Quand les polémiques sur l’apprentissage de l’arabe à l’école masquent les vraies questions liées à la transmission des langues d’origine, étrangères ou régionales. Rediffusion de l’émission du 21 décembre 2020.

Peut-on vraiment oublier sa langue maternelle ?• Crédits : Halfpoint ImagesGetty

Comment peut-on perdre sa langue ? C’est le sujet du livre du journaliste Nabil Wakim, L’arabe pour tous : pourquoi ma langue est taboue en France (Seuil, octobre 2020). Une enquête à la première personne, très drôle, dans laquelle l’auteur interroge son histoire personnelle – celle de l’enseignement de l’arabe – et aussi la manière dont les enfants et les petits enfants de l’immigration maghrébine, entre autre, perçoivent cette langue. Il est certain que cette histoire de langue perdue n’est pas totalement nouvelle : combien d’enfants de Polonais, d’Italiens, combien de Bretons, de Provençaux, de Béarnais ont aussi oublié leur première langue au cours du 20ème siècle ? Mais ce récit sur l’arabe m’a aussi renvoyée à de nombreuses histoires, dans ma famille et mes belles familles, à tous ces gens qui comprenaient sans savoir parler et qui n’ont rien pu transmettre à leurs propres enfants, parfois avec regret, parfois sans. 

Alors ce soir nous allons essayer de nous expliquer cette passion française pour le monolinguisme, le rôle de l’école au passé et au présent, car cela change, et notre relation trouble à nos langues. Enfin nous parlerons aussi de ce qui se joue en terme d’invention langagière, qui mêle langues et cultures, du côté des jeunesses de France, avec nos invités, le journaliste Nabil Wakim, le professeur Alain Boissinot et les linguistes Aurore Vincenti et Violaine Bigot.

Une volonté d’intégration qui a un prix

Dans cet exercice-là de vouloir être le bon arabe, bien intégré, il y a aussi ce risque d’y perdre une partie de son identité et de sa culture, analyse Nabil Wakim.

Mon adolescence c’était ça je voulais être français, parler français et ça ne m’intéressait pas d’apprendre l’arabe. Nabil Wakim

Il y a un double phénomène de honte que l’on retrouve chez les enfants d’immigrés, la honte d’entendre ses parents parler et la honte plus tard de voir qu’on n’en a rien retenu. Nabil Wakim

Pureté et unité 

La notion de pureté joue en France un frein à l’étude des langues, explique Alain Boissinot.

Il y a toujours en France une certaine peur de ce qui vient de l’extérieur, même vis-à-vis de l’anglais, on parle de “vocabulaire de la contagion”, de “grand remplacement”. Aurore Vincenti

En France on n’est pas, pour toutes sortes de raisons historiques, naturellement ouverts au plurilinguisme. Il y a cette idée que la diversité risque de mettre à mal l’égalité et l’unité nationale. Alain Boissinot

Une question politique

Selon Aurore Vincenti le discours sur la langue est un discours politique.

Dans ce lien entre nation et langue il y a un rapport à la question de la pureté : la pureté de la nation serait liée à la pureté de la langue. Violaine Bigot

La langue est considérée comme un capital donc la langue du capitalisme dans ce système a plus de valeur car on peut capitaliser avec. Aurore Vincenti

À RÉÉCOUTER

1h

Être et savoir

L’enseignement de l’arabe en France

Une ambiguïté française

Il y a en France une très grande tradition d’enseignement de l’arabe si on remonte à l’origine, rappelle Alain Boissinot, mais cela a basculé au moment de la décolonisation où la langue arabe est soudainement perçue comme la langue des immigrés. 

On a envie de célébrer nos langues régionales et en même temps, tout ce qui sort de notre français, blanc, bourgeois, parisien, est un français qui fait faute, on est ambigu sur le discours sur le français et les français. Aurore Vincenti

Malheureusement le bilinguisme est perçu de manière différente selon qu’il s’agit d’un bilinguisme avec une langue qui est valorisée ou avec une langue d’immigration post-coloniale. Il y a encore du travail à faire pour que tous les bilinguismes soient perçus de façon positive. Violaine Bigot

On voit bien que pour celles et ceux qui veulent se sortir de cette condition d’immigré, l’apprentissage de l’arabe n’apparaît pas comme la tactique la plus évidente. Nabil Wakim

On a tellement intériorisé l’idée que ces dialectes étaient des sous-langues qu’en fait on ne les travaille pas, on ne les valorise pas à leur juste mesure. Nabil Wakim

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