Luis Sepulveda est mort hier emporté par le Covid 19. Il ne fera pas les gros titres de la presse et des médias, pas de chance , Christophe (Christophe?) est mort le même jour. Dommage, c’est un des plus beaux écrivains et résistants de cette génération. Dans le dossier consacré au Chili dans le dernier numéro d’Ancrage, nous citons cet extrait de son dernier article paru dans le Monde Diplo de décembre: « Et il n’existe pas de répression, si dure et criminelle soit-elle, qui puisse entraver un peuple qui se lève. » Du vieux qui lisait des romans d’amour à l’ombre de ce que nous avons été, il faut peut-être profiter de ce temps de répit pour relire l’ensemble de son œuvre. Révolutionnaire, au plus prés d’Allende dans les dernières heures, militant écologiste, il se remontait les manches pour nettoyer les plages de Galice souillées par le fuel lourd du Prestige en octobre 2002. Nous l’avions rencontré à cette occasion pour un reportage pour France 3 à Gigon et pour cet article (ci-dessous) publié dans la revue Le Passant Ordinaire. Luis Sepulveda fut aussi avec son épouse, la poétesse Carmen Yanez, un habitué du festival des Nuits Atypiques de Langon. JFM

Nunca Màis

Jamais plus, un trait bleu sur fond noir barré d’un Nunca Màis1 affiché en grand aux fenêtres des maisons, collé sur le sac à main des femmes, accroché sous forme de pin’s à la poitrine, les Galiciens affichent ostensiblement ce plus jamais ça, jamais plus cette merde noire, ce chapapote déversé par centaine de tonnes sur leur côte2. Des Galiciens qui ne demandent pas moins que la démission immédiate d’Aznar, le président du gouvernement espagnol, et de Fraga Iribarne, l’ancien ministre de Franco, président largement octogénaire de la Junta de Galicia. La Galice, belle endormie, vouée au conservatisme, voire pire, a trouvé le chemin de la révolte.

Nunca Màis fut d’abord le titre d’une tribune publiée dans la presse espagnole par quelques écrivains galiciens et portugais, Suso de Toro, Manuel Rivas, José Saramago. C’est devenu le cri de ralliement de la jeunesse galicienne. Puis le nom d’une plate-forme qui rassemble 300 associations, partis politiques, syndicats, confrérie de pêcheurs, ONG, groupes écologistes .. Fer de lance et chargés de la mise en couleur de ce mouvement social sans précédent en Galice, les artistes, comédiens, chanteurs, musiciens, écrivains. Pour l’écrivain  chilien, Luis Sepulveda : « Nunca Màis a allumé une grande étincelle d’espoir et beaucoup de gens se sont rendu compte de l’incapacité du gouvernement, ils sont dorénavant prêts à exercer une pression citoyenne pour que soient prises des mesures environnementales afin qu’on évite dans le futur de telles tragédies ».

L’auteur du « Vieux qui lisait des romans d’amour » vit depuis des années à Gijón dans les Asturies voisines, il fut l’un des premiers à se coltiner le fioul sur les plages de Galice avec ses amis pêcheurs. « Ce fut une belle expérience’  se souvient-il. « Il y avait des gens venus de toute l’Europe, des gens de toutes les couleurs venus là simplement motivés par leur amour de la mer, de la vie. » Et en Galice, l’océan, c’est en effet la vie, pas seulement parce que chaque galicien cultive un fort attachement symbolique à cette mer magnifique et violente, mais aussi parce qu’elle fait littéralement survivre économiquement la Galice. De Vigo au sud à La Corogne au nord, les ports lovés au fond des anses abritent la moitié de la flotte espagnole. Qu’elle soit de haute mer, côtière ou à pied, la pêche fait vivre des dizaines de milliers de personnes. La Galice est le premier producteur mondial de moules. Protégées de la contamination, elles se vendent à 20% de leur prix d’avant Prestige.

Naissance d’un contre-pouvoir citoyen ?

Face à la totale incurie et aux mensonges du pouvoir local et central, ça n’existe pas, y’a pas de problèmes, affirment les autorités, Nunca Màis a organisé le nettoyage des plages avec les milliers de volontaires qui arrivaient de partout, les confréries de pêcheurs ont assuré la logistique, les criées vides de poissons se sont transformées en lieux d’accueil des volontaires, partout en Galice, des concerts ont été organisés pour alimenter les caisses de la plate-forme et soutenir les gens  de mer. Des manifs géantes ont rassemblé des centaines de milliers de personnes en décembre, 200 000 dans la seule ville de Santiago de Compostella, qui ne compte que 150 000 habitants.

Nunca Màis commence à faire peur au pouvoir. Le mouvement fait « tache d’huile » et gagne toute l’Espagne. Pour l’écrivain chilien : « En Espagne, la tragédie du Prestige a servi à réveiller tous ceux qui étaient dans une grande léthargie politique. Ils se sont rendu compte que la solution, c’était pas de dire – tous les politiques sont corrompus, moi, je ne  me sens pas concerné – on a redécouvert l’utilité de la participation, la nécessité de participer mais d’un point de vue critique. ». Le pouvoir a bien sûr tenté de criminaliser le mouvement, de le couper de sa base en insinuant des origines douteuses du financement de la plate-forme et   des liens avec ETA. Pauvres manœuvres qui n’ont pas abusé grand monde, les aides financières se sont au contraire multipliées après ces attaques. Aujourd’hui, le chapapote a quasiment disparu des côtes galiciennes au prix d’un énorme et dangereux effort.3 Reste le fioul incrusté dans les rochers et sur la végétation pour lequel on n’a aucune solution hors laisser la force de l’océan faire son œuvre. Quotidiennement arrivent encore quelques boulettes, mais vraisemblablement la Galice a fini de boire son bouillon noir. Le gouvernement, sous la pression d’une partie des pêcheurs pressés et sur la base d’analyse de contamination très controversée, a autorisé la pêche dans le sud de la Galice. Les pêcheurs proches de Nunca Màis, et c’est la grande majorité, ont refusé d’y retourner tant que la sûreté sanitaire n’est pas sérieusement confirmée.

Dans le local du syndicat des artistes à Santiago, devenu le quartier général de Nunca Màis, les réunions se succèdent chaque soir. Quelques photographes, graphistes et journalistes mettent la dernière main au bimensuel qui devrait sortir courant février. Plus tard, un autre groupe prépare le carnaval.

Le 23 février, à l’appel de la plate-forme, 1,5 millions de personnes selon les organisateurs (100.000 selon la police !!!) ont défilé dans la capitale pour exiger que des responsabilités politiques soient établies4. En Espagne, c’est plus jamais ça, mais aussi plus jamais comme avant. Un mouvement est né qui durera bien plus que la pollution du Prestige.

Jean-François Meekel

(1) Nunca mas en castillan, nunca màis en galicien.

(2) L’Urquiola en 76, 100 000 tonnes à la côte, l’Andros Patria  en 78, 50 000 tonnes, l’Aegean Sea en 92, 70 000 tonnes. Où cela ? En Galice, déjà !

(3) Plus d’un millier de personnes a dû recevoir des soins pour des allergies, des intoxications au fioul. Sur le long terme, on craint des cancres de la peau et des leucémies. Au début, les pouvoirs publics équipaient les volontaires de masques… à pollen !

(4) José Maria Aznar a d’ores et déjà jeté l’éponge, il ne briguera pas un troisième mandat. A l’affaire du Prestige vient de s’ajouter son calamiteux alignement belliciste sur Bush/Blair dans le cadre de la crise irakoricaine, massivement dénoncé par la rue. Un sondage publié dans El Mundo atteste déjà d’une très forte érosion de l’image du Parti Popular et plus particulièrement d’Aznar auprès des électeurs ibériques.

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