Entre le 18 mars et la « semaine sanglante » de mai 1871, les Communards ont tenté d’instaurer une république sociale et universelle à Paris. Hervé le Corre revient pour Rue89 Bordeaux sur cette insurrection violemment réprimée, saluant ses nombreuses réformes. Auteur d’un polar qui se trame pendant la Commune (Dans l’ombre du brasier, Rivages, 2019), il fustige les « maîtres de la mémoire officielle » qui, à l’instar de Pierre Nora, « s’opposent à ce que la République célèbre cette autre République, sociale, celle-là ». Pour le romancier bordelais, la Commune est « encore aujourd’hui au centre des débats et des combats à mener ».

On l’avait presque oubliée. Absente des cours d’histoire, du collège à l’université, elle n’était plus pour quelques militants qu’un fanal rougeoyant dans le lointain, dans la nuit de charbon du XIXe siècle, une ancienne promesse de beaux lendemains de plus en plus difficile à tenir ; des associations entretenaient la flamme de ces soldats inconnus au pied d’un mur criblé de balles au cimetière du Père Lachaise où les derniers étaient tombés. On l’invoquait parfois sans trop savoir, comme un mantra, une de ces formules magiques rappelant le souvenir flou de fantômes chers.

Il faut dire que des envols, l’espoir révolutionnaire en avait connu quelques-uns, le plus souvent flingués en plein essor par la soldatesque, ou bien retombant comme autant d’Icares qui avaient cru s’approcher du soleil, leurs ailes décollées par d’horribles fournaises. La mémoire s’encombrait de désastres dont on ne voulait garder que la clarté du rêve et l’incroyable courage de ceux qui avaient combattu, vaincus par le fer, le feu, la tyrannie. Il fallait – il faut – affronter le présent, alors on traînait derrière soi ce long cortège d’ombres dans les moments de solitude.

On les savait avec soi, ces vaincus magnifiques, et il n’était pas dit qu’ils seraient morts pour rien.

Questions d’actualité

Mais la manie commémorative a parfois du bon : elle oblige à se rappeler. À y regarder de plus près. Tous les dix ou cinquante ans, on se souvient de la Commune de Paris. Les historiens se précipitent, les médias y consacrent des dossiers, et l’on (re)découvre cette révolution de 72 jours, ses 20 ou 30 000 morts, ses 40 000 condamnés et déportés et l’on s’aperçoit, quand on s’acharne à vouloir changer le monde, qu’on vient de là, que la république sociale et universelle que les Communards* ont tenté d’instaurer demeure encore de nos jours, de quelque nom qu’on la désigne, une utopie nécessaire.

Entre le 18 mars et le 28 mai 1871, il y a 150 ans, le soulèvement parisien ne s’est pas contenté d’élever des barricades et de brandir fusils et drapeaux rouges pour les photos. La Commune de Paris (élue par une majorité de Parisiens) a mis en chantier un train de réformes assez impressionnant : journée de travail à 10 heures (elle durait souvent de 12 à 15 heures), réglementation du travail de nuit, légalisation de la reprise par les travailleurs, sous forme de coopératives, des ateliers que les patrons ont abandonnés, mise en place de la démocratie directe (mandats impératifs, révocation possible des élus), promulgation du principe de séparation de l’Église et de l’État, projet de créer l’école laïque et obligatoire, citoyenneté accordée aux étrangers, entre autres mesures. À quoi il faut ajouter une commission des artistes, animée entre autres par Gustave Courbet, visant à assurer l’accès de tous à la culture et aux arts.

Sans oublier l’apparition de la première organisation de femmes : l’Association des femmes pour la défense de Paris. Sans oublier que la question de l’égalité des droits, si elle ne fut pas sérieusement traitée, fut abordée dans maintes prises de paroles et discussions.

Comme on le voit, ces questions restent encore aujourd’hui au centre des débats et des combats à mener.

Mépris de classe

La Commune de Paris, malgré sa courte existence, assiégée par les Prussiens à l’est et à l’ouest par les troupes versaillaises de Thiers, a ensemencé le mouvement ouvrier jusqu’à nos jours ; elle a tracé les grandes lignes, ouvert des perspectives. On comprend peut-être mieux, alors, la détermination, le courage des Communards, porteurs d’un tel projet en un XIXe siècle où la bourgeoisie, quoique méfiante à l’égard des « classes dangereuses », asservissait les corps, essorait la force de travail, étendait son emprise sur tous les continents où les empires coloniaux prenaient forme.

C’est tout cela qu’on commémore aujourd’hui : au-delà des mesures concrètes que la Commune n’a guère eu le temps de mettre en œuvre (rappelons que la république versaillaise de Thiers et Mac Mahon lui fit, dès le début la guerre, précisons que près de 100 000 hommes envahirent Paris le 21 mai et se livrèrent dans toute la ville à un carnage dont toute la presse européenne s’émut…), c’est son existence même, l’élan qu’elle a donné, la preuve apportée que c’était faisable, qui impressionnent. 

C’est tout cela qu’on était sur le point d’oublier et que la commémoration rappellera utilement.

Barricade à l’angle des boulevard Voltaire et Richard-Lenoir pour défendre la mairie du 11e arrondissement où se replia la Commune le 25 mai (cc Bibliothèque historique de la Ville de Paris)

Bien sûr, les ganaches de droite (les Versaillais ont essaimé, eux aussi…) se vautrent dans les clichés nauséabonds à propos des pétroleuses, par exemple, et certains, tel Pierre Nora, s’érigent en maîtres de la mémoire officielle et s’opposent à ce que la république célèbre cette autre république, sociale, celle-là. Rien d’étonnant au fond, puisque le mépris de classe, la violence verbale usent toujours du même registre qu’en 1871 (lire ou relire les propos des écrivains et chroniqueurs de l’époque : effarants !) dès qu’un mouvement social se produit en France. Quant à la violence répressive, s’il n’est plus besoin de noyer le populo dans le sang, elle sévit durement non pour maintenir l’ordre (lequel, d’ailleurs ?) mais pour terroriser, intimider les protestataires, dissuader d’autres de les rejoindre.

Bien sûr, on ne peut que se réjouir que la Commune de Paris sorte, fût-ce momentanément, de l’oubli dans lequel, peu à peu, elle sombrait.

Mémoire

La gauche, dans toutes ses composantes, va se répandre en hommages bienvenus, feignant d’ignorer que, divisée et impuissante comme jamais, elle salue la source en actes, commune, c’est le cas de le dire, des théories, mouvements, révolutions qui ont jalonné le XXe siècle et ont permis le progrès social sans jamais aboutir à l’instauration d’une société égalitaire et émancipatrice.

Les « vive la Commune ! » vont être criés, mais on peut se demander ce qui reste vivant, au juste, de ce formidable moment de l’Histoire. Vivante la mémoire ? Certes. L’oubli c’est la mort sans rappel de ceux qui sont tombés et de ce qu’ils ont essayé de mettre en œuvre, et il est essentiel de savoir d’où l’on vient et de retrouver la force résiduelle de l’élan impulsé il y a 150 ans.

Mais les incantations réjouissent surtout le chœur qui les profère en croyant jeter à la face du bourgeois un défi à son arrogance. Or le bourgeois s’en fout. Il n’a plus peur. Le spectre que Marx voyait hanter l’Europe, la révolution sociale, n’est plus qu’un accessoire pour train fantôme dont on peut à la rigueur frissonner, mais en riant. La lutte des classes est en passe d’être gagnée par le capitalisme et ses thuriféraires face à des gauches, en Europe et ailleurs, minoritaires, atomisées, prisonnières souvent de querelles identitaires, incapables d’élaborer le moindre projet global. On est loin de l’internationalisme des Communards, on est loin de la puissance créatrice de leur utopie réaliste.

Les ouvrages d’historiens et de spécialistes fleurissent en ce moment, et l’on ne peut que s’en réjouir : de nombreux lecteurs, espérons-le, en apprendront beaucoup et seront éberlués, peut-être émerveillés par ce qu’ils découvriront de ces 72 journées, de leurs causes, de leurs conséquences et prolongements. Mais dans la période actuelle, c’est dos au mur des Fédérés que les combats se mènent, et l’on peut craindre que ces fleurs ne soient celles des couronnes dont on surcharge les cortèges funéraires.

Puissent l’urgence des périls, la force des indignations, la raison, tonnant enfin en son cratère, tenir les promesses que nous a faites la Commune de Paris.

* D’aucuns insistent pour les appeler Communeux au prétexte que le mot a été forgé, avec son suffixe péjoratif -ard, par les vainqueurs et leurs plumitifs réactionnaires. Or justement, « Communard » a acquis au fil des années une connotation populaire, un rien gouailleuse, qui rend justice au peuple parisien qui prit les armes alors.

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