En 2021, les Algériens ont été nombreux à tenter la traversée pour rejoindre la péninsule Ibérique, parfois au péril de leur vie. Le CIPIMD, une ONG espagnole, aide à localiser les embarcations en mer en lien avec les sauveteurs et participe à l’identification des victimes de naufrages, pour « soulager les familles ».

Nejma Brahim

Almería (Espagne).– La silhouette de Francisco Jose Clemente Martin se balade, au soleil couchant, au niveau du parking Muelle de Levante au port d’Almería. Elle s’arrête au niveau des escaliers où, en contrebas, des pêcheurs balancent le fil de leur canne à pêche à l’eau, en attendant que le poisson morde. Face à Francisco, la tour de contrôle de Salvamento Maritimo (les sauveteurs maritimes espagnols) culmine à une centaine de mètres d’altitude face à la mer. Leur navire couleur orange, long de 40 mètres, est à quai tout près de là. « Celui-là sert surtout à remorquer les embarcations lorsque c’est nécessaire », précise celui qui, du haut de ses 24 ans, ne rate pas une arrivée de migrants par la mer depuis 2018.

Ces derniers mois, le responsable de la délégation locale du CIPIMD (Centre international pour l’identification des migrants disparus) n’a cessé de documenter les nombreuses arrivées de migrants algériens, beaucoup plus nombreux en 2021, et les naufrages qui en découlent. « Pour soulager les familles », avance-t-il.

De l’autre côté de la Méditerranée, il est un contact précieux : celui que les familles préviennent lorsqu’une embarcation transportant leur proche quitte les côtes oranaises ou lorsqu’elles se trouvent sans nouvelles plusieurs jours après le départ. Un scénario ne présageant généralement rien de bon. Francisco reçoit en moyenne 30 messages par jour sur le réseau social Facebook. « Ça grimpe à 300 messages par jour quand un bateau a pris la mer. »

Une arrivée de migrants algériens secourus au large d’Almeria, en 2021. © Francisco Jose Clemente Martin

Bien souvent lorsqu’une embarcation est en détresse en mer, en pleine nuit, c’est aussi lui qui prévient les sauveteurs espagnols et la Guardia civil : « Je leur envoie les coordonnées GPS approximatives du bateau, ils me demandent si l’information est sûre. Mais évidemment que j’en suis sûr, plusieurs familles me l’ont signalée ! », lâche-t-il dans un rire un brin agacé.

La semaine du 10 janvier est marquée par des conditions météo peu favorables et des rafales de vent trop importantes pour permettre d’éventuels départs. Le responsable de l’antenne du CIPIMD n’attend pas d’alertes avant la nuit du samedi 15 au dimanche 16 janvier. Mais il souligne avoir été « débordé » à la fin décembre et durant les dix premiers jours de l’année 2022. « 80 % des migrants venaient d’Algérie. Je crois que c’est très compliqué, en ce moment, là-bas. »

« Les Algériens qui débarquent à Almería ne restent jamais, ils remontent très vite vers le nord de l’Espagne ou vers la France », assure Walid, que nous rencontrons en milieu d’après-midi vendredi, en bas de son immeuble à la façade colorée. Il dit être l’un des seuls migrants de cette nationalité à s’être établi ici. Arrivé clandestinement deux ans plus tôt, il a traversé la Méditerranée pour avoir accès à des soins corrects, car il souffre d’insuffisance rénale et doit être traité par dialyse. À son arrivée, il est pris en charge par le Cepaim, l’une des ONG venant en aide aux migrants sur la péninsule Ibérique. Petit à petit, il se construit une vie, obtient une solution d’hébergement non loin du centre d’accueil de l’association et suit une formation. « D’ailleurs, là, j’ai cours jusqu’au soir », glisse-t-il dans un espagnol parfait, comme pour montrer le chemin parcouru, avant de disparaître dans les ruelles de la vieille ville.

Des naufrages à répétition… Et des survivants

Après deux années de traitement, il espère obtenir une greffe, bien que ses chances soient minces (la liste d’attente est longue et il peut arriver que le corps du patient rejette la greffe). Cette année, il confirme avoir vu de nombreux Algériens débarquer au sud de l’Espagne. C’est le cas d’Anes, âgé de 20 ans, dont l’embarcation est restée à la dérive durant neuf jours en mer. « Un miraculé », commente Francisco, persuadé que le petit bateau porté disparu avait peu de chances de réapparaître. Retrouvé par Mediapart, le jeune Oranais vit désormais à Lille et connaît ses premières désillusions. « Je pensais que cette ville serait bien mais j’ai déjà eu des soucis avec la police, on se fait contrôler tout le temps. Je pense aller à Paris, car j’ai un ami qui y vit. Je lui ai proposé de partager son logement en payant ma part du loyer mais j’attends toujours sa réponse », confie-t-il d’une voix fluette.

Après le passage du grand navire, j’ai aidé une personne à remonter sur le bateau, un autre coulait puis réapparaissait, il a fini par s’en sortir.

Anes, 20 ans, rescapé

Avant son départ depuis les côtes oranaises, Anes a parlé de son projet de migration à sa mère. Le chômage et le manque de perspectives dans un pays frappé par une crise sociale, économique et politique ont suffi de le convaincre de prendre la mer. « Mais juste avant de partir, ma mère ne savait pas que j’allais traverser. Je n’ai pas voulu l’inquiéter, alors je lui ai dit que j’allais dormir chez un ami. » À 22 heures le 23 octobre, il rejoint quatre autres personnes – des jeunes hommes qu’il ne connaît pas – et monte à bord d’un boti (du nom de ces bateaux en fibre de verre) depuis Kristel, un village portuaire à 26 kilomètres d’Oran.

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Mais très vite après leur départ, le GPS ne fonctionne plus. L’un d’eux propose de faire demi-tour, les autres insistent pour poursuivre leur route. Ils avancent sans vraiment savoir où ils vont, jusqu’à ce que le moteur lâche. L’eau commence à s’infiltrer dans l’embarcation. « On n’avait ni eau ni nourriture, on est partis comme ça, ne comptant que sur Dieu. Un jour, puis deux jours sont passés… Au 4jour, un grand navire avançait tout droit vers nous sans nous voir. Le moteur était en panne, donc on ne pouvait même pas se déporter. On a tous sauté à l’eau pour nager et s’éloigner. Après son passage, j’ai aidé une personne à remonter sur le bateau, un autre coulait puis réapparaissait, il a finipar s’en sortir. On a passé près de huit jours en mer, je n’arrêtais pas de perdre connaissance. »

C’est l’hélicoptère de Salvamento Marítimo qui finit par les retrouver et leur porter secours. « Je me suis évanoui quand ils nous ont héliportés. Quand je me suis réveillé, j’étais à l’hôpital d’Almería », raconte le rescapé, qui estime, à seulement 20 ans, « être mort dans cette mer et être revenu à la vie ». « Ils sont restés à la dérive durant neuf jours… », martèle le représentant du CIPIMD.

Anes n’est pas le seul à avoir ainsi frôlé la mort. Samedi 15 janvier, à environ 200 kilomètres d’Almería, dans la ville de Murcia, Mohamed, 25 ans, avance d’un pas assuré aux côtés de ses amis Hicham et Walid* à la gare routière. Après avoir passé deux nuits chez eux, le jeune harraga se dirige vers la borne pour acheter un billet de bus, direction Alicante, où son oncle l’attend. Le visage rond et le sourire innocent, nul ne se douterait de l’horreur qu’il a vécue deux semaines plus tôt, au large d’Almería. Mohamed est un survivant. Attablés dans un café de la gare où ils échappent au contrôle de la « vacuna » (vaccination, en français), les trois amis sifflent un café « press », ou café serré, comme on aime le surnommer en Algérie, tout en refaisant le film.

Dans la nuit du 30 au 31 décembre 2021, Mohamed quitte son pays. Cette fois, pour de bon : il en est à sa cinquième tentative. « À chaque fois, je me suis fait attraper [par la marine] », lâche-t-il, le regard teinté d’amertume. Cachés sur les hauteurs d’une célèbre plage des côtes oranaises, lui et quelques autres candidats au départ attendent le feu vert pour courir vers leur embarcation. Dans l’eau, ils sont une soixantaine à se répartir sur cinq bateaux. « Personne ne se connaissait. Le gars que j’ai payé juste avant d’embarquer n’était plus là pour nous dire où aller. Donc je suis monté dans un bateau au hasard. On était douze, dont six Marocains, quatre Algériens et deux Syriens. »

Les mains de Mohamed sont encore marquées par les brûlures d’essence. © NB.

Mohamed a payé pour un semi-rigide, plus sûr, mais se retrouve, dans la précipitation et la nuit noire, sur une barque en fibre. Peu de temps après avoir pris la mer, ils croisent un cadavre flottant dans l’eau, qui semble revenir vers la côte. Mohamed préfère détourner le regard. À 50 kilomètres d’Almería, leur embarcation prend l’eau. Deux des migrants s’usent à vider l’eau qui s’infiltre. En vain. Le bateau chavire, tout le monde se retrouve à l’eau. Sans gilets de sauvetage ni bouées, les plus agiles s’agrippent aux bidons d’essence pour ne pas couler.

On a crié tout ce qu’on a pu, ils nous ont vus mais ont poursuivi leur chemin.

Mohamed, 25 ans, survivant d’un naufrage au large d’Almeria

Mohamed ne sait pas nager. « Je serrais tellement fort le jerricane des mains qu’elles sont restées paralysées pendant un moment ensuite. » Il marque un silence, puis ajoute, les traits encore tiraillés : « L’eau était gelée. » Alors qu’ils endurent le pire, deux bateaux de harragas passent devant eux, sans s’arrêter. S’ensuivent deux navires marchands. « On a crié tout ce qu’on a pu, ils nous ont vus mais ont poursuivi leur chemin », jure Mohamed. Ses amis découvrent certains passages de son récit à mesure qu’il nous le livre. « Dieu merci, tu t’en es sorti », commente Walid dans un soupir.

Sur son smartphone – le seul téléphone ayant survécu à la traversée car soigneusement rangé dans une pochette en plastique –, le rescapé montre des photos et vidéos prises dans l’hélicoptère qui leur a porté secours, puis une fois à terre. On y voit son cou, rouge vif, brûlé par l’essence, ainsi que les cinq autres survivants du naufrage, anéantis ou en état d’hypothermie. Six des passagers ont perdu la vie, seuls trois corps ont été repêchés par la Guardia civil au petit matin. « On a passé sept heures dans l’eau. C’est un cinquième navire marchand qui a donné l’alerte en nous voyant », résume le jeune homme, pris en charge par un médecin et la Croix-Rouge à son arrivée au port d’Almería. L’un de ses compagnons de route est toujours hospitalisé à l’heure où nous le rencontrons.

« En 2021, un médecin est venu me supplier de le faire traverser »

Entre fin décembre et le 4 janvier, pas moins de 40 embarcations sont parties depuis les côtes algériennes en direction de la péninsule Ibérique, une vingtaine rien que pour Almería. Les trafiquants auraient, selon le CIPIMD, profité des fêtes de fin d’année pour envoyer un maximum de personnes. « Du jamais-vu », relève Francisco, qui constatait déjà une hausse du nombre de traversées en octobre dernier, y compris dans des laps de temps très courts, atteignant jusqu’à 700 arrivants par semaine (lire notre article).

« Pourquoi on est autant à fuir l’Algérie ? », reprend Mohamed, qui a travaillé dans la restauration durant sept ans dans son pays d’origine. « Tebboune [le président algérien] va se faire soigner en Allemagne et moi, je dois rester mourir ici ? Quand tu gagnes 20 000 dinars [l’équivalent de 100 euros], tu vas faire quoi avec ? Le kilo de la pomme de terre a atteint 150 dinars, quand il avoisinait les 20 dinars auparavant. Je suis bien placé pour savoir ce que ça vaut, car on la cultive chez moi… L’huile, la semoule, c’est pareil, tous les prix ont flambé. Comment tu veux te nourrir et nourrir les tiens ? », interroge cet enfant de Mascara, une commune située à 100 kilomètres au sud d’Oran. Il avait pourtant juré de ne pas parler politique.

Un tag à Almeria, à proximité d’un centre d’accueil pour migrants de la Croix-Rouge, rappelant que “personne n’est illégal”. © NB.

Il y a plusieurs raisons à tous ces départs. Les visas que plus personne n’arrive à obtenir, les problèmes de santé ou de justice, la pauvreté ou l’envie de liberté.

Un passeur algérien rencontré à Almería

« Pour moi l’Algérie, c’est fini. C’est mon pays et je l’aime, mais il ne nous a rien donné, complète Anes. Jepréférais mourir en mer plutôt que de continuer à vivre comme ça. » Et puis, il y a la problématique des visas, dont la France a annoncé vouloir durcir l’octroi en novembre dernier pour les Maghrébins (lire notre analyse). « Une amie, qui a un salon de coiffure, fait travailler des gens et touche un salaire correct, a vu sa demande de visa rejetée, témoigne Ahmed, l’ami de Mohamed. À force, ça dégoûte les gens. »

« Il y a plusieurs raisons à tous ces départs, nous explique un passeur algérien rencontré samedi à Almería. Les visas que plus personne n’arrive à obtenir, les problèmes de santé ou de justice, la pauvreté ou l’envie de liberté. Mais c’est vrai que, depuis quelque temps, le profil des personnes change. En 2021 par exemple, un médecin est venu me supplier de le faire traverser. »

La présence de femmes ou de familles entières, comprenant un couple et leurs enfants, est aussi un phénomène récent, qui montre, selon le passeur, le degré de désespoir de la population algérienne. « Les femmes pensent par erreur qu’elles vont pouvoir obtenir des papiers en Europe et aider ensuite leurs proches restés ici. Quand elles partent avec leurs enfants, c’est généralement dans l’idée de leur offrir un meilleur avenir », détaille-t-il, interrompu ensuite par la sonnerie de son téléphone. Au bout du fil, un ami à lui, qui a déjà fait le « guide » par le passé (passeur déposant les personnes en Espagne en un aller-retour), lui apprend qu’il est bien arrivé en France, après avoir décidé de faire la traversée début janvier avec sa femme et leurs trois enfants.

« On est partis parce qu’il n’y a pas de vie [possible], là-bas. Le goût de la vie est parti. On aime notre pays. S’il y avait eu un avenir possible et du travail, on y serait restés. Il faut être “fils de” pour avoir un poste quelque part. Si les gens paient aussi cher pour partir, c’est qu’il y a une raison », détaille le père de famille, qui avoue avoir recouvert les femmes d’une bâche à bord du semi-rigide. Au total, 14 personnes étaient à bord, dont huit femmes et cinq enfants. « Les femmes étaient beaucoup plus courageuses ! », lâche-t-il au passeur par téléphone. Et d’ajouter : « Par contre, le GPS que tu m’as filé s’est déréglé, j’ai dû me débrouiller sans. »

L’identification des victimes : un « travail de reconstitution »

Ces femmes, de plus en plus nombreuses à tenter la traversée, seules ou accompagnées, Marie-Ange Colsa, présidente du CIPIMD, les voit aussi dans la liste des naufragés. Fin septembre, une jeune femme âgée de 29 ans et son fils de 5 ans ont péri dans un naufrage au large d’Almería. Les corps, qui ont été repêchés, vont tout juste être rapatriés. « On a réussi à les identifier grâce aux bijoux de la mère et aux habits de l’enfant, en lien avec la grand-mère qui vit près d’Oran. La famille était tellement démunie que la jeune femme a décidé de partir en Europe pour pouvoir les aider financièrement », explique Marie-Ange.

Cette dernière confirme le changement de profil des migrants, avec, en 2021, des familles complètes, davantage de femmes « qui se comptaient sur les doigts d’un main en 2020 », mais aussi des professions libérales et différentes nationalités. « Auparavant, sur une embarcation, nous avions 100 % d’Algériens. Là, on a eu des Marocains et des Syriens partant depuis l’Algérie. » La même année, sur la route reliant l’Algérie à la péninsule Ibérique, l’ONG répertorie 51 naufrages, pour un total de 691 personnes, dont 487 disparues, parmi lesquelles 34 femmes et 19 enfants identifiés. Afin d’identifier les victimes d’un naufrage, Marie-Ange réalise un minutieux « travail de reconstitution » en lien avec les familles : qui et combien de personnes étaient à bord ? À quelle heure et d’où sont-elles parties ? Quand se sont-elles manifestées pour la dernière fois ?

Parfois, on nous reproche que le travail d’identification soit trop long. Mais on ne peut pas se permettre d’envoyer une information non vérifiée.

Marie-Ange Colsa, présidente et fondatrice du CIPIMD

« On recoupe ensuite les informations données par différentes familles, qui remplissent un formulaire en ligne et précisent quels vêtements, effets personnels ou signes distinctifs (comme un tatouage) peuvent aider à l’identification de la personne. » En lien étroit avec la police judiciaire de la Guardia civil, l’ONG lance les démarches. Lorsqu’il y a concordance entre les corps retrouvés et le signalement donné par les proches, Marie-Ange envoie des photos des effets personnels – pas des corps – aux familles, et confirme ensuite l’identification grâce à une fiche biométrique ou à l’ADN via l’aide d’Interpol. Le CIPIMD, constitué en réseau citoyen fin 2017 pour accompagner les arrivées de Guinéens sur la péninsule, puis en association en 2019, est aujourd’hui devenu un interlocuteur « solide » aux yeux des autorités espagnoles, présent sur la péninsule, aux Canaries et aux Baléares.

« Parfois, on nous reproche que le travail d’identification soit trop long. Mais on ne peut pas se permettre d’envoyer une information non vérifiée », rappelle la quinquagénaire qui, dans de très rares exceptions, envoie une photo du visage de la victime, retouchée à l’aide d’un logiciel permettant de lui donner un « aspect normal ». « Quand aucune famille ne s’était manifestée, on a déjà réussi à identifier des victimes comme ça, en lançant un avis de recherche. »

Francisco à son poste d’observation, sur une plage d’Almeria, pour documenter les arrivées de migrants. © NB.

Mais beaucoup d’embarcations disparaissent purement et simplement, reconnaît la présidente de l’ONG. « En mer, ce sont de petites gouttes d’eau, que les grands navires ne voient pas. La quantité de corps récupérés est infime par rapport au nombre de disparus. » Sur trois naufrages d’embarcations parties d’Oran depuis le début d’année, seuls trois corps ont été retrouvés. 14 personnes sont toujours portées disparues.

De ces naufrages invisibles reviennent parfois les vêtements des migrants, dégobillés par la mer. Sur la plage de Las Olas, à deux kilomètres du port d’Almería, Francisco en ramasse régulièrement. « Je viens ici tous les jours, car les arrivées de migrants secourus par Salvamento Marítimo se font juste à côté », précise-t-il. Certaines arrivées autonomes se font aussi là, comme ce dimanche matin, où une embarcation a été retrouvée incendiée sur la plage, pour ne laisser aucune preuve. Ses nuits sont perturbées par les alertes reçues et les contacts multiples avec les sauveteurs, ses journées sont ponctuées d’allers-retours à la plage afin de documenter le plus possible les arrivées. Le bénévole reconnaît être « fatigué ».

Enchaînant cigarette sur cigarette – l’anxiété, suppose-t-il –, il affirme avoir déjà reçu des messages de menace. Sur son smartphone, les photos de migrants disparus, souvent tout sourire, contrastent avec celles de cadavres difformes retrouvés en mer, comprenant femmes et enfants. Le jeune Francisco ne réalise même plus l’horreur dans laquelle il baigne. « C’est vrai que ce n’est pas facile, nous sommes tous bénévoles, complète Marie-Ange. Je passe certains soirs à répondre au téléphone pour entendre des personnes à la dérive en mer appeler au secours. Je ne souhaite cela à personne. » Peu importe, l’organisation poursuivra ses missions, au nom de la « dignité ». « Il faut bien que quelqu’un le fasse. »

Nejma Brahim

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