Des manifestations ont éclaté dans le Néguev, alors que les bédouins comptent pour la première fois un représentant au gouvernement israélien.

Par Louis Imbert(Al-Atrash (Israël), envoyé spécial) Publié hier à 16h00, mis à jour hier à 18h35

Des écoliers en grève traînent dans leur village d’Al-Atrash, dans le désert du Néguev. Ce mercredi 12 janvier, ils hésitent à traverser un petit champ d’oliviers qui borde cet agglomérat de tôle et de ciment, non reconnu par l’Etat, où vivent quelque 9 000 Bédouins. « Tu crois qu’on peut y aller ? On va se faire arrêter… » Soudain, derrière les branches, une centaine de policiers israéliens chargent. De jeunes adultes du village, encagoulés, refluent à travers les ruelles.

Sur la colline en terrain ouvert, des quads de la police soulèvent un nuage de poussière. Quatre officiers serrés dans leurs armures antiémeute se plantent au milieu d’un parking sauvage, montés sur de lourds chevaux andalous. De drôles de visières de plastique protègent les yeux des bêtes. « Il leur faudrait des chameaux, ce serait plus adapté », juge une femme à l’abri derrière une clôture. Un âne égaré braie à pleins poumons, sous un drone en vol stationnaire.

Les heurts, qui se sont poursuivis jeudi, ont débuté lundi. Ce jour-là, des bulldozers du Fonds national juif (FNJ) ont commencé à niveler un terrain voisin pour y planter des arbres, censés circonscrire le village et l’empêcher de s’étendre. Des émeutes se sont ensuivies. Mardi, de jeunes bédouins ont bloqué la route 31 voisine. Des pierres disposées sur des rails près de Beersheba ont immobilisé un train. Une vingtaine de jeunes gens ont été arrêtés. Puis trente mercredi, et treize jeudi. Le FNJ a aménagé 32 hectares, selon les autorités du village, et planté une demi-douzaine de jeunes arbres.

Entre-temps, cette crise a paralysé le Parlement, à Jérusalem, menaçant de faire tomber le gouvernement israélien pour quelques eucalyptus. Elle a révélé les fractures de la coalition inédite, au pouvoir depuis juin. Parmi les huit partis, qui vont de la gauche à l’extrême droite, la Liste arabe unie (LAU), petite formation islamo-conservatrice (quatre députés sur cent vingt), puise une large part de ses votes dans le Néguev. Son leader, Mansour Abbas, a refusé, mercredi, de voter le moindre amendement à la Knesset, privant le gouvernement de sa majorité.

Villages non reconnus

M. Abbas avait fait un pas historique en le rejoignant, en juin. Il a encore fait sensation, en décembre, en affirmant qu’Israël est un Etat juif et le restera. Mais les notables du Néguev lui rappellent ses promesses : faire légaliser les villages non reconnus, reconnaître leurs droits sur une partie des terres et mettre un terme aux destructions de bâti par l’Etat, qui se poursuivent au grand dam de M. Abbas.

Cette crise est aussi vieille qu’Israël. « Ils n’ont pas assez de Juifs pour peupler le Néguev. Personne ne veut être le prochain fryer[“pigeon”, en hébreu], comme les Séfarades arrivés du Moyen-Orient [et du Maghreb], que l’Etat a envoyés ici dans les années 1950. Alors, ils plantent des arbres », résume, amer, Jafar Farah, le directeur du Centre Mossawa, qui défend les droits des citoyens arabes d’Israël (20 % de la population).

Le Fonds national juif est une survivance des premières heures du sionisme. Dès 1901, il levait des donations auprès de la diaspora pour semer des graines d’eucalyptus, importées d’Australie, autour des implantations juives en Palestine. A la longue, cet arbre sans fruits, résistant mais gourmand en eau et peu adapté au Néguev, est devenu un symbole national. Pour le gouvernement, planter demeure un devoir« sacré ».

Missionné par l’Etat, le FNJ cherche à étendre la forêt de Yatir, située à 12 kilmètres d’Al-Atrash, jusqu’au cœur de ce que les Bédouins nomment la « zone clôturée ». En 1948, l’armée les avait rassemblés ici, après la guerre qui accompagna la création de l’Etat d’Israël et qui les chassa, dans leur immense majorité (90 000 personnes), vers la Cisjordanie et la bande de Gaza. Les 11 000 Bédouins de la « zone clôturée » ont vécu sous régime militaire jusqu’en 1966. Ils sont aujourd’hui près de 300 000, forment un tiers de la population de la région et sont toujours en butte à la non-reconnaissance par l’Etat de trente-deux de leurs villages.

Le hameau du clan Al-Atrash en fait partie. Les habitants se sont raccordés à leurs frais à une canalisation d’eau qui court le long de la route 31. Ils s’alimentent en électricité grâce à des panneaux solaires. Ils évacuent comme ils le peuvent les eaux usées.Le « maire », Salameh Al-Atrash, représente une vingtaine de villages des alentours, qu’Israël englobe sous le nom hébreu de Molada. Sept d’entre eux ont été reconnus en 2004 : « Mais sur le papier seulement, regrette M. Al-Atrash. L’Etat s’est contenté d’en asphalter deux et y développe des services. Il nous contraint de nous regrouper pour nous “moderniser”. C’est toujours le même principe : le maximum de gens sur le plus petit espace de terre. »

« Question civique »

Face à lui, un vaste plateau s’étend jusqu’aux immeubles de Beersheba, qui se découpent dans l’horizon gris. Jamais les forestiers du Fonds national juif ne sont parvenus à planter ici, dans la « zone clôturée », relève Thabet Abu Rass, le patron des Initiatives d’Abraham, une autre association communautaire. « Les Bédouins occupent à peine 2 % de la surface du Néguev. Ils en revendiquent 5 %. La droite le leur refuse, elle en fait un enjeu de souveraineté, comme si nous étions encore en 1948. Mais c’est une question civique. Nous sommes des citoyens ! », rappelle-t-il. Parmi les militants qui font face à la police, cet ancien professeur de géographie à l’université Ben-Gourion du Néguev, souriant et sautillant, se ravit de voir le Néguev soudain propulsé à la « une ». « L’arrivée de la Liste arabe unie au gouvernement a créé un rapport de force inédit », constate-t-il.

La veille, des députés du Likoud, le parti de l’ex-premier ministre Benyamin Nétanyahou, sont venus planter quelques arbres à Al-Atrash. Ils accusent le gouvernement de capituler devant les Bédouins. Fort gêné, le premier ministre, Naftali Bennett, issu de l’extrême droite, demeure mutique. Mercredi soir, M. Abbas s’est montré conciliant, indiquant que des négociations promises sur le Néguev suffiraient à préserver, pour l’heure, la coalition. Mais leur attelage sort de cet épisode affaibli.

L’extrême droite s’estime humiliée. M. Abbas, lui, est mis au pied du mur par sa base. « La majorité des Bédouins du Néguev ont voté pour la Liste arabe unie. Depuis, ils ont vu quelques résultats : trois villages ont été reconnus et les démolitions se réduisent. Mais les attentes sont bien plus grandes », rappelle Atieh Al-Asam, le principal représentant des villages non reconnus.

A Al-Atrash, les envoyés de M. Abbas sont dans leurs petits souliers. « Nous condamnons les violences. Nous faisons partie du gouvernement après tout », dit Walid Al-Hawashleh, le jeune secrétaire général de la LAU, originaire de la région. « Ils ne méritent pas le café que nous leur servons », jugent en retour une poignée d’adolescents, fiers de leurs nuits passées à couper les routes. Quant au responsable local, Salameh Al-Atrash, un laïc qui se tient à distance des islamistes de la LAU, il s’est renseigné auprès des autorités, entre deux visites au commissariat de Beersheba, pour faire libérer des détenus. Il s’attend à ce que le FNJ revienne dans six semaines, afin de planter les arbres sur le terrain qu’il a aménagé.

Louis Imbert(Al-Atrash (Israël), envoyé spécial)

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