Paul Huet, un appelé du contingent, nous a confié le témoignage de ces deux années, 1661/1962,  passées en Algérie pendant le conflit. Ses souvenirs, inscrits sur le papier prés de 60 ans après, étaient au départ  destinés à ses enfants et à ses petits-enfants. Nous lui avons proposé de les publier sur notre blog car ils apportent un éclairage original sur cette histoire et  proposent un  regard bienveillant  sur ce pays et ses habitants. L’auteur de ses lignes eut, en quelque sorte,  la chance de ne pas se trouver en première ligne, ce ne fut pas  son rôle, il n’était pas soldat mais enseignant. Son récit tient en une dizaine d’épisodes, de la conscription, aux classes, aux EOR puis au Sahara, à la découverte des Touaregs et des Maures mais aussi des chameaux et des foggaras, ces systèmes d’irrigation souterrains,  en attendant la quille mais en passant par les Accords d’Evian et l’Indépendance de l’Algérie, c’est à un voyage dans l’Histoire et dans l’intimité d’un homme auquel nous vous convions. La Rédaction d’Ancrage    

Le 1er septembre 1960, après quelques mois de sursis accordé pour les études, je fus appelé à effectuer mon service militaire.  Dès l’année 1958, j’étais présenté au ” conseil de révision[1] ” qui détermina mon aptitude au “service armé”.  Ce conseil de révision réunissait au chef-lieu de canton tous les jeunes de la même classe d’âge qui, selon la coutume, comparaissaient, nus, devant une commission qui devait statuer sur leur aptitude au service. Ce jour du conseil de révision était un jour de fête pour les jeunes : il consacrait ainsi leur entrée dans la vie adulte et leur aptitude à servir la nation. Beaucoup, en ces temps troublés, cherchaient à se faire réformer en produisant des certificats médicaux honnêtes, mais généralement inefficaces pour dispenser du service armé. Les jeunes “conscrits”, les gars de ma classe 1959, firent la fête au retour.

            A la maison, ce départ n’était pas sans entraîner d’inquiétude dans l’esprit de maman. Certes mon frère Joseph était rentré d’Algérie trois ans auparavant, mais maman gardait en elle le souvenir de ce long séjour et des dangers auxquels Joseph avait été confronté. Jean-Marie ayant été réformé, il lui fallait maintenant envisager un autre départ. Mon état d’orphelin de père permettait au moins que je passe les premiers mois de mon service en France métropolitaine.

                           Pomme de terre au creux du genou

Le 1er septembre 1960, je débarquai au 31ème BCP[2] de Granville. L’austère caserne de granit, ancrée sur la Pointe du Roc dominait la mer. De la place d’armes, la vue était magnifique, et à cette époque de l’année, la plage invitait encore de nombreux vacanciers à la détente et au bain. A l’intérieur de la caserne, ce fut autre chose : les “classes” commençaient…

            Les premiers jours se passèrent à constituer le paquetage que tout soldat reçoit à son entrée dans les armes. Puis les choses sérieuses débutèrent. Les chasseurs à pied sont une unité d’élite, aussi l’entraînement fut-il à la hauteur de la renommée du bataillon : marche à pied à la cadence rapide des chasseurs, exercices de maniements d’armes, exercices de tir, marches forcées en chaussures cloutées sur le sable de la plage, présentation des armes dans un alignement impeccable malgré le fort vent du large qui bousculait les rangs. Bref, la perspective plus ou moins proche du départ au combat en Algérie était bien présente dans l’esprit des chefs. Il leur fallait former des jeunes qui deviennent aptes aux opérations de guérilla menées sur le territoire encore français de l’Algérie. Quelques jeunes conscrits se rebellaient et se retrouvaient rapidement aux arrêts dans la prison de la caserne. D’autres ” tiraient au flanc” de différentes façons, essentiellement en se faisant “porter pâles” ; ce stratagème n’était guère plus efficace, le capitaine médecin ayant vite fait de découvrir la supercherie. Le plus terrible était sans doute la ruse utilisée par quelques-uns qui n’hésitaient pas à passer une nuit avec une pomme de terre épluchée au creux d’un genou plié et ligaturé par une ceinture. Le matin, au réveil, l’humidité de la pomme de terre ayant provoqué une forme de rhumatisme, la marche était quasi impossible. Le stupide contrevenant n’évitait pas en général la mise aux arrêts dans l’attente de sa guérison.

                                    Brimades, pompes, corvées

A aucun moment les “bleus” n’étaient tranquilles. Revues de paquetage, revues de détail, revues de chambrée, tout était prétexte à maintenir la pression grâce à laquelle se forgeait notre esprit de combat. Oui, il fallait combattre l’adversité en attendant l’adversaire lui-même… Les brimades se succédaient, destinées à laminer l’esprit de contestation de l’autorité manifestée par certains. Corvées en tout genre, ” pompes ” avec le fusil entre les mains, allers et retours vers la chambrée au pas de course lorsqu’un élément de la section était en retard, lit défait lorsque le sergent constatait le moindre pli du drap ou de la couverture ou lorsque l’ensemble n’était pas fait ” au carré “, briquage du parquet avec un cul de bouteille…  A cela s’ajoutait, la nuit, le faisceau intermittent du phare situé sur la pointe du Roc qui balayait régulièrement la façade de la caserne et illuminait l’intérieur de la chambrée. De l’étagère mal jointoyée située juste au-dessus de la tête du lit tombaient des punaises dont la piqûre avait tôt fait de réveiller le dormeur. Pour remédier à ce fléau nocturne il suffisait de passer la flamme d’un briquet ou d’une allumette dans les interstices entre les planches. Les punaises grillées devenaient totalement inefficaces jusqu’à ce que de nouvelles bestioles, venues d’on ne sait où, réapparaissent dans la nuit à la recherche d’épidermes nourrissants… Il fallait supporter, se taire, “s’écraser” sinon les sanctions tombaient. L’entraînement physique était sévère, courses en tout genre sur la piste du stade, et surtout longues marches à pied avec un lourd sac arrimé sur le dos.

                                      Paul Huet

A suivre Les EOR


[1] Conseil de révision :  Conseil chargé d’examiner dans chaque cantonlors du recrutement, si les jeunes gens appelés (les conscrits…) sont propres au service militaire.

[2] BCP : Bataillon de chasseurs à pied

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *