La Convention constitutionnelle tente de renforcer les droits de la nature face aux intérêts privés. Carolina Vilches, géographe et militante pour le droit à l’eau, siège dans la commission sur l’environnement. Elle explique les résistances qu’elle rencontre. 

Mathieu Dejean

12 avril 2022 à 18h14

Une âpre lutte est en cours au Chili pour faire entrer les droits de la nature dans la nouvelle Constitution. La commission thématique sur l’environnement de la Convention constitutionnelle vient notamment d’approuver, le 8 avril, des articles visant à réglementer l’usage de l’eau.

Dans ce pays où l’actuelle Constitution, héritée de la dictature de Pinochet, privatise ce bien commun, alors que sa région centrale est victime de sécheresses à répétition au point de priver d’eau des zones entières, les membres de cette commission proposent que l’État en reprenne le contrôle. La commission a aussi adopté un article qui « reconnaît aux peuples et aux nations indigènes le droit à l’accès aux eaux qui sont sur leurs terres »

Il revient désormais à la Convention constitutionnelle de valider en plénière ces propositions, qui ne peuvent être adoptées définitivement qu’avec un quorum des deux tiers de l’assemblée – un seuil élevé qui a déjà obligé la commission à revoir sa copie.

Carolina Vilches, déléguée à la Convention constitutionnelle chilienne, militante pour le droit à l’eau. © Courtesy @periodistafurioso

Les 154 délégué·es de la Convention constitutionnelle ont commencé leur travail le 4 juillet 2021, et doivent rendre leur texte le 5 juillet 2022 au président Gabriel Boric (gauche), entré en fonction le 11 mars. La nouvelle Carta Magna sera ensuite soumise à un référendum, le 4 septembre. 

Carolina Vilches, géographe de 37 ans, est déléguée à la Convention constitutionnelle, élue sur la liste Apruebo Dignidad (alliance dont est membre le Front large, coalition de gauche) et siège à la commission sur l’environnement (composée de dix-neuf membres).

Depuis dix ans, elle milite au sein du Mouvement pour le droit à l’eau, la terre et la protection de l’environnement (Modatima). Cette organisation est implantée dans la région de Valparaiso, d’où vient Carolina Vilches. Dans cette région, l’eau est accaparée par l’agriculture intensive au point que certains villages en sont tout simplement privés, en plus de subir les conséquences d’une pollution aux pesticides – d’où leur nom de « zones de sacrifice ».

Carolina Vilches explique à Mediapart les résistances auxquelles la commission sur l’environnement se heurte malgré la puissance du mouvement social de défense de la biodiversité au Chili. 

Le 4 mars dernier, la Convention constitutionnelle n’a approuvé que 6 des 40 articles présentés par la commission sur l’environnement en première lecture, soit un taux de rejet de 85 %. Les articles approuvés portent notamment sur la reconnaissance de la crise climatique, les devoirs de l’État vis-à-vis de la nature, ou encore les droits des animaux. Depuis, une deuxième version de votre rapport a été présentée. Quel bilan politique faites-vous de ce processus ?

Carolina Vilches : Le processus constituant s’est heurté à un secteur conservateur qui répand la peur du changement dans les médias, c’est une réalité. Les sujets abordés dans ce rapport sont des revendications historiques des organisations et des mouvements socio-environnementaux. Mais parler de droits de la nature est un sujet « nouveau », dans la mesure où la Constitution qui est toujours en vigueur est très restrictive et pleine de verrous juridiques. D’où la difficulté à franchir le pas vers une nouvelle Constitution, dans laquelle cet élan de changement que nous représentons avec les luttes territoriales sera représenté.  À lire aussi Chili : une nouvelle ère politique 9 novembre 2021

Nous avons cependant réussi à faire approuver des articles que nous avons réécrits sur la base du consensus, ce qui signifie que nous allons vers une Constitution écologique qui intègre des enjeux importants pour le pays, comme les droits de la nature, les principes environnementaux, la reconnaissance de la crise climatique, la reconnaissance des animaux en tant qu’êtres sensibles et la démocratie environnementale. Tout cela crée un précédent pour ce qui nous attend dans le débat, qui ne fait que commencer. 

Pourquoi n’y a-t-il pas eu de consensus a minima entre les délégués des partis de gauche, dès la première lecture, pour soutenir le travail de la commission sur l’environnement ? 

Nous travaillons de la manière la plus ouverte possible, en essayant d’articuler les forces politiques et les mouvements sociaux qui cohabitent dans la Convention. C’est important de comprendre que ce processus est inédit. Nous avons réussi à faire en sorte que les mouvements sociaux débattent à égalité avec les partis politiques, et ça prend du temps, car ils n’avaient jamais eu d’espace de discussion pour arriver au consensus auparavant. Cette Convention est pensée pour qu’aucune force ne puisse s’imposer aux autres. C’est pourquoi il faut un quorum très majoritaire [des deux tiers de l’assemblée plénière – ndlr] pour valider une norme. La possibilité de reconstruire les normes tous ensemble permet d’arriver au consensus. 

Que pensez-vous du traitement médiatique de la question écologique au Chili, et en particulier des propositions que vous faites dans la Convention ? 

De manière générale, les médias de masse ont été très superficiels et confus. Les discours qu’ils ont tenus sur la validation des normes correspondent à une construction erronée de ce qui se passe en réalité. Par exemple, quand la commission parlait de mettre en place des autorisations pour l’usage de l’eau, les médias disaient que la Convention voulait exproprier les petits paysans et priver l’agriculture familiale paysanne d’accès à l’eau. En cela, ils ne faisaient que répéter les mots du patronat. 

Alors que ce processus inédit fait des conquêtes sans précédent en matière de parité, de droits des peuples originaires et de thèmes environnementaux, l’espace d’expression qui doit permettre de transmettre ces informations, de les diffuser et d’éclairer les citoyens est très réduit. Il y a cependant une couverture médiatique parallèle, faite par des médias de masse moins nombreux, mais qui donnent une vision plus réaliste du processus. Ils lui offrent des espaces d’expression et génèrent des instances qui permettent une information favorable aux changements dont le Chili a besoin.

Il y a aussi des médias indépendants qui produisent des émissions sur la Convention, et depuis la Convention. Ils rendent compte de ce qui se passe ici de manière simple et facile d’accès pour tout le pays. 

La Constitution chilienne est la seule au monde qui consacre la privatisation de l’eau. Quelles sont les mesures que vous proposez pour changer ce modèle ? 

L’eau doit être considérée comme un bien commun naturel, alors qu’aujourd’hui son statut juridique relève de la propriété et du marché de l’eau. La proposition que nous faisons est de restituer l’eau à la nature et aux communautés, et de changer son mode de gestion. Aujourd’hui, de multiples instances s’en chargent et ne parviennent pas à donner des solutions cohérentes aux problématiques rencontrées.

Nous proposons de résoudre beaucoup de ces problématiques à partir d’une gestion intégrée et participative des eaux. Nous voulons créer un organisme autonome, une Agence nationale de l’eau, étatique, qui ne se contente pas de contrôler, mais aussi de gérer et de promouvoir une gestion communautaire des eaux. 

Une étude récente a encore montré que les 1 % les plus riches au Chili concentrent presque la moitié des ressources du pays. Cette inégalité économique coïncide-t-elle avec une inégalité face à la crise écologique ? 

Ce n’est un secret pour personne qu’au Chili, ceux qui sont riches sont directement liés aux exportations agricoles. La manière dont notre pays génère de la richesse, en pillant la flore, la faune et la mer, en rasant nos forêts, en asséchant littéralement nos fleuves pour irriguer des cultures d’avocats que les Chiliens et les Chiliennes ne consomment même pas, est très contestable. Le temps est venu de se fixer des limites.

Nous ne pouvons pas abandonner le mouvement social, ni les territoires. Si nous en sommes là aujourd’hui, c’est grâce à eux.

Il faut que l’État investisse dans des technologies qui permettent à sa matrice exportatrice d’agir de manière conforme à ce qui va émaner de la nouvelle Constitution, en harmonie avec ce que le XXIsiècle exige du monde, c’est-à-dire le respect de l’environnement. 

En début d’année, plusieurs délégués à la Convention se sont réunis avec des organisations territoriales sur le glacier Juncal, dans une région du Chili victime de sécheresse et où l’eau est utilisée pour cette agriculture exportatrice. Malgré le travail de la Convention, parvenez-vous à garder ce lien avec la société, qui devra valider la nouvelle Constitution par référendum le 4 septembre ? 

Ce lien est absolument nécessaire. Nous ne pouvons pas abandonner le mouvement social, ni les territoires. Si nous en sommes là aujourd’hui, c’est grâce à eux et à leur mobilisation, à nos bases populaires, aux humbles. Notre mandat est d’être la voix des sans-voix et, par conséquent, nous mettrons tous nos efforts dans l’activation territoriale. Cette mobilisation reprend d’ailleurs officiellement en parallèle du processus d’harmonisation des normes, en ce moment même et en mai. 

La nouvelle Constitution doit être approuvée le 4 septembre. N’est-ce pas court comme délai, pour un travail aussi ambitieux ?

Sans doute, le délai est court. Les temps de la Convention sont dignes de marathons. Le 5 juillet, le brouillon de la Convention doit être entre les mains du président du Chili. Mais même si c’est court, nous sommes 154 – moins une trentaine – déterminés à mettre toutes nos connaissances et nos compétences pour respecter les délais et remplir le mandat populaire confié par les communautés à travers le Chili. 

L’arrivée de Gabriel Boric au pouvoir, et celle de Maisa Rojas au ministère de l’environnement, ont-ils changé quelque chose pour vous ?

Je pense qu’il est encore trop tôt pour évaluer les changements provoqués par l’arrivée de Boric. La Convention est un organe autonome. C’est une conquête du peuple chilien. Et pas nécessairement d’une administration gouvernementale, même si, en l’occurrence, nous savons que nous pouvons compter sur le soutien de celle-ci.

Mathieu Dejean

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