Ralph Finkler,   le survivant de la ferme du Canadier, gardien de la mémoire.

« Là où il y a un péril croît aussi ce qui sauve »  cette allégation  de Friedrich Hölderlin, le poète allemand beaucoup cité en ces temps d’incertitude, peut tout aussi bien s’appliquer au destin  de ces jeunes gens qui en 40 ont fait, alors qu’ils n’avaient pas encore  20 ans, le choix de la résistance au péril nazi même s’ils ne connaissaient pas encore le sens de ce mot. Pour Raphael Finkler, comme pour  son inséparable copain Léon Lichtenberg, lycéens périgourdins, l’évidence s’imposa  devant les affiches et les journaux annonçant la signature de l’armistice. Leur engagement allait définitivement donner du relief au reste de leur existence. Raphael, Ralph dans la résistance échappa miraculeusement à une attaque par les  Gardes Mobiles de la ferme du Canadier  où son groupe de FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans de la Main d’Œuvre Immigrée) était retranché. Ralph n’eut ensuite de cesse de défendre la mémoire de ses compagnons de maquis, des espagnols. Une stèle  et une plaque portant les noms des 4 combattants espagnols de la MOI honorent leur mémoire.

Raphael Finkler alias Ralph à 20 ans

           Le certif grâce aux hussards noirs de la République

Ralph Finkler vit dans le centre de Périgueux, un appartement rempli de souvenirs photographiques, de livres d’histoires, des revues qui relatent son parcours. A 92 ans, il n’a rien oublié, il reste au plus près des détails de son épopée même s’il doute de quelques dates. Ce qui est sûr, c’est qu’il fut conçu en Roumanie par des parents juifs peu pratiquants ; dans ce pays où ne sévissait pas l’antisémitisme, les juifs étaient peu communautaristes, Raphael fut certes juif mais non croyant et partant non pratiquant. A 12 ans, il refusa même  de faire sa communion quoiqu’une bicyclette fût promise. Il naquit à Paris en décembre 1924 lorsque ses parents firent une première tentative d’installation dans la ville lumière. La famille repart en Roumanie où l’enfant va donc vivre sa prime jeunesse. En 1930, retour définitif en France,  à Paris d’abord. Forains, puis grossistes en bonneterie, en 34, les Finkler débarquent à Périgueux. Raphael qui, dit-il, parle mal le français se souvient avec émotion du nom et du prénom des trois hussards noirs de la République, les trois instituteurs, dont le cousin de Jean-Paul Sartre  qui en 3 ans vont l’emmener au certificat d’études. Le petit roumain leur « offre » un  premier prix de français, un 2ème prix de calcul. « J’étais pas brillant mais travailleur, je leur dois tout. »

Le 24 novembre 1943 à 18h40 comme l’artiste illustrateur périgourdin Marcel Nino Pajot l’indique sur ce tableau commandé pour fêter ses 80 ans,  Ralph Finkler et Maurice Burstin cassent  à coup de briques  la vitrine de la parfumerie bleue, propriété d’un des  chefs de la milice.  

  La résistance, on la trouvait pas, c’est elle qui venait à vous 

L’armistice le trouve lycéen et détermine son désir d’action contre l’occupant. Mais avec ses amis, il ne sait comment agir. Finalement un jeune lyonnais dépêché sur Périgueux pour recruter des militants va les approcher. « La résistance on ne la trouvait pas, c’est elle qui venait à vous » rappelle-t-il. C’est ainsi qu’ils vont intégrer un mouvement lié au PCF, le MNCR, le Mouvement National Contre le Racisme. «  Nous avons sauté de joie ». Enfin de l’action ! Certes le travail scolaire va s’en ressentir mais les jeunes gens se lancent à corps perdu dans la résistance concrète et dite légale. « Aider les familles juives, récolter de l’argent, distribuer des tracts, casser les vitrines des commerçants collabos, coller des affiches la nuit sur des maisons, c’était dangereux, Périgueux était occupé depuis le 11 novembre 42 » Très vite, le trio Finkler, Lichtenberg, alias Phil et Smolarski prend la direction du mouvement. Mais cherche à passer du côté des maquis clandestins. Pas question répond la direction des FTP-MOI, vous êtes plus utiles au MNCR. Les jeunes gens, pour qui l’idéologie compte sans doute moins que le désir de l’action armée, contactent l’AS, la résistance gaulliste et intègrent près de Vergt un maquis, le groupe Roland, une période sur laquelle Ralph n’aime pas s’attarder : «  disons que les  choses se sont mal passées, ça n’a pas gazé.». Jusqu’au jour où la direction de l’AS décide de muter puisqu’ils sont juifs, ces trois jeunes dans les FTP-MOI. Dans le trio, Paul Frydman(1) alias Dave  a remplacé Georges Smolarski. Ils rejoignent au Got  près de Villefranche du Périgord en février 44  un groupe composé principalement d’espagnols. Des républicains  qui avaient transité par les camps, des taiseux, un peu méfiants au début,  très à cheval sur la disciple mais contents de ces recrues françaises qui allaient leur faciliter les rapports avec les périgourdins.

Une partie du groupe motorisé avec la traction avant. Ralph en canadienne en haut à gauche

Le beau vélo de Raphael rendu à un usage collectif ou l’apprentissage d’une vraie liberté

Les conditions de vie dans cet hiver 43/44 extrêmement froid étaient très rudes. Le groupe  vivait dans des igloos de terre creusés dans le sol et recouvert de branchage et de neige, il fallait y pénétrer à 4 pattes. A la dure mais pas pire que dans la baraque de l’AS où  «  on dormait sur de la paille, tellement pleine de vermine qu’elle marchait toute seule. » Chez les FTP, la règle était au partage, les valises de nourriture apportées par les nouveaux venus n’ont pas tenus 24h, idem pour les vélos, « mon magnifique  vélo reçu pour mon certificat d’étude versé à l’usage collectif, je le voyais passer de temps en temps.  On partageait tout, ce qui est à toi est à moi. Et quand on s’abandonne à cette idée, on ressent un grand sentiment de liberté.» Servis aussi sur le plan de l’action, les jeunes gens. «  Dès qu’on est arrivé, pendant 3 jours et 3 nuits on n’a pas arrêté. Ce fut en particulier l’incendie d’une usine qui traitait la résine de pin pour en faire de l’essence synthétique au profit des Allemands(2). Mais au bout de quelques semaines un autre groupe de FTP commandé par José Florès, exclusivement espagnol celui-ci,  réclame aussi « son quota de français ». Finkler et Lichtenberg, alias Ralph et Phil incorporent alors un groupe spécial motorisé, (une traction avant Citroën, et une moto),  basé dans une ferme à demi ruinée, le Canadier sur la commune de Veyrines-de- Dôme. Une base d’où le groupe très mobile  pouvait lancer des opérations au, relatif, long cours : Niversac où la voie ferrée fut coupée à 3 reprises, à Castelnaud afin de détruire la gravière  qui fournissait de la matière première pour les fortifications allemandes. Nouvelle séquence particulièrement dense pour ces guérilleros jusqu’au 16 mars au petit matin quand 50 à 80 gardes mobiles de l’escadron  de Bergerac dans des autocars noirs encerclent la vielle bâtisse, installent des fusils mitrailleurs pointés sur la porte. A l’intérieur, 5 maquisards endormis, deux autres sont partis pour une ronde dont Phil, l’ami qui a volontairement pris le tour de Ralph. Ces deux-là échapperont aux nervis des nazis mais, parmi les cinq endormis, seul le jeune Finkler, il n’a pas encore 20 ans, va échapper au massacre.      

Ce qu’il reste de la ferme du Canadier à Veyrines-de-Dôme

« Toute la rage, la force de mes 19 ans, l’instinct de conservation…

La manière, Ralph Finkler l’a racontée souvent avec force détails, il l’a écrit aussi, des pages et des pages notamment pour la revue Chemins de la Mémoire publié par l’Anacr, l’association nationale des anciens combattants de la résistance dont il fut longtemps responsable en Dordogne.(3) Nous avons puisé dans ce récit extrêmement circonstancié les lignes qui suivent. « Luis dit : camarades, il faut sauter par la fenêtre. Je réponds: j’y vais. Mais je n’ai pas le temps de bouger que notre cuisinier, plus prompt, a enjambé, sauté et disparu. Comme dans un film, je vois encore l’encadrement de la fenêtre, la vieille vigne éclairée comme de jour par un clair de lune magnifique et au milieu, une silhouette courir en sautillant. Une courte rafale déchire le silence qui s’est instauré. Notre «  cocinero » s’abat les bras en croix ; alors une rage m’envahit, j’ajuste ma mitraillette, je passe la bretelle de ma musette derrière le cou de manière à l’avoir devant moi, je prends une grenade et en coince l’anneau de dégoupillage entre les dents, ainsi que me l’ont enseigné les camarades espagnols ; je m’accroupis sous la fenêtre et bondis sans même toucher le rebord. Toute ma rage, toute la force de mes 19 ans, l’instinct de conservation sont concentrés, je suis devenu un animal. La fenêtre est à environ trois mètres du sol. En bas un fossé plein de pierres, tessons de bouteilles et un amas de ronces sur un mètre de haut. Je m’écrase là-dedans, ma Sten, armée et hors du cran de sureté, part toute seule. Une voix venant de la droite du bois crie : attention, y’en a un autre qui fout le camp ! Et le FM crache ! Je m’enfonce dans le fossé, j’entends les sifflements et distingue les balles traçantes. Je me catapulte d’un bond de près de trois mètres et m’écrase de nouveau dans l’herbe. Ca recrache ! D’instinct, je suis parti sur ma gauche, hanté sûrement par l’image du « cocinero » formant une cible idéale complètement à découvert dans la vigne. Je refais trois ou quatre de ces sauts de carpe, arrive à quelques mètres du bois obscur, je dégoupille et expédie ma grenade, je m’aplatis de nouveau, me relève et fonce dans le maquis.»  Sauvé après une course effrénée dans les bois, d’autres péripéties encore, la résistance n’est pas fine pour ce jeune homme qui se dit alors qu’après cette expérience «  plus rien ne peut m’arriver, je suis devenu invulnérable ! » Il finira la guerre dans le maquis du fameux groupe Soleil. La paix revenue, il passera ses deux bacs à la fois, deviendra photographe et surtout acharné militant de la mémoire de ses amis dont il n’eut de cesse, avec l’Anacr et son ami Phil, Léon Lichtenberg (4) de faire réhabiliter la tombe des 4 jeunes républicains espagnols qui périrent dans la ferme et de faire poser une plaque près de la stèle de la Raze qui portent leurs quatre noms : José Sanchez Flores, 25 ans, Augustin Crespo Quevedo, 33 ans,  Angel Poyo Munoz, 25 ans, Desiderio Romero Martinez, 29 ans. Raphael Finkler réussit même en 2008 à faire venir à Veyrines-de-Dôme pour l’hommage à ses amis de la MOI,  Miguel Angel Moratinos, alors ministre des affaires étrangères d’Espagne.

                                            Jean-François Meekel

1 Paul Frydman sera massacré ainsi que son père, sa mère et son frère par des éléments du Kampfgruppe Wilde en juin 44.

2 Foie gras en note

3 Avec le soutien du conseil général de la Dordogne, l’Anacr a publié une série de fascicules intitulée chemins de mémoire sous forme de guide des lieux du département où est honorée la mémoire des victimes, tombes, stèles, monuments, lieux historiques. Par ailleurs le conseil général de la Dordogne publie sur son site Mémoires de Résistances toute une série d’interview audio des résistants périgourdins, des dizaines d’heures de récit.

4 Léon Lichtenberg est décédé en 2011 à l’âge de 85 ans. 

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