Une exposition à Amsterdam documente dix vies liées à la traite négrière, du Brésil à l’Indonésie. Une manière de déconstruire l’« âge d’or » associé à Rembrandt et Vermeer, en affirmant le rôle clé des musées dans les débats mémoriels d’aujourd’hui.

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·  Amsterdam (Pays-Bas).– La polémique avait éclaté à l’automne 2019, lorsque le musée d’histoire d’Amsterdam décidait de supprimer l’expression d’« âge d’or » (« Gouden Eeuw ») de ses salles. L’institution voulait assumer une vision plus « polyphonique » du passé. Elle souhaitait rendre justice aux « exploités » – et notamment les personnes réduites en esclavage – qui avaient permis aux Pays-Bas de devenir la première puissance commerciale de l’époque (1584-1702).

Le « Siècle d’or », associé aux toiles de Rembrandt, Vermeer ou Frans Hals, aux oubliettes de l’histoire ? Le libéral Mark Rutte, chef du gouvernement, s’en était offusqué – une « absurdité ». Surtout, le directeur du prestigieux Rijksmuseum, équivalent lointain du Louvre pour l’histoire culturelle des Pays-Bas, avait assuré, lui, qu’il continuerait d’utiliser le terme controversé. Mais Taco Dibbits s’était engagé, aussi, à ouvrir d’« autres perspectives » sur l’histoire nationale.

«Hommes réduits à l'esclavage creusant des tranchées», anonyme, 1850 © Rijksmuseum.

Après des mois de retard dû à la pandémie, l’exposition visible cet été entre les murs du Rijksmuseum participe, de manière magistrale, de ce débat sensible sur le rôle des musées dans les débats mémoriels d’aujourd’hui. Intitulée « Esclavage », elle retrace, de manière forcément parcellaire, les parcours de dix individus, à partir d’objets, tableaux et écrits : des esclaves au Brésil ou dans le golfe du Bengale, d’anciens esclaves devenus domestiques « maures » à Amsterdam, des marrons révolutionnaires au Suriname, mais aussi chefs de plantation ou abolitionnistes aux idées ambiguës…

Le périmètre de l’exposition pourrait surprendre des visiteurs français : la traite négrière, ici, n’implique pas seulement le triangle transatlantique (Europe, Afrique de l’Ouest, Amériques), mais aussi des périples en Asie. Avec deux acteurs de premier plan, sur une période de plus de 200 ans : la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales (GWC, en néerlandais) et celle des Indes orientales (VOC). Du XVIIe au XIXe siècle, environ un million de personnes ont été réduites en esclavage par les autorités néerlandaises.

« Il a longtemps été expliqué, pour justifier l’absence de la thématique de l’esclavage dans les collections permanentes du musée, que nous ne disposions pas de pièces pour raconter cette histoire. Mais est-ce exact ? », s’interrogent Eveline Sint Nicolaas et Valika Smeulders, deux des quatre commissaires (toutes des femmes), en ouverture du catalogue. L’exposition, fruit d’un travail collectif de quatre ans, s’appuie ainsi sur un passage en revue critique des collections du Rijksmuseum, afin d’identifier davantage de traces et représentations de la traite négrière.

Deux tableaux de Rembrandt fournissent un exemple spectaculaire de cette approche : un double portrait en pied, grandeur nature, d’un couple de jeunes mariés de la haute bourgeoisie d’Amsterdam (1634). Les signes de richesse abondent, à tel point que ces deux tableaux (l’un propriété du Louvre, l’autre du Rijksmuseum) ont des allures de commande royale.

Portraits de Marten Soolmans et Oopjen Coppit, Rembrandt, 1634. Une vue de l'exposition © Rijksmuseum.

Dans l’exposition, le regard se déplace. On apprend que leur fortune provient en partie de la traite négrière. Le père du marié Marten Soolmans géra la plus grande raffinerie de sucre d’Amsterdam, important celui-ci des plantations du Brésil travaillées par des esclaves. Quant à Oopjen Coppit, elle ne va pas tarder, après le décès prématuré de son premier mari, à épouser un ancien soldat du Brésil néerlandais. Un document juridique présenté dans l’exposition précise que ce Maerten Daey séquestra durant quatre mois une Africaine, la viola et refusa de reconnaître l’enfant né de cette relation forcée. Oopjen connaissait-elle cette histoire ?

L’envers glaçant de ce chef-d’œuvre de Rembrandt n’atténue pas la facture éblouissante des toiles, le rendu des dentelles, le parti pris austère du maître. Mais ce travail participe, modestement, du recouvrement de la mémoire d’un crime contre l’humanité. « C’est un bon exemple de la manière dont l’histoire de la traite négrière et celle des Pays-Bas sont étroitement liées », résume le patron du Rijksmuseum.

Autre exemple d’un objet « redécouvert » grâce à l’exposition : un collier en laiton, réalisé en 1689, couvert de fines feuilles d’acanthe. Il était entré dans les collections du musée en 1881 comme un « collier pour chien ». Les commissaires jugent très probable que ce collier fut en vérité porté par un « Maure », le nom que l’on donnait aux serviteurs noirs à Amsterdam, souvent d’anciens esclaves ramenés avec leur maître. L’exposition parvient même à identifier le probable porteur de ce collier, jusqu’à le retrouver sur le bord gauche d’une peinture de maître. Pendant 140 ans, le Rijksmuseum a donc masqué la fonction d’un objet étroitement associé à la traite et ses déclinaisons.



Un collier de 1689, pour un chien ou pour un domestique ? © Rijksmuseum.

Ce musée, connu du monde entier pour abriter La Ronde de nuit,de Rembrandt, a ouvert ses portes en 1800 (le Louvre en 1793), « à une époque où les musées étaient construits pour diffuser un discours nationaliste, mettre en scène ce que l’Europe avait réussi, souligner qu’ils avaient apporté richesse et prospérité », explique Valika Smeulders, l’une des commissaires. L’actuelle exposition a des allures de profanation du musée qui l’abrite.

Les représentations de la traite négrière, à l’époque, sont limitées. Que voit-on ? Des Européens pointant du doigt deux Africains et leur enfant pour les acheter, à l’arrière-plan d’une scène sculptée sur une luxueuse boîte faite de carapace de tortue et d’or, que le musée a longtemps considérée comme un simple trésor de l’art rococo (il a fallu attendre 2013 pour qu’un responsable des collections repère ce détail lié à la traite). L’on voit aussi des esclaves noirs affairés dans les plantations, peints sur les crachoirs destinés aux intérieurs des riches fumeurs d’Amsterdam. C’est peu.

Quant aux tableaux, ils semblent appliquer un filtre apaisant – et inconfortable pour l’observateur d’aujourd’hui – sur ce qu’il se joue. Une vue de paysage de 1662 montre les îles Banda, annexées en 1605 par les Pays-Bas, situées dans l’archipel indonésien des îles Moluques. Le paysage est apaisé, la peinture sans véritable charme. Mais l’auteur se garde surtout de dire que les Néerlandais viennent de massacrer 14 000 des 15 000 habitants de ces îles pour s’emparer de leurs plantations de muscadiers.

Même sentiment écœurant dans une salle consacrée au Suriname, territoire frontalier de l’actuelle Guyane française. Au début des années 1700, un propriétaire de plantations, resté à Amsterdam, avait envoyé un peintre sur place, pour qu’il documente l’état de ses propriétés. Les dessins de Dirk Valkenburg décrivent avec une grande précision l’état des sols et des bâtiments resplendissants, et s’intéressent à peine aux êtres vivants qui habitent les lieux, relégués à de lointaines silhouettes…

Portrait de famille de Jacob Coeman, 1665. Sur la droite, deux esclaves, dont Surapati, un Balinais à la tête de la plus importante révolte contre la Compagnie néerlandaise des Indes orientales.

Inclusive, l’exposition fait entendre dans les audioguides les voix de descendants de victimes de la traite, pour raconter les vies des dix personnes liées à l’esclavage (on peut aussi les retrouver sous forme de clips en ligne). Elle préfère l’expression de « personne réduite à l’esclavage » au terme d’« esclave », plus réducteur. Après sa fermeture, elle laissera des traces durables dans tout le musée. Pas moins de 77 cartels des collections permanentes ont été révisés dans un joyeux élan, ici pour commenter la présence discrète d’un Noir, là pour préciser les liens de tel bourgeois portraituré avec l’économie des plantations.

La manifestation, inaugurée par le roi en juin, s’inscrit dans une dynamique de fond dans le milieu culturel néerlandais. À Rotterdam, le prestigieux centre d’art contemporain Witte de With a changé de nom en 2020, pour faire oublier celui de cet amiral de la marine du XVIIsiècle lié à l’empire colonial néerlandais (nom qui, par une ironie désarmante, évoque explicitement des nuances de blanc…). À La Haye, le Mauritshuis, où l’on peut admirer, notamment, la Jeune fille à la perle de Vermeer, doit son nom à Jean-Maurice de Nassau-Siegen, qui fut gouverneur des colonies néerlandaises au Brésil. L’institution envisage elle aussi de se débaptiser, malgré les réticences qui se sont fait entendre. En attendant, elle a consacré une exposition en 2019 à déconstruire cette figure encombrante.

En 2020, enfin, la Maison de Rembrandt, à Amsterdam, organisait une exposition pour redonner de la visibilité aux Noirs dans les tableaux du XVIIsiècle néerlandais, dont ceux de Rembrandt. Chacun à sa manière, avec les moyens du bord, ces musées s’interrogent sur la manière de raconter une histoire plus complexe des Pays-Bas, plus inclusive aussi pour des publics d’ordinaire ignorés. Un activisme qui tranche avec l’approche encore timorée de nombre d’institutions françaises – l’arrivée de Laurence des Cars au Louvre, responsable de l’exposition sur « Le modèle noir » à Orsay, pourrait commencer à y remédier.

  • L’exposition est visible sur réservation jusqu’au 29 août à Amsterdam.

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