25 avr 2021

Mise à jour 25.04.2021 à 18:28

par

Romain Sinnes

Entretien. Les débris d’une embarcation transportant 130 migrants issus de pays africains ont été découverts, jeudi 22 avril, au large de la Libye. Une dizaine de corps ont été retrouvés aux abords du canot pneumatique. Les autres personnes sont toujours portées disparues et sans aucun doute décédées. Retour sur cette tragédie et ces conséquences avec Simeon Leisch, activiste au sein d’Alarm Phone, une structure de volontaires qui reçoit et relaie des appels de détresse en mer. 

De potentiels débris du canot pneumatique, qui transportait 130 personnes en mer Méditerranée, ont été retrouvés, jeudi 22 avril, au large des côtés libyiennes. L’ONG Ocean Viking, a indiqué n’avoir trouvé aucun survivant mais seulement les corps sans vie de dix personnes près de l’épave.
Flavio Gasperini (AP)>



 


L’ONG SOS Méditerranée a indiqué, jeudi 22 avril, avoir repéré une dizaine de corps aux abords d’un bateau pneumatique, au large de la Libye. L’embarcation avait été signalée en détresse, avec 130 personnes à bord, par Alarm Phone, une structure de volontaires qui reçoit et relaie des appels de détresse en mer. 

Depuis Marseille, l’Ocean Viking de SOS Méditerranée ainsi que trois navires marchands se sont rendus sur zone, affrontant une météo difficile et des vagues de six mètres.

L’un des navires marchands a dans un premier temps repéré trois corps avant que Frontex, l’agence européenne de surveillance des frontières, ne localise l’épave d’un bateau pneumatique. Les personnes présentes à bord sont toujours portées disparues et leur décès ne fait plus désormais aucun doute.

Dimanche 25 avril, le pape François a qualifié la tragédie de « honte. […] 130 migrants sont morts en mer, ce sont des personnes, ce sont des vies qui ont pendant deux journées entières vraiment imploré de l’aide. Une aide qui n’est jamais arrivée. »
 
Entretien avec Simeon Leisch, activiste au sein d’Alarm Phone, l’organisation qui a signalé la présence du bateau à SOS Méditerranée. 

TV5MONDE : Pouvez-vous nous dire ce qu’il s’est passé exactement et pourquoi l’opération de sauvetage a échoué ?

 
Malheureusement, nous ne savons pas exactement comment ni quand l’embarcation a fini par chavirer. Mais il était clair depuis le début que ces gens étaient en situation de danger extrême, en raison de la tempête qui allait les frapper plus tard dans la journée puis durant la nuit. Ce type d’embarcation pneumatique avec 120-130 personnes à bord s’abîme facilement avec ces conditions météorologiques.

L’explication à cet échec est selon moi double. Ce jour-là, les autorités libyennes et maltaises ont manqué à leur devoir, tout comme vraisemblablement les garde-côtes libyens. Le Ubari, un navire des secours libyens portaient assistance à une autre embarcation le même jour. Nous supposons qu’au moment du secours de cette embarcation, le Ubari ne se trouvait à pas plus de 10 mille marins de celle que nous avons signalé. On ne sait pas pourquoi il est retourné au port sans l’avoir secouru, bien qu’il était en possession des informations concernant le chavirage.

Des navires marchands ont circulé à plusieurs reprises dans la zone tout au long de la journée. Ces bateaux n’ont été avertis ni par les autorités européennes ni par les autorités libyennes de ce naufrage comme elles auraient pourtant dû le faire. Lorsque nous avons finalement pu contacter le Bruna en lui fournissant les informations, il n’est pas non plus intervenu comme l’y oblige la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.

De manière générale, les autorités européennes essaient par tous les moyens de démontrer qu’elles ne sont pas « compétentes » pour ces opérations. Elles n’interviennent pas dans la zone de secours libyenne, en sachant pertinemment que les autorités libyennes en sont incapables. Elles agissent en violation de Convention sur la recherche et le sauvetage maritime de 1979.

TV5MONDE : Que sait-on de ces migrants disparus ?

Simeon Leisch : 
Ces gens ont quitté leurs familles et leurs pays pour une vie plus sûre. Ils étaient originaires du Soudan, du Nigeria, de Côte d’Ivoire, du Mali, du Sénégal et du Ghana mais il y avait en majorité des Soudanais. Lorsqu’ils nous ont contacté, ils étaient paniqués et effrayés à l’idée de mourir. Sans autre recours possible, ils étaient à la merci d’une volonté d’ignorance inhumaine de la part des autorités européennes et africaines des deux côtés de la Méditerranée. Nous sommes en contact avec les proches et nous espérons recevoir de plus amples informations à propos des défunts et de leurs familles dans les prochains jours ou les prochaines semaines.  

Lorsqu’ils nous ont contacté, ils étaient paniqués et effrayés à l’idée de mourir. Sans autre recours possible, ils étaient à la merci d’une volonté d’ignorance inhumaine de la part des autorités européennes et africaines des deux côtés de la Méditerranée

TV5MONDE : Peut-on évoquer une volonté délibérée de la part des Etats avertis de ne pas avoir réagi ? 

Simeon Leisch : 
Le fait que des centaines de personnes se noient chaque année en Méditerranée est la conséquence de la politique migratoire actuelle mise en œuvre par les Etats. Il est évident qu’aussi longtemps que l’entrée sur le sol européen ne sera pas plus sûre, les naufrages comme celui-ci se répèteront !

Concernant cette catastrophe, malgré les informations exactes que nous leur avons fournies concernant la localisation et les conditions de navigation, les responsables des centres de sauvetage ont décidé d’intervenir tardivement. Pour finalement n’envoyer qu’un avion qui ne pouvait pas secourir les migrants. Il n’y a pas eu de recherches ni d’opération de secours coordonnées. Il aurait été facile de secourir ces gens durant la journée si ces responsables l’avaient voulu.

TV5MONDE : Quelles conclusions peut-on tirer de cette énième tragédie ? 

Simeon Leisch : Premièrement la mort de ces personnes n’est pas un accident mais la conséquence d’une politique qui contraint les gens à risquer leur vie pour vivre décemment. En tant qu’organisation, Alarm Phone pense que le seul moyen  d’éviter cette tragédie est d’avoir des couloirs de migration, ce qui, contrairement à ce que l’on répète souvent, n’existe pas pour le moment pour la majorité des migrants. Personne ne devrait être forcé de risquer sa vie pour rechercher une vie meilleure.

Deuxièmement, le sauvetage en mer n’est pas une option. Les centres de coordination des secours européen et libyen ne sont plus efficaces pour sauver des vies. Ils agissent désormais comme des agences de surveillance des frontières. Sur toute la Méditerranée, nous avons donc besoin d’un centre de coordination des secours maritime et civil. Car le sauvetage en mer nécessite une coordination et doit être la priorité absolue quand il y a des vies en danger de mort.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *