les candidats modérés et les réformateurs, il n’en a rien été. Ces derniers, une fois arrivés au pouvoir, n’ont pas fait grand-chose. Et pas seulement parce que les décisions principales sont prises par le Guide de la révolution (1), mais aussi parce qu’ils n’ont même pas fait usage des prérogatives prévues par la Constitution pour changer les choses.

Dernier exemple en date : l’élection en 2013 de Hassan Rohani. Il a déçu beaucoup de femmes et de jeunes, en particulier, ainsi que les minorités ethniques et religieuses. Et à l’hiver 2017-2018, avant même l’installation des sanctions états-uniennes contre l’Iran, les classes populaires ont déclenché des émeutes. Elles ont été matées dans le sang, dans une centaine de villes, moyennes et petites. Rohani avait rapidement pris parti pour le Guide…

(2) Ou pasdarans, l’armée de l’élite, proche du Guide.

Le contexte, c’est aussi le poids démesuré des gardiens de la révolution (2) : ils ont entre leurs mains une bonne partie de l’économie pétrolière et de l’armement, et sont réellement devenus décideurs dans ce pays. Le régime iranien est de plus en plus militarisé et monopolistique.

Ce régime, les personnes qui sont dans la rue n’en veulent plus. Elles ont tenté par tous les moyens d’obtenir des réformes, y compris par leur vote, mais ça n’a pas fonctionné. Les gens, et surtout les jeunes, ont perdu tout espoir de changement, même graduel, à travers des réformes. Ils sont impliqués dans un processus de bouleversement qui appelle à un changement de régime.

À l’exception des provinces du Kurdistan et du Baloutchistan, très mobilisées, il existe certes une majorité silencieuse, en attente de voir ce qu’il va se passer. Mais elle aussi est opposée à ce régime, qui n’accepte même pas de reconnaître les causes factuelles du mécontentement.

Tous ces éléments agrégés constituent un fait nouveau en Iran, que l’on peut appeler révolution « en devenir ». Car si la mutation de la société est très engagée sur le plan culturel, on ne voit pas encore de débouché pour les revendications économiques et politiques. Aussi est-il un peu précoce d’imaginer un renversement rapide du pouvoir et du régime en place.

Un régime qui s’enferre dans sa logique répressive. Une impasse ou bien une stratégie qui finira par user la contestation ?

Pour le moment, le régime exprime une volonté sans faille d’anéantir toute résistance.

Pour le moment, le régime exprime une volonté sans faille d’anéantir toute résistance. À Mahabad, ville kurde de la province d’Azerbaïdjan occidental où la population sort dans la rue sans armes, on a envoyé des chars pour mater la protestation dans le sang, en tirant même sur les maisons et les familles réunies chez elles. De nombreuses autres villes kurdes ont été la cible privilégiée de la répression militaire, avec beaucoup de morts et de dégâts matériels. C’est aussi le cas dans la province du Sistan-et-Baloutchistan, particulièrement réprimée. On dénombre à ce jour près de 500 personnes tuées lors des manifestations, dont 56 enfants. À ce jour, en Iran, plus de 16 000 personnes ont été arrêtées, trois déjà ont été condamnées à la peine de mort.

C’est un régime sanguinaire, enfermé dans un discours de déni et usant d’une répression féroce pour se maintenir au pouvoir. Car il n’a aucune réponse satisfaisante à donner aux contestataires. Comme systématiquement face aux révoltes du passé, le Guide Ali Khamenei accuse les manifestants d’être à la solde des États-Unis ou d’Israël !

Le régime refuse même d’admettre que les gens souffrent de pauvreté, d’absence de dignité, du fait que leurs enfants sont arrêtés, torturés, violés… Ça ne date pas d’aujourd’hui, mais là, ça a vraiment empiré. Imaginez : plus de 50 enfants tués, âgés de 10 ans, 8 ans, 4 ans. Ça, on ne l’avait jamais vu ! Ça a bouleversé énormément de gens, qui n’étaient pas forcément engagés. D’autant plus que le régime non seulement ne s’en désole pas, mais on entend des commandants de l’armée et des gardiens dire qu’ils vont continuer à tuer des enfants.

Le régime pense qu’il va s’en sortir comme lors des différentes révoltes. Comme en 2017-2018, quand environ 400 personnes ont été tuées, ou en 2019, quand on en a recensé près de quatre fois plus. Mais il a tort. Certes, le régime peut s’appuyer sur des unités spéciales entraînées à tenir dans la durée, mais les forces de coercition classiques, qui ont énormément de situations à contrôler dans le pays, montrent des signes de fatigue.Car, de leur côté, les contestataires se disent extrêmement résolus à maintenir la pression, coûte que coûte. Fin octobre, Hossein Salami, le commandant en chef des gardiens de la révolution, avertissait : « Aujourd’hui est le dernier jour d’émeute, restez chez vous. » Le lendemain, les gens étaient dans la rue ! Ils n’ont plus peur et, malgré le risque d’y mourir, le mouvement continue à se propager. On a atteint un point de non-retour.

Les forces de répression restent loyales au pouvoir. Jusqu’à quand ?

On ne voit pas, à ce stade, de signe d’adhésion d’une partie des forces militaires, au moins, à cette population protestataire. Même si l’on a recensé quelques cas individuels et isolés de soldats ayant refusé de tirer sur les manifestants.

J’ai l’expérience de la révolution de 1979 contre le régime du Shah. L’armée et la police tiraient sur les manifestants, il y a eu 1 000 à 1 500 personnes tuées. À mesure que la contestation prenait de l’ampleur, on a vu la désobéissance augmenter dans les rangs des forces de répression.

Si les manifestations se poursuivent et s’amplifient, on peut s’attendre à la même issue. Car, le jour où l’armée voudra sortir en force, il lui faudra mobiliser les conscrits. Et eux ne vont pas tirer sur les manifestants. Surtout dans des villes majoritairement perses et chiites.

L’obstination dans la répression croissante est une voie très risquée pour le régime.

Par ailleurs, la loyauté peut se déliter au sein des gardiens de la révolution, de l’armée régulière, voire de la police : contrairement aux échelons supérieurs, la base ne profite pas de la manne pétrolière. Alors, pourquoi ces personnels iraient-ils tuer des innocents, des enfants ? Et pour maintenir un régime corrompu et dictatorial ? On risque donc de voir apparaître des dissensions et des cassures parmi les forces de répression. L’obstination dans la répression croissante est une voie très risquée pour le régime.

Des personnalités politiques ou religieuses en appellent au dialogue. Est-ce une voie crédible de sortie de crise ?

Certes, on entend des réformistes, comme l’ancien président Mohammad Khatami, dont les journaux n’avaient même pas le droit de publier la photo, qui se retrouve tout à coup autorisé à parler dans la presse réformiste. D’autres, et même le petit-fils de l’ayatollah Khomeini, interviennent pour dire qu’il faut dialoguer avec les protestataires.

Mais, à mon avis, c’est trop tard. Un nombre croissant de personnes se disent déterminées à obtenir le renversement pur et simple du régime. Dialoguer, pour faire quoi ? Pendant quarante-trois ans, les Iraniens de différentes générations ont tenté de le faire, mais ça n’a rien donné.

La répression alimente-t-elle les revendications autonomistes des régions périphériques délaissées par le pouvoir central ?

(3) Dans un Iran majoritairement perse et chiite, les Kurdes et les Baloutches adhèrent en majorité à l’islam sunnite.

Bien au contraire ! Tant au Kurdistan qu’au Baloutchistan on ne perçoit aucune velléité indépendantiste ni même autonomiste à l’occasion de ces mobilisations. À l’heure actuelle, les luttes de ces deux provinces très pauvres, caractérisées par leur identité ethnique et religieuse (3), se joignent totalement aux revendications générales de la population protestataire, contre le régime, pour la liberté et pour la justice sociale.

Au Baloutchistan, où il n’y a pas réellement de partis politiques, ce sont les chefs religieux, et en particulier Molavi Abdolhamid, l’autorité sunnite la plus importante d’Iran, qui donnent le ton. Ce personnage vraiment modéré, qui promouvait la participation aux élections et le dialogue avec le régime pour faire entendre la voix de sa province, est lui aussi entré dans la contestation, et il a les mêmes revendications que les gens de Téhéran ou d’Ispahan, qui ne sont ni baloutches ni sunnites. La question n’est pas l’indépendance ni même l’autonomie, mais la justice sociale, la dignité, le respect, la liberté.

Idem au Kurdistan, beaucoup plus structuré qu’ailleurs en Iran par les partis politiques. Là aussi, la population rejoint les protestataires dans leurs revendications générales. Et même dans un cadre différent, les Kurdes ne revendiqueraient guère que l’autonomie. Ils affirment régulièrement que leur avenir est en Iran – un Iran certes démocratique et libre, mais en Iran. Ce qui n’empêche pas le gouvernement de systématiquement prétendre que les Kurdes visent l’indépendance, prétexte pour leur envoyer les chars.

Ce type de discours a-t-il une influence au sein de la majorité perse ?

Ça ne prend plus, car c’est l’ensemble du régime qui est contesté. Il y a un élan de solidarité sans précédent envers les Kurdes et les Baloutches. Un certain nombre de célébrités, notamment, publient en permanence des messages de soutien et de protestation, comme lors du massacre de Mahabad.

Pour la première fois peut-être depuis 1906, quand la révolution constitutionnelle a mis à bas le roi absolutiste et le colonialisme britannico-russe, l’ensemble des ethnies et des religions se montrent unies contre le régime en place, illégitime, corrompu, répressif et dictatorial.

Les pays occidentaux entretiennent un embargo qui pèse lourdement sur l’Iran. Peuvent-ils accroître la pression sur le régime ?

Même si ses discours laissent entendre le contraire, le régime a intérêt au renouvellement d’un accord sur le nucléaire pour que l’Occident lève ses sanctions, car la situation économique est désastreuse. Plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, chiffre officiel. Les classes moyennes se sont paupérisées. Dans beaucoup de quartiers des villes, les boucheries ont disparu du paysage, car les gens n’ont plus les moyens d’acheter de la viande. C’est aussi à une révolte des pauvres que nous assistons.

(4) Le seuil d’enrichissement pour fabriquer une bombe atomique est de 90 %.

Il n’est donc pas nécessaire, de mon point de vue, que les puissances occidentales se précipitent pour signer un accord nucléaire avec l’Iran. Ni qu’elles s’alarment des récentes annonces du régime, qui affirme avoir enrichi de l’uranium à 60 % (4). Par ailleurs, les grandes puissances nucléaires non occidentales, comme la Chine, la Russie, aujourd’hui très proches du régime iranien, ou encore l’Inde n’ont aucun intérêt à ce que l’Iran obtienne la bombe. Car cela bouleverserait complètement les rapports de force au Moyen-Orient. L’Arabie saoudite et la Turquie revendiqueraient de pouvoir s’en doter aussi, vous voyez le tableau…

En 1979, la grève des ouvriers du pétrole avait précipité la chute du shah. Un scénario similaire est-il possible aujourd’hui ?

Certes, un certain nombre d’ouvriers de la pétrochimie et de l’industrie pétrolière ont rejoint le mouvement en faisant grève. Mais il ne leur serait plus possible, comme en 1979, de fermer le robinet du pétrole. Sur les sites pétroliers, il y a des pasdarans qui surveillent les opérations. Et puis le pétrole, ce n’est plus que 850 000 barils produits par jour, contre 2,4 millions avant les sanctions. Les ouvriers du pétrole n’ont plus le même pouvoir qu’il y a quarante-trois ans.

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Les femmes s’exposent très fortement, dans cette révolte. Qu’en pense la société iranienne, et notamment ses franges conservatrices ?

Ce que les femmes ont obtenu grâce à leur propre mobilisation est désormais un acquis.

Ce que les femmes ont obtenu grâce à leur propre mobilisation est désormais un acquis, et je pense notamment au rejet du voile obligatoire. Pas du voile en tant que tel, mais de l’obligation de le porter, qui est le symbole idéologique de ce régime dont les lois moyenâgeuses placent les femmes sous la tutelle des hommes. La question n’est pas l’islam, mais le régime politique islamique.

Ces jeunes femmes que l’on voit manifester dans la rue sont éduquées, lycéennes ou étudiantes. Elles osent revendiquer leurs droits au sein de leurs familles, même conservatrices. Depuis 2016, le nombre de femmes qui ont fait des études supérieures dépasse celui des hommes. Et depuis 1998, de façon continue, plus de 60 % des jeunes qui font des études supérieures sont des filles.

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Incontestablement, l’éducation a eu un impact très important sur la capacité des femmes à exprimer leur autorité dans la société. J’ai beaucoup enquêté auprès des familles. Quand les filles ont fait des études supérieures, elles n’acceptent pas les mariages arrangés, elles se marient plus tardivement, elles revendiquent une place de choix dans la société, elles ont beaucoup moins d’enfants qu’avant – 1,6 en moyenne, contre 7 il y a trente ans ! Ça dit beaucoup de choses de cette société et de ces femmes.

Mais aussi des hommes. J’ai le sentiment que nombre de ceux qui sont impliqués dans cette contestation ont compris que l’on ne pourra jamais prétendre à une démocratisation de l’Iran si l’on refuse l’égalité entre les femmes et les hommes, mais aussi entre les minorités ethniques ou religieuses et la majorité.

Azadeh Kian
Photo : Maxime Sirvins.

En dépit de toute l’inquiétude que j’éprouve en raison de la répression féroce, je suis optimiste quant à l’avenir de ce pays.

Sociologie, aspirations démocratiques et politiques, culture : ce que l’on voit aujourd’hui, c’est une révolution de l’ensemble de la société moderne. Son incompatibilité avec ce régime aux institutions archaïques se cristallise sur fond de situation économique catastrophique et d’ouverture au monde grâce à internet et aux réseaux sociaux. Les filles des ayatollahs de la ville sainte de Qom ont les mêmes revendications que les autres dans le pays. Des pans entiers de la société sont entrés dans un nouveau paradigme. C’est pourquoi, en dépit de toute l’inquiétude que j’éprouve en raison de la répression féroce, je suis optimiste quant à l’avenir de ce pays.

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Une partie des autorités religieuses, en dehors du pouvoir, a également évolué avec la société. Quelle est sa capacité d’influence ?

Elle est très perceptible dans une province comme le Baloutchistan. Il y a dix ans encore, le chef religieux sunnite Molavi Abdolhamid, extrêmement respecté, avait des points de vue assez conservateurs sur les femmes. Aujourd’hui, il tient un discours réellement progressiste ! Il prône l’éducation des filles et des femmes. Il a mobilisé des moyens pour les aider à se loger à Zahedan, la capitale de la province, quand elles veulent poursuivre des études supérieures sans en avoir les moyens financiers. Alors que beaucoup de filles, passé l’âge de 13 ans, cessaient d’aller à l’école auparavant. Aujourd’hui, le discours de Molavi Abdolhamid, c’est « laissez vos filles aller à l’université et être actives dans la société » ! C’est un véritable bouleversement.

Côté chiite, le clergé a été fortement agité, dès les années 1990, par des questions posées par un mouvement de femmes musulmanes qui réinterprétait le Coran et les lois islamiques au profit des femmes. De grands ayatollahs chiites, sans être au pouvoir, disposent de beaucoup d’influence auprès de leurs disciples. Au début des années 2000, certains ont publié des édits religieux déclarant que, selon l’islam, il n’existe aucun interdit empêchant une femme de diriger un pays ou de devenir juge.

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Patrick Piro

Par Patrick Piro

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Temps de lecture : 16 minutes

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