Le jeudi 24 août 1961, à 11 h, j’embarquai à Marseille sur le ” Ville d’Oran “, bateau de transport de troupes. La nuit se passa au calme dans l’un des entreponts. Et, au soleil levant du lendemain matin apparut «El Djézaire », «Alger la Blanche « . Le spectacle est magnifique mais nous n’avons guère le temps de le contempler… Débarquement puis transport en camion au 110ème QG à El Biar, dans la banlieue d’Alger sur la route de Blida. Ce quartier est une briqueterie désaffectée, et nous allons dormir dans un garage à voitures largement ouvert aux courants d’air. Dès le lendemain matin, un dimanche, je me retrouve en patrouille armée dans la campagne environnante. L’exercice se termine à 9 heures. Gabriel Ducros, un cousin, vient me chercher au QG et m’emmène chez lui où je fais connaissance avec Josette, son épouse, et leurs deux filles. Baignade à la plage de la Madrague, puis retour par la corniche, visite de la ville d’Alger, déjeuner à la maison puis baptême à El Biar dans une famille d’Espagnols … Vraiment une autre vie que celle que je connaissais. Grâce à l’influence de Gabriel qui travaille au “3ème Bureau “, je suis affecté au Commandement Interarmées au Sahara (CIS) comme secrétaire au Service Général. Ce CIS est implanté dans la villa Revol, au cœur d’El Biar. Décidément ce type de travail me poursuit ! Pour l’instant, il n’est pas question du Sahara, sinon dans l’appellation du Commandement… Ma tenue reste kaki mais je change d’étiquettes : épaulettes rouges avec galons, calot rouge, badge “Sahara” sur la manche, mais je ne vois pas la couleur du sable de l’erg…

                              Bouclage de la ville d’Alger

Les premiers contacts avec Alger, à bord d’une jeep, montrent une présence importante de troupes, surtout dans le quartier de Bab el Oued. Le soir, l’OAS manifeste bruyamment : klaxons, gamelles, sifflets, cris ” Algérie Française “. Se hasarder, la nuit, dans les rues d’Alger devient périlleux et il est préférable de ne pas montrer son appartenance à l’Armée. Dans la nuit du 22 septembre, des coups de feu, des tirs de grenades, des explosions de plastic… Le quartier est consigné. Un piquet d’intervention est formé pour parer à toute éventualité.

            Le dimanche 24, Gabriel et sa famille quittent l’Algérie et rejoignent la métropole.  L’État-major décide le bouclage complet de la ville. Des barrages sont élevés sur toutes les routes ; il est difficile de se rendre sur les plages. Il apparaît que l’OAS s’en prend désormais à l’Armée. Au ” Petit Paradis “, baraquement en préfabriqué où nous logeons, situé au bord d’un ravin où grouillent un certain nombre d’animaux, la tension est forte chez les hommes de la compagnie. Une rafale de P.M est lâchée dans les fourrés… FLN ou OAS ? nul ne sait.

            C’est surtout le soir que nous sommes peu rassurés dans nos baraquements non conçus pour résister à une attaque, même très faible. Un soir de la fin septembre, deux pains de plastic explosent dans une villa près du CIS. Une grenade incendiaire provoque un incendie dans un tas de caisse. La compagnie de commandement est consignée. Le dispositif de protection des européens s’intensifie et atteindra début novembre jusqu’à 40 000 hommes de troupe à Alger et banlieue. Chaque soir et chaque nuit est désormais ponctué de nombreuses explosions. Des hélicoptères patrouillent au-dessus d’El Biar pour détecter l’émetteur pirate de l’OAS. Cela ne nous empêche pas de sortir au cinéma, au restaurant ou même de participer aux répétitions de la chorale paroissiale d’El Biar…

                             Recrutement d’un instituteur  

Le premier novembre, les émeutes font 70 à 80 morts. A Alger même, 4 musulmans sont tués lors de manifestations pro-FLN. Le lendemain matin, une section du CIS participe à une cérémonie commémorative dans un cimetière européen, sur les hauteurs d’El Biar. Instants assez irréels : nous commémorons les morts de la dernière guerre alors que plus bas en ville les explosions retentissent… Nous rentrons par le chemin des crêtes.

            Au Service Général, comme au cabinet du général commandant Saint-Cyr, je suis rapidement informé des circulaires et notes de service qui paraissent. A la mi-décembre, je suis ainsi informé que l’état-major recrute un instituteur pour Tabelbala, une oasis de l’Ouest Saharien. Je rédige aussitôt ma demande et la dépose sur le bureau de l’aide de camp du général.

Le samedi 16 décembre, alors que, avec quelques camarades, nous nous promenons rue Michelet, une explosion, revendiquée par un commando anti-OAS, ravage un bar activiste. Sur une trentaine de mètres, les vitres des magasins sont brisées. Dans les décombres de son commerce, le propriétaire sert ses clients sous une pancarte ” magasin victime du gaullisme “, au son de la ” marche des africains “. Les passants crient des slogans hostiles à l’armée française. Les photos que j’ai prises de l’événement ne sont jamais revenues du laboratoire de Sevran qui en assurait le développement, subtilisées sans doute par la censure ou un sympathisant local de l’OAS ?


 

Paul Huet

A suivre « avis de mobilisation générale »

                             

           

          

                            

          

                                    


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