Cela dura quinze jours. Admis à suivre le peloton E.O.R (Élève Officier de Réserve), je fus expédié au 71ème Régiment d’infanterie à Dinan pour une formation intensive destinée à préparer au commandement ces jeunes recrues dont des tests avaient su distinguer leurs qualités, au moins intellectuelles.

            Nouveau casernement, nouvelles têtes, nouveaux chefs. Quels que soient le lieu et les hommes, ce ne pouvait être pire que ce que nous avions vécu à la caserne de Granville. Et pourtant il s’avéra rapidement que l’esprit qui présidait à cet entraînement était le même qu’auparavant. Il fallait transformer ces jeunes en hommes capables de commander dans des situations de conflits. Donc tout ramollissement fut banni et nous retrouvâmes les mêmes pratiques qu’à la caserne du Roc de Granville, à la différence près que nous n’étions plus des bleus et que beaucoup étaient volontaires pour devenir officiers. Le peloton EOR allait durer deux mois et demi ; à la fin décembre ceux qui étaient admis devraient partir suivre la formation finale de six mois à Cherchell, sur la côte algérienne.  En ce qui me concerne, je me retrouvais à suivre une formation que je n’avais pas désirée et, de plus, j’étais assuré de passer un an en métropole en tant qu’orphelin. Donc je n’allais pas forcer mon talent…

                                                  Fausse manœuvre

Inutile de redire ce qui a déjà été dit. L’entraînement s’intensifia sous les ordres d’un sous-lieutenant appelé, instituteur dans le civil et frais émoulu de l’école de Cherchell. Il nous prit en main avec pédagogie mais fermement. Aucune dérive ne fut tolérée. Aucune faiblesse ne fut admise. Toujours la même obsession, compréhensible, de la sécurité des combattants. Plus l’entraînement est intensif, moins il y a de ” casse “. Les marches reprirent, des simulations de combat s’effectuèrent dans la campagne avoisinant Dinan, des séances de tir avec des armes différentes se déroulèrent au stand couvert de Quévert, dans la banlieue de Dinan ou parfois en pleine campagne, face à un talus. Une anecdote pour aider à comprendre la sévérité avec laquelle nous étions traités : lors d’une séance de tir au pistolet mitrailleur, en pleine campagne à 15 kilomètres de la caserne, nous étions alignés par groupes de 10 et devions viser des cibles à forme humaine. Le chargeur engagé dans son arme, l’un de nous se retourna vers le sous-lieutenant pour poser une question. Quand on sait la facilité avec laquelle cette arme peut partir, on comprend la réaction de l’officier : l’exercice fut arrêté, la section regroupée, nous rentrâmes à la caserne, et repartîmes sans tarder pour une marche de 15 kilomètres le sac à dos empli de quinze kilos de cailloux… Désormais il n’y eut plus de fausse manœuvre sur le champ de tir !

            Les exercices se succédèrent, combats dans la lande d’Aucaleuc, combats de nuit, revue de détail, revues de paquetage, revue de brodequins, cours d’armement, parcours du combattant, tir de nuit, tir à la grenade, tir au LRAC (lance roquette anti-char), tir au fusil-mitrailleur à la pointe de la Varde, tout près de Saint Malo. Des journées épuisantes de 25 à 30 kilomètres, mais aussi des temps de repos, des permissions de sortie en ville, des escapades en stop à Saint-Malo, des dimanches au noviciat des Pères de Sainte-Croix, où nous sommes toujours accueillis chaleureusement par le père Mazé.

                                             Putsch des généraux

Les troubles s’intensifient en Algérie. La métropole s’enflamme. Dans les rues on crie ” Algérie Française !” En pleine nuit, le dimanche 30 octobre, l’alerte est donnée à la caserne. On craint un coup de main de l’O.A.S. On double les sentinelles de garde, les chargeurs sont remplis de balles. On dort au poste de garde, le fusil à portée de main. Puis retour au calme… Vendredi 04 novembre, discours du Général de Gaulle. Précisons que le 16 septembre 1959, Charles de Gaulle, président de la République avait prononcé un discours télévisé qui marquera un tournant dans le conflit algérien. Il lâche le mot “autodétermination” qui va provoquer l’incompréhension, la dénonciation de la trahison, le refus, lesquels conduiront aux barricades, à l’OAS et, en avril 1961, au putsch des généraux” (d’après B. Stora, “Le mystère De Gaulle : son choix pour l’Algérie” – Laffont 2009)

            Fin novembre se déroule l’examen E.O.R : exercices physiques, règlement, armement, transmissions, mines et pièges… bref, une récapitulation de toute la formation reçue jusqu’alors…

            La semaine qui suit est marquée par des manœuvres importantes à Beignon, près de Coëtquidan. Six jours d’entraînement intensif au bouclage de zone. Le temps est glacial. Il neige parfois. Les nuits sous la tente sont peu reposantes et les réveils peu enthousiastes.

Au retour à la caserne se déroulent les derniers examens et la remise des appréciations : ” très bien, sérieux, consciencieux. Apte à faire un gradé. ” Malgré cette appréciation, je ne fus pas admis à poursuivre la formation d’EOR, ce dont je ne fus pas déçu. Il m’aurait fallu partir sans tarder à Cherchell, en Algérie, où se formaient, pendant six mois, les futurs sous-lieutenants. Le 17 décembre je réintégrais le 21 Bataillon de chasseurs à pied à Granville. Retour à la case départ. Noël en famille à Chérancé, puis affectation à l’ESMIA[1] à Coëtquidan. Le capitaine commandant le ” groupe École ” m’affecte au Cabinet du Général Craplet, commandant de l’École Saint-Cyr. Banal travail de secrétariat qui me laisse du temps libre pour lire. Organisation de manifestations, réceptions, préparation des Baptême et ” Triomphe ” des promotions : tout cela ne me plaît guère et me met assez fréquemment en sourde opposition avec l’aide de camp du général.

                          Secrétaire au cabinet du général

Le 22 avril 1961, trois généraux prennent le pouvoir à Alger, Salan, Jouhaud et Zeller. Le quartier est consigné, les permissions annulées. Sur les postes à transistors on écoute les nouvelles d’Alger. Par Jacques Trohel, ancien élève du collège Notre-Dame de La Flèche, et Élève Officier d’Active à Saint-Cyr, je sais que beaucoup des élèves sont opposés à la politique du Général de Gaulle. D’ailleurs certains ont eu l’audace et le courage d’exprimer leur opinion. Deux d’entre eux ont été exclus de l’école, voyant ainsi toute leur carrière annihilée.

            En tant que secrétaire au cabinet du général, je reçois beaucoup de notes de service. L’une d’elles retient particulièrement mon attention : elle demande à des appelés de se porter volontaires pour des postes d’instituteur au Sahara.  Au Sahara ! Je rêve… A la mi-juin je fais ma demande de mutation pour le Sahara. C’est vraiment l’inconnu. On semble cependant s’intéresser à ma candidature puisque quelques jours après, je suis convoqué à une visite médicale qui confirme mon aptitude au Sahara. Désormais j’envisage le futur dans ce camp de Coëtquidan avec plus d’optimisme, et les exercices imposés me paraissent moins pénibles : tir au F.M, parcours du combattant sous tirs à balles réelles, tir de roquettes antichars… A ce sujet, une anecdote : nous utilisions pour ces tirs contre des chars passablement délabrés, des roquettes dont l’étui cartonné comportait la mention ” à n’utiliser de préférence qu’en métropole “. C’est dire la fiabilité de ces armes ! D’ailleurs une sur trois parvenait à fuser du tube de lancement, ce qui obligeait le lieutenant à désamorcer le fils de contact, manœuvre assez périlleuse…

            Fin juillet, je bénéficie d’une permission de départ en A.F.N. Je fais valider mon billet SNCF Rennes-Chérancé via Grasse. Ainsi je peux aller rendre visite à ma tant Clémence qui habite le vieux Grasse. Quelques jours en compagnie de ma tante préférée et découverte d’un pays magnifique, Bourdon, Gorges du Loup, Vence, Eze- sur- Mer…

                        Paul Huet

A suivre L’Algérie en attendant le Sahara


[1] ESMIA : Ecole Spéciale Militaire Interarmes

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