Mon ami Adam vient de Syldavie*. Il a son statut de réfugié, il a trouvé son Eve, ils ont un adorable Poupon-la-peste**. Maintenant, il veut être Français.

Il a retiré un dossier de demande d’acquisition de la nationalité française. Il sait qu’il sera convié à un entretien à la Préfecture au cours duquel l’administration appréciera s’il le mérite.

Pour se préparer à cet examen, il m’a demandé quel livre lire. Je vais chez mon libraire, qui après avoir regardé dans ses rayons et sur son ordi me dit : « le plus simple pour commencer, allez donc sur le site du Ministère de l’Intérieur. Vous y trouverez, consultable et imprimable, le « Livret du citoyen » édité par la Direction générale des étrangers en France » .  Vous verrez, c’est parfait pour qu’il se mette dans l’ambiance,  et en plus ça m’étonnerait que vous n’ayez rien à en dire. »

                                           Il avait raison.

Comment devenir citoyen en 30 pages petit format ? « Ce livret vous propose un exemple de connaissances qui vous seront utiles lors de l’entretien. »

Car le Code civil dit encore aujourd’hui : « pour être naturalisé, vous devez prouver votre assimilation ».

Dans cette brochure datée de mars 2015 (Bernard Cazeneuve Ministre, Manuel Valls Premier Ministre, François Hollande Président), on précise le sens de ce mot, assimilation : « l’assimilation  ne signifie pas être tous semblables ou vivre selon un modèle particulier, mais vous devez adhérer aux principes et aux valeurs essentiels de la République ».

D’un côté, ça me rassure : dans le dossier de naturalisation de mon père en 1947, à la question « est-il assimilé », le fonctionnaire de la préfecture avait écrit à la plume avec pleins et déliés « Oui, il a adopté nos coutumes ».

De l’autre, je m’interroge : comment l’employé de préfecture va-t-il juger de l’adhésion à des valeurs au cours d’un entretien ?

                                            Entretien d’assimilation

 Mais passons. Passons sur cette confusion entre règles à respecter et « valeurs », que l’on va retrouver tout au long de la brochure.

Il serait facile de se moquer des quelques repères proposés pour l’histoire de France, qui commence à Lascaux et se termine à De Gaulle en passant par Jeanne d’Arc et Napoléon. Il faut en voir l’idée sous-jacente : celle d’une construction linéaire de la nation. « L’avènement de la République a été progressif et le fruit de plusieurs combats. »

Des combats menés par qui ? Dans le livret, seule la Révolution française  a été conduite par « le peuple ». Sinon, « les principes de la République sont une conquête de l’Histoire ». L’Histoire n’est pas le récit de conquêtes. C’est l’Histoire qui a conquis la République.

On remarquera la liste des libertés que la République garantit : « liberté de pensée, liberté de croyance, liberté de s’exprimer, liberté de se réunir… ». Trois petits points. N’oubliez pas les  trois petits points, c’est là que vous devez lire liberté de s’organiser en syndicat***. Mais le livret évite ce gros mot.

Si on n’y voyait pas en filigrane l’obsession de l’islamisme, on pourrait ironiser sur cet encart mis en évidence :

« L’administration peut-elle refuser la nationalité française à une personne ne respectant pas l’égalité homme-femme ?

« – Oui, même si cette personne est mariée avec un(e) Français(e). L’égalité homme-femme fait partie des valeurs essentielles de la République. L’adhésion à ces valeurs est évaluée au cours de l’entretien d’assimilation. »

Car combien de Français devraient être déchus de leur nationalité sur ce critère ?

                                   Signes religieux

On pourrait ironiser de même sur cet autre encart :

« Pourquoi les élèves des écoles collèges et lycées n’ont-ils pas le droit de porter des signes religieux trop visibles dans les établissements scolaires ?

« (…) En effet, l’école est une institution publique qui forme tous les citoyens. »

On retrouve là la confusion habituelle entre école et école publique. On fait semblant d’ignorer que l’école publique n’a jamais été obligatoire, que la 5ème république a même dès ses débuts remis en cause le principe du financement privé des écoles privées, et que dans ces écoles là les signes religieux peuvent se porter sans problème. Mais le Ministère veut peut-être introduire l’idée que ce ne sont pas des citoyens que forme l’école privée ?

On pourrait gloser sur le choix présenté sur deux pages des 18 étrangers devenus Français par naturalisation : la majorité sont d’origine européenne, dont 4 russes et 3 polonais.

Je m’arrêterai pour terminer sur un des devoirs des citoyens : les citoyens contribuent à la défense nationale.

« En cas de guerre, tout citoyen peut être appelé dans l’armée à participer à la défense du pays. »

Et devinez quelle image est proposée pour illustrer ce devoir ?

« Des tirailleurs sénégalais de l’armée française pendant la Première Guerre Mondiale (1914-1918) » !

Et le livret insiste

« Cette illustration montre que la mobilisation de tous les français associait des troupes venues de l’empire colonial »

Mais le livret ne dit pas que ces tirailleurs, justement, n’avaient pas les droits des citoyens !

Je ne suis pas inquiet pour Adam. Depuis 4 ans qu’il navigue de squat en commissariat, de rendez-vous Préfecture en rendez-vous Pôle Emploi,  à défaut d’être « assimilé », je crois qu’il a bien assimilé les doubles discours de la République. Il réussira l’entretien.

Grâce à ce livret, sera-t-il le citoyen en livrée, le citoyen domestique et domestiqué dont rêve le Ministre de l’Intérieur ? Ce n’est heureusement pas gagné.

André Rosevègue

21 janvier 2020

Cette chronique sera diffusé sur la Clé des Ondes (90,1) dans l’émission du Guide du Bordeaux colonial

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