Son enfance, son pays et sa langue natale, le kikuyu, occupent le cœur de l’œuvre de ce grand écrivain africain. « Rêver en temps de guerre », le premier volet de son autobiographie, explique pourquoi.

Par Gladys Marivat (Collaboratrice du « Monde des livres »)

L’écrivain kenyan Ngugi wa Thiong’o, à Stockholm, en 2017.
L’écrivain kenyan Ngugi wa Thiong’o, à Stockholm, en 2017. LAURENT DENIMAL/OPALE.PHOTO

Vives et nettes. » Ainsi ont surgi les scènes de son enfance, lorsque Ngugi wa Thiong’o, suivant les conseils de son épouse, s’est attelé à Rêver en temps de guerre. Pour que leurs deux plus jeunes enfants, nés aux Etats-Unis, se représentent le Kenya dans lequel leur père a grandi, précise-t-il avec un sourire radieux. De son côté de l’écran, en Californie, où il vit et enseigne depuis près de vingt ans, il est midi – neuf heures de plus en France. L’auteur, âgé de 84 ans, régulièrement cité comme possible Prix Nobel, savoure encore la facilité et le plaisir avec lesquels, à la fin des années 2000, il s’est replongé dans ses souvenirs. Comme si, en vieillissant, il se rapprochait de ses premières années. « Tout était si net », répète-t-il, ému. Bien plus que pour les deux volets suivants de son autobiographie, In the House of the Interpreter et Birth of a Dream Weaver (2012 et 2016, non traduit), pourtant consacrés à des périodes plus récentes.

Il n’a rien oublié de la grande concession familiale avec la cour commune, son « terrain de jeu », ainsi que les huttes de sa mère et des trois autres femmes de son père. Il revoit les chèvres. La forêt. Le jour où il s’est rendu en cours sous le feu des soldats britanniques, pour honorer le pacte conclu avec sa mère, qui lui avait offert la possibilité d’aller à l’école à condition de ne jamais la manquer, surveillant sa scolarité avec une grande rigueur quand bien même elle ne savait ni lire ni écrire. Ce souvenir lui donne des frissons. « Oh mon Dieu ! Jamais je n’oublierai le jour où elle m’a dit : “Aimerais-tu aller à l’école ?” Je lui dois tout. » Elle apparaît dans le livre comme le contrepoint lumineux de la guerre.

Le monde « magique » de l’école et des livres

La voix de Ngugi wa Thiong’o est grave, rauque, mais ne tremble pas tandis qu’il développe. « Je suis né en 1938, à la veille de la seconde guerre mondiale. La première fois que j’ai pris conscience du monde, celui-ci était en guerre. Après, ce fut au tour de la guerre de libération du Kenya contre l’occupant britannique [1952-1960 ; l’indépendance sera proclamée en 1963]. » La guerre n’est néanmoins que la toile de fond de son enfance. Alors, il s’accroche à ce qu’il appelle « le rêve », à savoir le monde « magique » de l’école et des livres. Et encore avant cela, les histoires racontées tous les soirs, à 8 heures, dans la case de la plus âgée de ses « mères », nom qu’il donne à toutes les épouses de son père. « On nous disait que les histoires ne pouvaient se raconter qu’à la tombée du soir. Dès qu’on s’endormait, elles s’en allaient et ne revenaient que le lendemain, après la journée de travail. Ce fut donc un grand jour pour moi quand j’ai découvert qu’en lisant, je pouvais m’en raconter toute la journée ! » Il se jette sur le seul livre de la maison : l’Ancien Testament. Viendront ensuite les romans de la bibliothèque d’un généreux enseignant, dont L’Ile au trésor, de Stevenson (1883). Ngugi wa Thiong’o éclate de rire quand il décrit la naissance de sa vocation de pirate, lui, l’enfant des hauts plateaux qui n’avait jamais vu la mer ! Piètre orateur, il retrouve espoir quand il comprend qu’il peut raconter des histoires par écrit.

Regardant autour de lui, il comprend aussi, très jeune, comment la colonie est structurée entre Européens, Indiens et Africains. La ligne de chemin de fer qui passe au milieu du village, avec d’un côté les plantations qui appartiennent aux colons britanniques, et de l’autre la concession où il vit avec sa famille. Ses sœurs qui traversent les rails pour aller récolter du thé. En ville, les boutiques tenues par les Indiens. Dans ce monde, la fiction et la réalité entrent constamment en collision. Il entend les adultes raconter les exploits d’un jeune homme passé au travers des tirs de soldats britanniques. « Je croyais que c’était un personnage fictif, se souvient-il. A la maison, ma mère m’apprend qu’il s’agit de mon frère, qu’il a failli mourir. »

La fiction et la réalité se mêlent aussi dans son œuvre. Toute cette dernière, de son premier roman, Enfant, ne pleure pas (1964 ; CEDA/Paris Hatier, 1983), jusqu’à ses souvenirs, en passant par son théâtre, ses nouvelles et ses essais, puise dans ce dont il a été témoin. Même quand ses pièces sont interdites par le pouvoir, même quand il doit s’exiler, jurant de ne pas revenir à Nairobi tant que le président Daniel Arap Moi est en poste (il s’y maintient de 1978 jusqu’en 2002), Ngugi wa Thiong’o revient toujours, par ses écrits, au Kenya.

Son premier roman en kikuyu

Il distingue « deux moments » dans sa vie d’écrivain. De 1963 à 1977, il écrit en anglais – par exemple, Et le blé jaillira (Julliard, 1969), la chronique d’un village pendant la guerre d’indépendance du Kenya, son premier succès international et son premier roman traduit en France. En novembre 1977, il est arrêté et emprisonné dans un quartier de haute sécurité, à la suite de la représentation d’une pièce de théâtre dans la langue de la communauté à laquelle elle était destinée, qui est aussi sa langue maternelle : le kikuyu. « La question de la langue est alors devenue centrale pour moi, explique-t-il. Je me souviens d’avoir été humilié, battu et puni, avec mes camarades, pour avoir été surpris à parler une langue africaine dans l’enceinte de l’école. Etre puni pour avoir parlé dans la langue de sa mère. C’est d’une violence terrible. Le colonisateur avait décidé que, afin de pouvoir apprendre la langue de l’Empire, il fallait abandonner sa langue. Donc, ils punissaient, ils humiliaient les enfants, afin qu’ils associent leur langue maternelle à quelque chose de négatif, d’animal, que sais-je, et l’anglais à la gloire. Ce n’est pas normal. »

Il mesure les conséquences de ce « conditionnement » en prison, où il écrit en réaction son premier roman en kikuyu, Caithani Matharaba-ini (« Le diable sur la croix », 1980, non traduit), sur du papier toilette. En 1986, l’écrivain annonce ses adieux à la langue anglaise dans Décoloniser l’esprit (La Fabrique, 2011). Il s’y tiendra pour son œuvre de fiction, mais est revenu à l’anglais pour ses essais et mémoires, précise le directeur de collection chez Vent d’ailleurs et co-traducteur, Jean-Pierre Orban.

Aujourd’hui, Ngugi wa Thiong’o entreprend de traduire ses romans écrits en anglais dans sa langue maternelle, non sans difficulté. « Je les ai écrits il y a longtemps. Je n’ai plus ce feu. C’est comme refaire un voyage des décennies après. » Cependant, il tient à ce défi, qu’il nomme « restauration ». Il espère montrer la voie aux écrivains africains, francophones, anglophones ou lusophones, pour qu’eux aussi « restaurent » leurs œuvres dans leurs langues africaines. En même temps, il se réjouit de la traduction de deux pièces de Molière en kikuyu. « J’aime Molière et Balzac. J’aime Rabelais aussi, son Pantagruel. Il a écrit à une époque où les auteurs européens, sortant de l’hégémonie du latin, découvraient le plaisir d’écrire dans leur langue, sa beauté, sa richesse. Alors, ils nous ont donné Shakespeare, Rabelais, Cervantès. C’est fascinant. »

Il conserve son visage radieux pour répondre à notre dernière question, sur le prix Nobel, chaque année espéré. « Bien sûr, je serais honoré de recevoir le Nobel pour mon œuvre écrite dans une langue africaine, le kikuyu. Mais, autrement, j’apprécie aussi ce que l’on appelle “le prix Nobel du cœur”. » Accessible à tous, ce prix est celui qu’un lecteur lui offre quand il lui dit que ses livres ont marqué sa vie. On lui décerne le nôtre, mille fois.

Parcours

1938 Ngugi wa Thiong’o naît à Kamirithu, dans le Kenya britannique.

1962 Il écrit en anglais son premier roman, Enfant, ne pleure pas (CEDA/Hatier, 1983).

1963 Indépendance du Kenya.

1977-1978 Il est arrêté et emprisonné pour une pièce de théâtre, Ngaahika Ndeenda (« Je me marierai quand je voudrai »), jouée en kikuyu, sa langue maternelle.

1986 Il annonce ses adieux à l’anglais, au profit du kikuyu, dans Décoloniser l’esprit (La Fabrique, 2011).

2010 Il publie, avec Rêver en temps de guerre, le premier volet de son autobiographie.

Critique

Rêver en temps de guerre se lit d’abord comme le récit poignant – tantôt doux et drôle, tantôt terrible – d’une enfance ordinaire dans une période extraordinaire d’intenses conflits – celui mondial de 1939-1945, puis la guerre de libération du Kenya (1952-1960). Cette dualité nimbe le texte d’une aura d’irréalité. Elle entoure pareillement les moments de jeu sur la concession familiale, les histoires qu’on y raconte le soir, et la mort d’un demi-frère tué d’une balle dans le dos.

Petit, Ngugi wa Thiong’o voit les soldats britanniques réprimer le mouvement indépendantiste Mau-Mau, ses frères s’engager pour l’un ou l’autre camp, les paysans spoliés de leurs terres, les populations déplacées, la forêt ancestrale détruite au profit des plantations de thé et de pyrèthre, et de la construction du chemin de fer. Il entend aussi les exploits de rebelles qui auraient survécu miraculeusement aux combats. S’agit-il de faits réels ou de mythes ? D’un savant dosage des deux, écrit-il, qui permet de « survivre en temps de guerre ».

Ce premier volet d’une autobiographie qui en compte trois raconte le passage de l’enfance à l’adolescence dans un monde en perpétuelle mutation, alors que sa mère quitte son père qui la maltraite, alors que les lois et les visages des bons et des méchants changent constamment. Pris de vertige, l’enfant s’accroche à son rêve : l’école. Sa mère lui a fait le cadeau de l’y inscrire. L’éducation sera une porte ouverte, son chemin. Vers l’âge adulte, l’écriture et la liberté.

Extrait

« La nuit me frustre, car je lis à la lueur d’une lampe à pétrole peu fiable et sans couvercle. La paraffine coûte cher et certains jours, il n’y a plus de combustible. La plupart du temps, je compte sur le feu dont la durée est incertaine. Le lever du jour est toujours bienvenu. Le livre magique me raconte alors ses histoires sans discontinuer sauf lorsque je dois accomplir telle ou telle corvée. J’ai gagné le pouvoir de m’échapper dans un monde magique grâce à l’école, cela valait la peine ! Mère, Mère, merci. L’école m’a ouvert les yeux. Et lorsque plus tard, à l’église, j’entends l’hymne “Amazing Grace” et ses mots, « J’étais aveugle et désormais je vois », je me souviens de l’école de Kamandura et du jour où j’ai appris à lire. »
Rêver en temps de guerre, page 66

Gladys Marivat(Collaboratrice du « Monde des livres »)

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