9 décembre 2020

Il y a 33 ans, le 9 décembre 1987, débutait la première intifada,
déclenchée par le meurtre de quatre travailleurs palestiniens, fauchés
par un camion de l’armée d’occupation israélienne dans le camp de
réfugiés de Jabaliya à Gaza. Ce soulèvement populaire a rencontré une
répression brutale de la part de l’État sioniste : des centaines de
milliers de Palestiniens ont été détenus et emprisonnés par les forces
d’occupation, plus de 120 000 ont été blessés et des centaines sont morts.

/Mais comme le souligne le collectif Palestine Vaincra

« la vision de l’Intifada n’a jamais été vaincue, ni éliminée, ni
réprimée. Elle continue de vivre – comme elle l’a fait pendant des
décennies, dans les soulèvements successifs. En Palestine, dans les
camps de réfugiés, en exil et dans la diaspora, et dans chaque ville du
monde et chaque lutte pour la justice où le drapeau palestinien reste
une lueur d’espoir révolutionnaire, une inspiration et une vision pour
un avenir libéré ».

À l’occasion de cet anniversaire, nous republions un texte de Gilles
Deleuze, daté de juin 1988, dans lequel le philosophe français met en
perspective l’insurrection qui se déroule alors avec la négation
historique du peuple palestinien organisée par Israël et ses alliés
occidentaux.

“La dette infinie que l’Europe avait à l’égard des Juifs, elle n’a pas
commencé à la payer, mais elle l’a fait payer à un peuple innocent, les
Palestiniens.

L’État d’Israël, les sionistes l’ont construit avec le récent passé de
leur supplice, l’inoubliable horreur européenne mais aussi sur la
souffrance de cet autre peuple, avec les pierres de cet autre peuple.
L’Irgoun fut nommé terroriste, non pas seulement parce qu’ils faisaient
sauter le quartier général anglais, mais parce qu’ils détruisaient des
villages, anéantissaient des populations.

Les Américains en faisaient une super-production d’Hollywood, à grands
frais. L’État d’Israël était censé s’installer sur une terre vide qui
attendait depuis si longtemps l’antique peuple hébreu, avec pour
fantômes quelques Arabes venus d’ailleurs, gardiens de pierres
endormies. On jetait à l’oubli les Palestiniens. On les sommait de
reconnaître en droit l’État d’Israël, mais les Israéliens ne cessaient
de nier le fait concret d’un peuple palestinien.

Il soutint seul, dès le début, une guerre qui n’a pas fini pour défendre
sa propre terre, ses propres pierres, sa propre vie : cette première
guerre dont on ne parle pas, tant il importe de faire croire que les
Palestiniens sont des Arabes venus d’ailleurs et qui peuvent y
retourner. Qui démêlera toutes ces Jordanies ? Qui dira qu’entre un
Palestinien et un autre Arabe, le lien peut être fort, mais pas plus
qu’entre deux pays d’Europe ? Et quel Palestinien peut oublier ce que
d’autres Arabes lui ont fait subir, autant que les Israéliens ? Quel est
le nœud de cette nouvelle dette ? Chassés de leur terre, les
Palestiniens s’installaient là où ils pouvaient au moins la voir encore,
en garder la vision comme un ultime contact avec leur être halluciné.
Jamais les Israéliens ne pourraient les repousser assez loin, les
enfoncer dans la nuit, dans l’oubli.

Destruction des villages, dynamitage des maisons, expulsions,
assassinats de personnes, une horrible histoire recommençait sur le dos
de nouveaux innocents. Les services secrets israéliens font, dit-on,
l’admiration du monde. Mais qu’est-ce qu’une démocratie dont la
politique se confond si bien avec l’action de ses services secrets ?
Tous ces gens s’appellent Abou, déclare un officiel israélien après
l’assassinat d’Abou Jihad 1 . Se rappelle-t-il l’atroce voix de ceux qui disaient : tous ces gens
s’appellent Lévy… ?

Comment Israël en sortira-t-il, et des territoires annexés, et des
territoires occupés, et de ses colons et de ses colonies, et de ses
rabbins fous ?

Occupation, occupation infinie : les pierres lancées viennent du dedans,
elles viennent du peuple palestinien pour rappeler que, en un lieu du
monde si réduit soit-il, la dette s’est inversée. Ce que lancent les
Palestiniens, ce sont leurs propres pierres, les pierres vivantes de
leur pays.

Personne ne peut payer une dette avec des meurtres, un, deux, trois,
sept, dix par jour, ni en s’entendant avec des tiers. Les tiers se
dérobent, chaque mort appelle des vivants, et les Palestiniens sont
passés dans l’âme d’Israël, ils travaillent cette âme comme ce qui
chaque jour la sonde et la perce.”

Gilles Deleuze – Les pierres

  1. Très proche d’Arafat, Abou Jihad était l’un des fondateurs du Fatah,
    l’un des principaux adjoints de l’OLP et l’un des chefs historiques
    de la résistance palestinienne. Il joua un rôle important, en tant
    que dirigeant politique, au cours de l’Intifada. Il fut assassiné à
    Tunis par un commando israélien le 16 avril 1989
  2. Le texte manuscrit de cet article est daté de juin 1988. Il paraît,
    en arabe, dans la revue, /Al-Karmel/, n° 29, 1988, p. 27-28, sous le
    titre « De là où ils peuvent encore la voir ». Ce texte a été
    rédigé, à la demande des directeurs de la revue, peu après le
    déclenchement de la première Intifada en décembre
    1987.

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