Ce matin il est question de la situation à la frontière entre la Pologne et la Biélorusse, où des milliers de réfugiés attendent à la frontière européenne.

Une photo prise le 9 novembre 2021 montre le personnel de sécurité polonais derrière des barbelés à la frontière biélorusso-polonaise.
Une photo prise le 9 novembre 2021 montre le personnel de sécurité polonais derrière des barbelés à la frontière biélorusso-polonaise.• Crédits : Leonid ShcheglovAFP

Depuis le mois de juillet dernier, des milliers de réfugiés, principalement originaires du Kurdistan irakien et de Syrie, sont bloqués en Biélorussie aux portes de la Pologne. Poussés d’un côté par les forces biélorusses et de l’autre par les autorités polonaises qui ont décrété l’État d’urgence dans cette zone, ces réfugiés sont aujourd’hui les victimes d’une crise européenne opposant l’Union à la Biélorussie. 

Accusée d’avoir organisé l’arrivée de ces milliers de migrants aux frontières de l’Europe, la Biélorussie tenterait de faire pression pour mettre fin aux sanctions appliquées contre le régime autoritaire d’Alexandre Loukachenko. 

Que peut l’Union européenne face à ce « chantage diplomatique » ? Jusqu’où la Biélorussie peut-elle faire pression ? Quels sont les scénarios possibles pour ces réfugiés pris au piège des tensions européennes ? 

Nous en parlons ce matin avec Virginie Guiraudon, directrice de recherche au CNRS, en poste au centre d’études Européennes à Sciences Po Paris et Yauheni Kryzhanouski, docteur en sciences politiques, enseignant-chercheur à Sciences Po Strasbourg, spécialiste des mouvements contestataires en Biélorussie

Les pays impliqués dans la crise

La situation évolue au jour le jour à la frontière polonaise. Qu’en est-il aujourd’hui, pour ce que l’on sait ?

Lundi, plusieurs centaines de personnes ont marché le long de la frontière et un trou a été fait dans les barbelés. De l’autre côté, il y a des milliers de policiers et de gardes-frontières polonais. Il y a aussi des forces biélorusses qui empêchent ces personnes. Il y a aussi des personnes qui sont à la frontière entre Lituanie et Biélorussie. L’état d’urgence a été décrété hier : cela implique que c’est une zone sans aide humanitaire et sans journalistes, où l’on ne peut pas circuler. Virginie Guiraudon

Cela signifie aussi que c’est un pays de plus dans cette crise…

Oui, il y a maintenant la Lituanie, la Lettonie et la Pologne. La Lituanie accepte plus l’aide de l’agence européenne Frontex. Mais il est vrai que l’escalade, à la fois dans les mots et sur le terrain, concerne plutôt le cas polonais. Virginie Guiraudon

Une situation sciemment organisée par Loukachenko

Ces réfugiés viennent principalement du Kurdistan iranien, de Syrie aussi. Comment Loukachenko a-t-il massé ces migrants ? Quels procédés ont été utilisés pour que ces réfugiés se retrouvent là ?

Cela a commencé en juillet lorsqu’on a multiplié les vols en provenance, d’abord, de l’Irak, de la Turquie et des Emirats ensuite. Les autorités ont commencé à accorder des visas à des citoyens irakiens et syriens. Du point de vue des autorités biélorusses, formellement, ce sont donc des touristes qui ont des visas et qui se trouvent légalement sur le territoire. Quand ils viennent au Bélarus, ils sont encadrés par les forces de l’ordre, qui les accompagnent jusqu’à la frontière. Ces dernières encadrent des flux migratoires qui ont été créés artificiellement par les Biélorusses pour faire pression sur l’Union européenne. Yauheni Kryzhanouski

Il faut insister sur le fait que ce qui se passe en Biélorussie ne doit rien au hasard, mais que c’est un mouvement délibéré qui été organisé avec ces réfugiés.

Il y a deux racines à cette situation : la première, c’est la crise politique au Bélarus, les manifestations de masse qui ont commencé en août 2020 et qui ont provoqué une répression brutale de la part des autorités biélorusses et qui ont résulté en sanctions de l’Union européenne ; de l’autre côté, il y a le précédent turc, l’accord entre l’Union européenne et la Turquie en 2016 sur les migrants, qui a forcé l’Union européenne à arrêter les critiques contre la Turquie. En s’inspirant de cette question, les autorités biélorusses ont décidé d’utiliser les flux migratoires comme instrument pour réagir face aux sanctions européennes. Yauheni Kryzhanouski

Il est évident que Loukachenko connaît à la personne près le nombre de réfugiés. Ce n’est pas la première fois que ce genre de chantage est utilisé.

Mais il faut aussi voir la spécificité du cas biélorusse. Il y a presque une tradition, maintenant, d’utiliser le fait que l’Union européenne et ses membres ont peur des migrants ; ils s’en servent comme d’un levier dans des négociations. Cela a été le cas de la Turquie, mais aussi de la Lybie des années Kadhafi ou du Maroc. Là, il s’agit moins de négociations que d’une entreprise de déstabilisation de l’Union européenne, et ça marche. On a vu l’escalade. Les mots employés en Lituanie sont “attaque hybride” ; c’est l’idée que ces migrants seraient des armes. Ils ne sont absolument pas armés mais le fait qu’ils soient à la frontière est considéré actuellement comme une menace sécuritaire. Virginie Guiraudon

Les conséquences diplomatiques pour l’Union européenne

C’est le paradoxe de cette crise : la Pologne, qui prenait pourtant ses distances face à l’Union européenne, est obligée de s’en rapprocher de nouveau avec cette crise.

Et inversement : tous les pays, y compris la France, et l’Allemagne, ont dit qu’ils étaient solidaires avec la Pologne, alors que quelques semaines avant, ces pays et l’UE critiquaient l’état des droits de l’homme en Pologne. Solidaires, ça veut dire être d’accord pour fermer les frontières, mais cela veut aussi peut-être dire que les Etats-membres souhaiteraient quand même une opération humanitaire à ces frontières, car on risquerait des centaines de morts. Il y en a déjà eu dix par hypothermie en septembre. Virginie Guiraudon

Que vise plus précisément Loukachenko ?

Sans doute deux choses : la première, c’est la levée des sanctions ; la seconde, c’est d’être de nouveau accepté dans une sorte de communauté internationale. Ici, la terminologie de l’attaque hybride est un peu trop guerrière pour la situation. On ne sait pas trop ce que cela veut dire non plus, mais il s’agit clairement d’un usage des êtres humains dans un conflit qui n’est pas armé mais qui est symbolique et assez clair, entre la dictature biélorusse et l’Union européenne. Yauheni Kryzhanouski

Le destin de ces réfugiés

Si Loukachenko obtenait gain de cause, que deviendraient ces réfugiés ? 

Les réfugiés qui sont au Bélarus en ce moment seraient sans doute renvoyés dans leur pays d’origine. Personne n’imagine que cette situation va se résoudre de cette manière à très court terme. Malheureusement, ces personnes sont piégées : du côté polonais, il y a une tendance claire à faire barrage à ces flux migratoires ; du côté biélorusse, personne n’imagine leur offrir l’asile. Yauheni Kryzhanouski

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