Johann Chapoutot, historien spécialiste d’histoire contemporaine , du nazisme et de l’Allemagne, professeur à Sorbonne Nouvelle, auteur de Libres d’Obéir Le management, du nazisme à aujourd’hui,(1) son douzième essai. Son œuvre est majoritairement consacrée à l’Allemagne et à l’époque nazie, le chercheur particulièrement productif  n’a que 42 ans. Libres d’Obéir s’intéresse en particulier à Reinhard Höhn, (1904-2000) un juriste au service du nazisme, membre du SD, le service de renseignement de la SS, le bras armé d’Hitler, où il finit avec le grade de général sans pour autant  mettre les pieds au front ni jamais se salir les mains. Recyclé par le patronat allemand après le conflit, il poursuivra sa carrière et développera pour le plus grand bien de la RFA ses théories nazis, en particulier ce qui deviendra la management moderne.

                       Une polycratie aux conséquences chaotiques

Reinhard Höhn  sera aussi  l’un des principaux penseurs et théoriciens de la disparition de l’état, au profit d’agents et d’agences, l’état étant une invention des Juifs, des Français, l’ennemi héréditaire dont il fallait se venger après la défaire de 1918 et surtout des communistes, l’ennemi de l’Est.  De plus l’état est redistributeur de richesses, assurant  la survie de «  ceux qui ne sont pas viables. Contre la logique implacable et saine de la sélection naturelle, dont la sélection sociale est la traduction au milieu humain, l’Etat assume un rôle contre-sélectif, ou anti sélectif, qui fait prospérer le malade et l’ incapable, bref, le malsain, au détriment du sein. »  Une polycratie, multiplication des centres de pouvoir, devait suppléer à cette disparition, ce qui donna lieu à de belles empoignades liées à la concurrence, « des luttes à mort » même dit Johann Chapoutot qui donnèrent lieu à la Chancellerie, « indolente » dit aussi l’auteur, à des arbitrages vers toujours plus de radicalité. « Le fonctionnement du nouveau régime releva immédiatement plus de l’improvisation chaotique et du désordre que des images impeccablement géométrique de Leni Riefenstahl. Outre la coexistence de l’Etat dont les structures, éprouvées et  mises à mal par les purges et la répression, subsistaient, et du Parti,  les 12 années de domination nazie virent se multiplier les organes, institutions ou agences ad hoc jusqu’à rendre les processus de décisions et les actions administratives presque indéchiffrables.»   Peu à voir avec l’image d’un ordre implacable que  le régime voulait donner à travers les actualités cinématographiques et les mises en scène grandioses.

                                La politique du consentement

La référence de Höhn et de ses comparses est à rechercher du côté des stratèges prussiens qui après la défaite de 1806 face à Napoléon ont repensé le fonctionnement de l’armée impériale en singeant les armées révolutionnaires françaises de la fin du 18ème, quand les soldats montaient au front pour défendre leur idéal et partant accumulaient les victoires. Les généraux prussiens en conclurent qu’il fallait responsabiliser la base de la troupe et les sous-officiers  en leur donnant la liberté des moyens pour atteindre l’objectif fixé par l’autorité. Stratégie gagnante en 1913 à Leipzig et en 1815 à Waterloo…

L’Allemagne nazie qui recherchaient le consentement, sinon l’adhésion,  de la population dans l’énorme effort de guerre et donc de production dont elle avait besoin pour mener à terme ses funestes projets de Grand  Reich Germanique  va s’appuyer sur ce concept pour la « responsabiliser. » Pour ce faire, il faut revenir à ce « vieux topos ethno nationaliste nommé « la liberté germanique ». Desserrer l’étau de l’état, assurer le règne de la nature, faire respecter la loi du sang et libérer les initiatives forcément bonnes, de forces nécessairement vives, est la condition de l’avènement d’une « liberté germanique » pleine et entière. » Inutile de préciser que cette « liberté germanique » ne concerne, dans la population allemande  que les aryens, vaillants et productifs ; 400.000 untermenschen,  sous-hommes, ont été stérilisés entre 1933 et 1945,  200.000 autres ont été assassinés entre 1939 et 1945.  

                                  Une logique social darwiniste

Et comme dans l’armée impériale prussienne, il faut un Führer, Hitler donc, un guide qui commande « car il est celui qui a le mieux compris les lois de la nature et de l’histoire, et qui, par conséquent est le plus qualifié pour protéger et accroitre le sang allemand ».

Höhn et consorts inventent alors le Menschenfürhung, version allemande du management américain : une logique social-darwiniste selon Chapoutot dont le sésame est le terme leistung qui peut se traduire par productif, performant et rentable. L’individu germanique devient un outil, un matériaux et un facteur de production, de croissance et de prospérité. « Le travailleur allemand incarne et réalise sa liberté, heureux qu’il est de contribuer à l’œuvre de relèvement national. Ce refrain répété sur tous les tons ne convainc personne, d’abord et y compris chez les hiérarques du régime, qui ne sont pas dupes à cet égard de leur propre propagande et qui sont bien conscients que, pour éviter une révolte ou une révolution (…) il leur faut donner des satisfactions concrètes aux travailleurs du Reich. (…) Cela passe par une politique sociale et fiscale avantageuse pour des sujets « germaniques » : les impôts baissent et les prestations sociales augmentent, le tout étant financé par les spoliations imposées aux ennemis politiques du régime et aux Juifs en instance d’exil ainsi que par les prédations de la guerre à venir que l’on anticipe avec gourmandise. »  

                          L’académie des cadres de Bad Harzburg

La chute du Reich ne fut pourtant pas la fin de l’histoire pour le SS Oberführer mais néanmoins Herr Professor Dr. Reinhard Höhn, comme pour de très nombreux dignitaires nazis. Il profite du chaos général pour disparaître, changer de nom et s’installer comme naturopathe dans une petite ville de Westphalie. Il refait surface assez vite grâce aux réseaux de solidarité des anciens du SD, 6 500 qui sont   actifs et puissants dans l’administration, l’université, la justice etc.. « Les anciens gestionnaires du Grand Reich sont particulièrement plébiscités dans le secteur privé où l’on apprécie leur excellente formation (…) leur expérience à la tête des organes du Reich , et où on se souvient des excellentes affaires réalisées, pendant douze ans, grâce au réarmement et à la coopération fructueuse entre industrie allemande et empire concentrationnaire SS. »  

En 1958, cependant, Höhn sera condamné à une amende de 12000 DM soit 1500 euros  pour avoir diffusé des idées nazis dans le monde étudiant. « On est en droit d’estimer que ce n’est pas cher payé » juge Johann Chapoutot. Cela ne nuira en rien à la suite de sa carrière, il crée et dirige  l’Académie des cadres de Bad Harzburg, sur le modèle de la Harvard Business School  aux Etats-Unis et de  l’Insead en France. Là furent formé 600.000 cadres issus des plus grandes sociétés allemandes auxquels il faut ajouter 100.000 cadres en formation à distance. Il sera épaulé par plusieurs anciens de la SS et du SD. Au Bad Harzburg sera enseigné ce management avec les mêmes ressorts du social-darwinisme appliqué au Reich, disparaitront ses aspects racistes et eugénistes mais le fond restera : le travailleur sera toujours un matériau, une ressource, flexible et agile. On inventera le management par objectif, et partant l’évaluation. Ce que tous les ouvriers et employés d’aujourd’hui connaissent trop bien, avec les drames sociaux qui en résultent souvent,  chez France Télécom par exemple…  

                                   Jean-François Meekel

1 :NRF Essais Gallimard 2020

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