Un siècle après son prix Goncourt pour « Batouala », de multiples rééditions donnent à redécouvrir l’œuvre d’un auteur guyanais (1887-1960) marqué par l’Afrique, critique du colonialisme et stoïcien.

Par Gladys Marivat(Collaboratrice du « Monde des livres ») Publié aujourd’hui à 08h00

L’écrivain René Maran, à Paris, vers 1925.
L’écrivain René Maran, à Paris, vers 1925. ALBERT HARLINGUE/ROGER-VIOLLET

« Batouala », de René Maran, préface d’Amin Maalouf, Albin Michel, 272 p., 17,90 €, numérique 10 €.

« Un homme pareil aux autres », de René Maran, préface de Mohamed Mbougar Sarr, Le Typhon, 232 p., 17 €.

Jusqu’à sa mort, en 1960, René Maran déplora qu’on le renvoie sans cesse à son statut de « premier Noir récompensé par le Goncourt ». De la vingtaine d’ouvrages que l’écrivain, né en Martinique en 1887 de parents guyanais, a publiés, l’histoire a essentiellement retenu celui couronné il y a cent ans, Batouala, aujourd’hui réédité chez Albin Michel. Soit le premier roman d’un débutant ne comptant à son actif qu’un recueil de poèmes, qui l’emporta au dernier tour face à L’Epithalame, d’un autre primo-romancier, Jacques Chardonne (1884-1968).

Batouala raconte la vie quotidienne d’un mokoundji, un chef africain – ses activités politiques et religieuses, ses démêlés amoureux ou avec les autorités coloniales, la faune et la flore superbes qui l’entourent. Plus que le roman, la couleur de l’écrivain, alors fonctionnaire colonial en Oubangui-Chari (aujourd’hui République centrafricaine), retint l’attention de la presse. « C’est la première fois que les Noirs jouent et gagnent », titra Le Petit Parisien. « Il y a dans la race noire une élite qui ne le cède en rien à quelque autre élite que ce soit », commenta quant à lui l’écrivain et journaliste Léon Daudet.

Le Goncourt attira l’attention sur la préface du roman, provoquant la polémique. René Maran, qui croyait en une mission civilisatrice humaniste quand il s’était engagé dans l’administration coloniale en 1909, y dénonçait les dérives constatées sur le terrain : « Civilisation, civilisation, orgueil des Européens, et leur charnier d’innocents (…). Tu bâtis ton royaume sur des cadavres. » A l’Assemblée nationale, des parlementaires l’accusèrent de « mordre la main qui l’a nourri » et demandèrent des sanctions. « Les coloniaux me voueront aux gémonies. Peu m’importe. Ce n’est pas pour les idiots que j’écris », notait-il dans une lettre à son ami l’écrivain Manoel Gahisto (1878-1948), à lire dans leur Correspondance inédite (publiée chez Présence africaine, 896 p., 30 €). Les détracteurs de Maran l’accusèrent de plagiat, ou de ne pas être le réel auteur de Batouala. En 1924, l’écrivain démissionna de l’administration coloniale, qui lui avait rendu la vie difficile depuis son Goncourt.

René Maran désirait être considéré comme « Un homme pareil aux autres » – titre de son roman d’inspiration autobiographique, paru en 1947. Ou, plutôt, comme un écrivain pareil aux autres, suggère Mohamed Mbougar Sarr dans sa préface à la réédition de cet ouvrage, chez Typhon. Installé à Paris, il publia une vingtaine de livres – romans, contes animaliers, un conte philosophique sur la première guerre mondiale (Le Petit Roi de Chimérie, Albin Michel, 1924), des poèmes, ainsi qu’un cycle de biographies sur les Pionniers de l’empire, dont son modèle, Pierre Savorgnan de Brazza (1852-1905).

Même de son vivant, l’œuvre de René Maran fut majoritairement indisponible. A l’occasion du centenaire du Goncourt à Batouala, plusieurs parutions permettent de la découvrir et en font apparaître les motifs récurrents.

Enfance

Deux ans avant sa mort, en 1958, René Maran réunit dans Le Livre du souvenir (Présence africaine) « les meilleurs poèmes » extraits de trois de ses recueils – La Vie intérieure, Le Visage calme et Les Belles Images, ainsi que des inédits. L’écrivain dédie l’ouvrage « à [s]on enfance », période de sa vie qui marque tout à la fois le début, la fin et le sujet de son œuvre. « René Maran part souvent de ce qu’il observe pour écrire, mais il remonte toujours vers ses obsessions : la solitude, la tristesse, le sentiment d’abandon de l’enfant envoyé par ses parents dans un lycée bordelais à l’âge de 7 ans », constate Bernard Mouralis, professeur émérite à Cergy Paris Université, interrogé par « Le Monde des livres ».

Nourri de sources multiples (poésie antique inspirée de Virgile, littérature symboliste et romantique), son premier recueil, La Vie intérieure (Le Beffroi, 1909), s’ouvre par une adresse : « A mes amis selon mon cœur, amis de mon enfance,/ Ô vous que j’ai connus, autrefois à Talence ». La douleur de l’exil loin des siens, le deuil de son frère puis de sa mère, ainsi que les premières blessures amoureuses sont illuminés par les lectures d’écolier et la solidarité avec ses camarades. L’enfance est décrite comme le temps des émotions pures, ardentes, vraies qu’il ne faudrait jamais perdre ; les souvenirs, « imprécis, mais profonds, mais touffus,/ Mais infinis – projets, éveils d’âme, tendresse », se font le lieu de l’inspiration de l’écrivain. Autant de thèmes reconduits dans la première partie d’Un homme pareil aux autres, et surtout dans son autobiographie, Le Cœur serré (Albin Michel, 1931). Car l’enfance de René Maran, c’est aussi le continent africain découvert à l’âge de 3 ans, quand son père est nommé dans un poste administratif colonial en Afrique.

Afrique

Les sons et les cycles de la nature, les gestes et les activités des populations locales, la faune et la flore prodigieuses frappent René Maran durant les quatre années qu’il passe dans le pays banda. Ses impressions d’enfance reviennent dans les contes animaliers qui lui permettent de bâtir, à la manière de La Fontaine, une philosophie de son temps : Bêtes de la brousse (Albin Michel, 1941 ; réédité chez Scitep, 252 p., 17 €) et Mbala l’éléphant (1943) ; Le Livre de la brousse (Albin Michel, 1934), qu’il tenait pour son chef-d’œuvre.

Elles imprègnent aussi la prose naturaliste de Batouala, sous-titré Véritable Roman nègre pour montrer l’Afrique telle que Maran l’a vue et non telle que la littérature coloniale l’a dépeinte. « Et dans ces brumes, qui enveloppent de leurs pagnes les hauteurs ou “kagas”, tous les oiseaux chantent, des perroquets aux merles-métalliques, des hochequeues aux gendarmes, des toucans aux mange-mil, des foliot-tocols aux corbeaux », lit-on dans ce texte qu’il a mis dix ans à écrire quand il était posté en Oubangui-Chari. « Batouala est une sorte de biographie rêvée de Maran », avance Romuald Founkoua, professeur de littératures francophones à la Sorbonne.

Bonheur

Peuplée de figures solitaires abandonnées des leurs et déchirées entre deux mondes, l’œuvre de René Maran se déploie comme une longue quête du bonheur, par l’amitié, l’amour, et surtout les livres. Un homme pareil aux autres l’incarne superbement, avec son narrateur, Jean Veneuse, sorte de double de l’auteur – même si ce dernier a réfuté cette lecture autobiographique.

Français noir, élevé à Bordeaux et cultivé, ce fonctionnaire colonial dans la région du lac Tchad se sent rejeté de toutes parts : trop noir pour les Européens, trop blanc pour les Africains, il n’existe tel qu’il est vraiment pour personne. Veneuse est convaincu que les préjugés raciaux l’empêchent d’aimer la femme qu’il aime, Andrée Marielle, parce qu’elle est blanche, et veut mettre un terme à leur relation. Ce faisant, sur le bateau qui l’emmène de la métropole au fleuve Congo, il s’éprend d’autres femmes. Veneuse clame qu’il ne sait « plus qu’une chose : c’est que le nègre est un homme pareil aux autres, un homme comme les autres, et que son cœur, qui ne paraît simple qu’aux ignorants, est aussi compliqué que peut être celui du plus compliqué des Européens »

Marc Aurèle

« Quel malheur qu’on ne puisse aimer les hommes comme on aime les livres ! », regrette le Veneuse d’Un homme pareil aux autres. Dans sa cantine, une cinquantaine d’ouvrages, dont La Princesse de Clèves, La Chartreuse de Parme, des ouvrages de Rabindranath Tagore, Charles Baudelaire et les Pensées de Marc Aurèle. Maran a découvert l’empereur stoïcien (121-180) alors qu’il était lycéen à Talence. « Le stoïcisme antique l’a aidé à forger des outils pour échapper à l’atmosphère brutale et inculte de la colonie », nous explique Bernard Mouralis, auteur de l’article « René Maran et le monde antique : du lyrisme élégiaque au stoïcisme » (Présence africaine, 2013 1-2).

Dans sa préface à la Correspondance Maran-Gahisto (Présence africaine, 2021), Romuald Fonkoua revient sur une lettre de 1917 du futur auteur de Batouala où il confie que « plus la guerre se prolonge, et ses tristesses, mieux je comprends l’utilité du stoïcisme ». Le « scrupuleux Empereur », selon lui, avait su « faire d’une morale d’esclave, une morale de maître ». Ainsi Marc Aurèle a-t-il permis à René Maran de n’être « ni un héros, ni un salaud sous l’Occupation » quand, critique littéraire resté à Paris, il a refusé de collaborer avec les journaux vichystes, affirme Fonkoua au Monde.

L’empereur romain incarnait un modèle de vie pour René Maran, qui lui rend hommage dans un poème du Livre du souvenir, « Sous la dictée de Marc Aurèle » : « Rester maître de soi, n’être pas versatile,/ Tempérer son esprit d’une grave douceur,/ Remplir ses devoirs, essayer d’être utile,/ S’efforcer chaque jour de devenir meilleur ».

Gladys Marivat (Collaboratrice du « Monde des livres »)

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