A l’initiative des Amis du Monde Diplomatique, qui publie dans sa livraison du jour en der un texte du grand écrivain chilien Luis Sepulveda intitulé Chili l’oasis asséchée, les Chiliens de Bordeaux sont venus dire ce qu’ils pensaient de la situation de leur pays. (1)  Face au quasi-blackout des médias mainstream français, à l’exception notoire du Diplo justement mais aussi de Politis et de l’Huma, c’est sur la toile et par leurs propres contacts avec leur pays d’origine qu’ils s’informent. Précisons d’emblée que Enzo Villanueva, Ivan Quesada, Bernard Chanfreau …et leurs amis sont de cette génération qui a connu les 1000 jours miraculeux du gouvernement d’union populaire de Salvador Allende, puis la répression consécutive au coup d’état de Pinochet et l’obligation de l’exil. Ils vivent en France depuis lors et quand ils parlent de la France ils disent chez nous. Ils ont donc clairement deux patries. Rappelons juste en passant qu’alors la France, et avec elle d’autres pays européens, avait su accueillir dignement les réfugiés chiliens, les temps ont bien changé !  Aujourd’hui ce sont leurs petits-enfants et petits neveux et nièces (2) qui sont dans la calle (la rue) au Chili. Ce sont les collégiens qui ont mis le feu à la poudrière en sautant massivement pardessus les barrières d’entrée du métro refusant l’augmentation de quelques pesos, 3%, du prix du ticket de métro.

           Les jeunes sont libérés de la peur

« Il y a quelques années, on n’imaginait pas que cela arrive » dit Enzo. « La surprise est totale pour tout le monde » confirme Ivan. Et Enzo de rappeler le rôle des Chicago Boys de Milton Friedmann dans l’après coup d’état de Pinochet. Comment ils ont verrouillé la constitution ultra libérale rendant le rôle de l’état totalement subsidiaire. Et c’est donc bien la révision de « cette constitution qui est au cœur du problème » comme l’a souligné Françoise Escarpit, journaliste honoraire, spécialiste de l’Amérique latine, longtemps en poste à Cuba et au Mexique pour l’Huma car pour l’heure « toutes les revendications restent anticonstitutionnelles. « Une constitution qu’aucun des gouvernements de l’après Pinochet n’a reformé sauf à la marge, pas même Michelle Bachelet, pourtant élue lors de son deuxième mandat sur la promesse de changer cette constitution. Peu à peu, les solidarités construites pendant les années Allende ont été détruite, l’individualisme a été poussé à son paroxysme. Il a donc fallu attendre la 3ème génération, libérée de la peur pour qu’explose enfin les frustrations accumulées. Le Chili est parmi les pays riches l’un des plus inégalitaires, l’apartheid social physique est une réalité, la richesse est confisquée par une minorité, ainsi par exemple les milliers de kms de côtes du pays sont sous le contrôle de 7 familles !      

           Le mouvement est totalement incontrôlable

Sur le front, la situation est dramatique, la répression militaire et policière est sanguinaire, soutenue par des groupes fascistes en civil, dont des dizaines de colombiens. Les conséquences chiffrées sont dramatiques : au moins 40 morts dont une journaliste torturée et brûlée à son domicile, une jeune activiste retrouvée pendue à un arbre, 11 500 blessés, des dizaines de personnes énuclées. Beaucoup des blessés n’osent pas aller se faire soigner dans les hôpitaux, des formes de cliniques populaires s’organisent, les femmes sont là comme ailleurs à la pointe du combat. Une première ligne organise la protection dans les manifestations, ce sont les vikings. La violence populaire est en retour très forte, des centres villes ont été détruit, des quartiers marchands dévastés.

« Le mouvement est totalement incontrôlable », affirme Ivan, « son fonctionnement est  horizontal, la classe politique est rejetée des manifs, seul un maire d’origine palestinienne a trouvé du crédit auprès des jeunes ».  Et si les organisations syndicales ont appelé les fonctionnaires à cesser le travail et à participer aux manifestations à Santiago, les mineurs (cuivre, lithium) bien payés car essentiels dans l’économie libérale chilienne n’ont pas bougé. En revanche, Enzo et Ivan se félicitent de voir deux drapeaux flotter sur les manifs ; le drapeau chilien, bleu-blanc-rouge étoilé et le drapeau des Mapuches, vert-rouge-bleu. (3)

Un accord a été finalement signé au parlement entre le pouvoir et les partis d’opposition sur le projet d’un referendum concernant  la réforme de la constitution et sur les modalités pour y parvenir, un referendum qui aura lieu en avril 2020. Et si le projet de révision est validé, l’élection des membres de ce comité de révision aura lieu en octobre 2020 en même temps que les municipales. La ratification de la nouvelle constitution se ferait ensuite au suffrage universel avec vote obligatoire.

                              Jean-François  Meekel

  • Les AMD, les Amis du Monde Diplomatique se réunissent habituellement dans le petit local du théâtre du Levain à Bègles.
  • Le petit-neveu d’un des intervenants, Bernard Chanfreau est l’un des porte-parole des jeunes manifestants à Santiago.
  • La légende attribue à Antoine de Tounes  un périgordin devenu en 1860  éphémère roi d’Araucanie et de Patagonie la rédaction de la constitution, de l’hymne et la création du drapeau de la nation des indiens Mapuche.

Les 15 revendications issues des cahiers des cahiers de doléances  populaires

Démission du Président Sébastian Piñera

Halte à la Répression policière

Assemblée Constituante

Nouvelle Constitution

Salaire minimum : 620€, actuellement : 430€

Pension de retraite digne : 430€, actuellement : 126€

Fin des AFP (fonds de pensions)

Droit à une Education gratuite et de qualité

Droit à la Santé publique gratuite et de qualité

Droit au logement

Transport public de qualité et à prix raisonnable

Nationalisation de l’eau, l’électricité, le cuivre, le lithium

Dérogation de la loi sur la pêche

Etablir les droits des peuples originaires

One thought on “Les Chiliens de Bordeaux enthousiastes mais perplexes face au mouvement populaire”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *