Quatre mois après les massacres du Hamas, le double standard à l’œuvre en Palestine historique catalyse un effondrement moral et politique mortifère. Une réalité qui affleure aussi dans l’hommage prévu mercredi par Emmanuel Macron aux victimes franco-israéliennes.

Joseph Confavreux

6 février 2024 à 19h26

Immédiatement après avoir été alertés sur des accusations de participation à des massacres de civils d’une ampleur inédite, les pays occidentaux réagissent d’une voix quasi unanime : désolidarisation publique vis-à-vis de ceux qui auraient laissé agir consciemment ou non les meurtriers, sanctions financières lourdes prises sans délais, déclarations empreintes de sévérité et de solennité…

Cette réaction forte n’est pas une riposte à la mort de dizaines de milliers de civils dans la bande de Gaza, dont une grande majorité de femmes et d’enfants. Ni à ces bombardements qui frappent depuis des semaines le sud d’une enclave où se sont réfugiées des centaines de milliers d’habitant·es du nord du territoire, à la demande même de ceux qui les massacrent aujourd’hui.

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Un enfant au milieu des décombres d’un bâtiment endommagé dans le sud de la bande de Gaza, le 12 novembre 2023. © Photo Mohammed Abed / AFP

Elle est une réponse à un rapport émanant du gouvernement israélien dont les détails demeurent inconnus, mais qui indiquerait qu’une dizaine des 13 000 employé·es de l’UNWRA (l’agence de l’ONU chargée des réfugié·es palestinien·nes) à Gaza aurait participé aux attentats du 7 octobre. Ils ont aussitôt été mis à pied par l’agence et l’ONU a annoncé l’ouverture d’une enquête. Certains des éléments de l’accusation ont été mis en question par plusieurs enquêtes émanant d’organes de presse sérieux, notamment SkyNews et Channel 4.

Les investigations sur les agissements de personnels travaillant pour une agence de l’ONU, dont dépendent des millions de Palestinien·nes, sont évidemment nécessaires. Toutefois, mise en regard de la passivité politique et de l’absence de sanctions vis-à-vis d’un gouvernement israélien aujourd’hui responsable de la mort de bientôt 30 000 êtres humains en quatre mois, cette décision est un nouveau signe du double standard mortifère à l’œuvre en Palestine historique.

Dans le monde post-7 octobre, on peut ainsi promettre le tombeau et l’indifférence à des milliers de civils palestiniens en suspendant les financements d’un des derniers organismes à permettre leur survie, comme l’ont fait en particulier les États-Unis, l’Italie, l’Australie, le Canada, la Grande Bretagne, la Finlande, l’Allemagne ou le Japon…

L’alignement de la France

La France a louvoyé en annonçant, dimanche 28 janvier, qu’elle « n’a pas prévu de nouveau versement au premier trimestre 2024 et qu’elle décidera le moment venu de la conduite à tenir en lien avec les Nations unies et les principaux donateurs ». Quelques rares pays ont refusé de se joindre à l’hallali dévastateur, à l’instar de l’important contributeur qu’est la Norvège.

Cette suspension des financements de l’agence qui assure les besoins primaires de millions de Palestiniens et de Palestiniennes, dans une bande de Gaza où la famine et les maladies d’un autre âge rôdent, mais aussi de réfugié·es dans de nombreux pays de la région, n’est en effet pas seulement une catastrophe humanitaire.

Elle constitue le prolongement d’une punition collective menée par un gouvernement israélien extrémisé qui détruit la Palestine, menace son propre pays d’effondrement moral et politique et achève d’exposer les failles et les faillites des organisations internationales et du droit du même nom. 

Pour le formuler comme le chroniqueur marqué à gauche Gideon Levy dans un article récent du journal israélien Haaretz, titré sur les 11 500 enfants morts à Gaza depuis le début de la guerre, « aucune explication, aucune justification ou excuse ne pourra jamais dissimuler cette horreur. Ce serait mieux si la machine de propagande israélienne n’essayait même pas de le faire […]. Une horreur d’une telle ampleur n’a d’autre explication que l’existence d’une armée et d’un gouvernement dépourvus de toute frontière fixée par la loi ou la morale ».

La France, à sa manière, contribue à ce double standard. Ainsi, lors de sa conférence de presse du 16 janvier, Emmanuel Macron a annoncé qu’un hommage national serait rendu aux victimes françaises des massacres du Hamas le mercredi 7 février. Que le président de la République souhaite honorer la mémoire de « 41 de sesenfants » tués dans ces attaques et rappelle le sort des trois otages ayant la nationalité française qui se trouvent encore à Gaza est bien sûr légitime.

Le massacre commis par le Hamas et d’autres groupes armés palestiniens ne peut plus être un blanc-seing pour détourner le regard du sort des Gazaouis.

Mais peut-on raisonnablement croire que parmi les 27 000 Palestiniennes et Palestiniens morts depuis le début de la guerre à Gaza, aucun·e ne dispose de la nationalité française et ne mériterait ni hommage ni pensée ? Sans même parler de l’idée de distinguer les mémoires des vies brisées en fonction de leur nationalité… 

Lundi 5 février, au détour d’une question posée lors d’un briefing avec des journalistes, l’Élysée a tenté un vague numéro d’accrobranche de dernière minute en annonçant, de façon floue, qu’un « temps mémoriel » serait consacré à une date ultérieure – non fixée – aux « victimes françaises des bombardements à Gaza ».

Et que dire du fait que sur les façades de nombreuses mairies de notre pays, on puisse encore lire des banderoles demandant légitimement la libération des otages aux mains du Hamas, mais toujours sans un mot pour les victimes palestiniennes ?

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Sur la façade de la mairie du Xe arrondissement

de Paris. © JC/ Mediapart

Le massacre en cours à Gaza n’autorise en aucun cas à réduire la souffrance et le trauma d’Israël à portion congrue, qu’il s’agisse de la réactivation mémorielle d’une inquiétude existentielle ou du sort des otages. Mais le massacre commis par le Hamas et d’autres groupes armés palestiniens ne peut plus être un blanc-seing pour détourner le regard du sort des Gazaouis, considérés comme des « animaux humains » ou des terroristes en puissance par le gouvernement israélien. Et comme des dommages collatéraux par la plupart des gouvernements occidentaux.

L’attitude du gouvernement français, sans apporter de soutien aussi inconditionnel que celui des États-Unis ou de l’Allemagne au gouvernement israélien, est soit hypocrite, soit complice. Les déclarations d’Emmanuel Macron et de ses allié·es – dont la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, qui s’est rendue en Israël à l’automne dernier – l’ont prouvé ces derniers mois.

Plus récemment, les diplomates n’ont pas manqué de remarquer que le ministre des armées Sébastien Lecornu s’est rendu deux fois en Israël, laissant l’impression que le militaire primait sur le Quai d’Orsay. Et quand l’actuel ministre des affaires étrangères Stéphane Séjourné se rend finalement à Tel-Aviv et à Ramallah, lundi 5 février, en demandant pour Gaza le « respect du droit humanitaire, un cessez-le-feu durable et une entrée massive de l’aide », c’est après avoir refusé de considérer qu’il pourrait y avoir un « génocide », avant même la décision rendue par la Cour internationale de justice sur ce sujet.

Dans le champ de mines émotionnel et politique que constitue la séquence ouverte le 7 octobre dernier, le droit international devrait pourtant constituer la principale boussole. Or, non seulement les pays dits occidentaux y renoncent en grande majorité mais, comble du cynisme pour les Palestinien·nes au supplice, l’inefficacité de son application fait qu’il ne peut jouer véritablement ce rôle.

Pour le dire comme l’historien israélien Ilan Pappe dans un texte récent, « historiquement, le langage et les définitions utilisés par la CIJ dans son premier arrêt constitueront une énorme victoire symbolique sur la voie de la libération de la Palestine. Mais ce n’est pas pour cette raison que l’Afrique du Sud s’était adressée à la CIJ. L’Afrique du Sud voulait que la Cour mette fin au génocide. Par conséquent, d’un point de vue opérationnel, la CIJ a perdu une occasion d’arrêter le génocide, principalement parce qu’elle a continué à traiter Israël comme une démocratie et non comme un État voyou ».

La CIJ a en effet renoncé à demander la mise en œuvre d’un cessez-le-feu immédiat dans sa décision rendue le 26 janvier dernier à La Haye, tout en ordonnant à Israël de prendre des mesures conservatoires visant à protéger le peuple palestinien d’« un risque réel et imminent d’un préjudice irréparable. »

Le processus génocidaire, une réflexion qui évolue

La qualification de « génocide » – ou le refus de le faire – pour désigner ce qui se passe à Gaza a déjà fait couler tellement d’encre qu’on hésite à en rajouter encore. Tout a été dit de la différence entre la qualification juridique et l’usage politique qui pouvait en être fait, comme de la difficulté de déterminer « l’intentionnalité » qui sépare les crimes de génocide des crimes contre l’humanité, davantage que la nature des actes commis.

Cependant, les audiences de la CIJ, retransmises en direct à la télévision, ont obligé Israël à regarder en face de quoi le pays était accusé. Sans entraîner une remise en cause de la guerre à Gaza, mais sans nier qu’il existe parmi une bonne partie du gouvernement et de la population israélienne un clair désir de nettoyage ethnique à l’encontre des Palestinien·nes, avec une intentionnalité relevant de politiques génocidaires, ces audiences enclenchées par le pays de Nelson Mandela ont malgré tout résonné fortement dans le pays.

On a ainsi pu lire un passionnant article décortiquant les raisons pour lesquels les Israélien·nes se pensaient, à tort, immunisé·es contre l’accusation de génocide, en rejoignant certaines thèses contestées de l’historien Daniel Jonah Goldhagen. Dans son ouvrage intitulé Les Bourreaux volontaires de Hitler. Les Allemands ordinaires et l’Holocauste, publié en 1996, ce dernier jugeait que la Shoah s’était fondée sur un antisémitisme « éliminationniste » très ancien et profondément ancré dans quasiment toute la société allemande.

La possibilité de commettre un génocide paraissait, selon cette thèse, difficile à envisager comme un basculement de personnes lambda, mais plutôt comme un long processus de haine attisé par les années.

Au contraire, l’ouvrage de Christopher Browning, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, paru en 1992, montrait, comme l’historiographie aujourd’hui dominante, que des traumas historiques et des politiques étatiques pouvaient facilement faire basculer une civilisation « normale » dans des crimes inhumains. L’article d’Haaretz conclut qu’il fallait se situer du côté de Browning pour comprendre pourquoi le peuple israélien n’était pas vacciné contre le risque de commettre un génocide, mais aussi pourquoi il demeurait en mesure de l’éviter.

Honorer les morts, réparer les vivants

Dans ce contexte où le droit international s’avère impuissant à protéger la population de Gaza, tout geste ajoutant à une mortifère concurrence des victimes, alors même que la guerre actuelle est chargée d’une rivalité entre la mémoire de la Shoah et celle de la colonisation, une sensibilité inégale aux deux pires événements du XXe siècle, ne fait alors qu’empirer les choses, quelles que soient les intentions qui le motivent.

Et dans ce contexte où, plus profondément, l’humanité s’effondre sous nos yeux, l’action politique se compromet et le droit international ne nous est d’aucun secours, que reste-t-il alors à faire pour honorer les morts et réparer les vivants ?

On peut et doit sans doute d’abord dire et redire le caractère inédit, en termes de siège et de piège, de ce qui est en train de se passer à Gaza. On connaît, certes, maintes situations où le ratio de morts par jour a été pire : plus de 800 000 Tutsis tués en cent jours au Rwanda au printemps 1994 ; plus de 200 000 personnes exécutées en six semaines par les troupes japonaises à Nankin à partir de décembre 1937 ; plus de 150 000 morts dans le bombardement d’Hiroshima en août 1945 ; plus de 100 000 morts en quelques mois lorsque les troupes russes s’en prennent à Grozny en 1999…

Néanmoins les dégâts humains et matériels dans l’enclave palestinienne sont désormais comparables aux pires exemples de l’histoire, que ce soit Dresde avec 25 000 tués en février 1945 ou Marioupol avec plus de 20 000 morts pendant un siège de trois mois.

L’argument israélien, difficile à entendre pour quiconque regarde les images qui nous parviennent encore de Gaza, repose sur des prémisses discutables et une stratégie qui l’est tout autant. Pour Israël, les morts de Gaza sont des complices du Hamas, des boucliers humains de ses chefs ou, au pire, des dégâts collatéraux d’une guerre totale contre un ennemi caché dans un territoire densément peuplé et urbanisé.

Les études sur les effets des bombardements sur les populations civiles montrent que ceux-ci ne produisent aucune désolidarisation vis-à-vis de leurs gouvernants.

Il est sans doute vrai, dans une perspective anthropologique, que tuer au corps à corps ou brûler vif des êtres humains, comme ce fut le cas le 7 octobre, n’a pas la même signification que de déclencher une frappe depuis un char, un avion ou la salle de commande d’un drone, même si l’on annihile, ce faisant, une famille entière.

Mais il est tout aussi vrai, d’un même point de vue anthropologique, que les vies palestiniennes et israéliennes se valent et qu’à ce compte, l’opprobre vis-à-vis d’Israël ne peut que légitimement monter en flèche au fur et à mesure que les tueries de Palestinien·nes continuent.

Officiellement, les massacres en cours à Gaza n’ont pas pour but d’anéantir une population, mais de démanteler le commandement militaire du Hamas. Mais outre que celui-ci n’a toujours pas été éliminé après quatre mois de guerre, les études sur les effets des bombardements sur les populations civiles montrent que ceux-ci ne produisent aucune désolidarisation vis-à-vis de leurs gouvernants.

Même quand ces derniers règnent et par l’adhésion et par la peur. Et même lorsqu’ils sont accusés par ceux qui les bombardent d’être les responsables des bombes qui touchent les populations civiles.

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C’est en réalité le contraire qui se produit le plus souvent, en renforçant le rejet par les bombardé·es de ceux qui les tuent depuis le ciel. C’est en tout cas ce qui ressort aussi bien du travail du politiste Robert Pape, dont le livre Bombarder pour vaincre (La Documentation française, 2011 pour la traduction française d’un ouvrage initialement publié en 1996) fondé sur l’étude de trente-trois campagnes aériennes allant du Japonen 1944-1945 jusqu’à l’Irak en 1991, comme de celui de l’historien Thomas Hippler dans son ouvrage intitulé Le Gouvernement du ciel. Histoire globale des bombardements aériens (Les Prairies ordinaires, 2014).

Bien qu’il soit probable que la rancœur vis-à-vis du Hamas augmente en ce moment dans la bande de Gaza, au vu des destructions humaines et matérielles, et sachant que le mouvement avait perdu beaucoup de sa popularité avant le 7 octobre, il y a cependant de fortes chances que ce cadre général ne soit pas remis en cause dans le cas de Gaza.

Les atrocités commises en ce moment portent donc en germe des abysses susceptibles d’engloutir non seulement encore des milliers de vies palestiniennes, mais aussi l’équilibre du Proche-Orient et jusqu’à la légitimité même d’Israël à exister, dont on sent qu’elle s’effrite au-delà du cercle de celles et ceux qui n’ont jamais accepté l’idée d’un foyer juif refuge en Palestine dans les frontières de 1967. Et ce, au moment même où les actes antisémites explosent partout dans le monde…

Joseph Confavreux

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