Le procès de Josef Schütz, 101 ans, s’ouvre jeudi. L’architecte français Antoine Grumbach, fils de déporté, s’est constitué partie civile

Par Anne Vidalie

Publié aujourd’hui à 12h00

L’entrée de l’ancien camp de concentration nazi de Sachsenhausen, le 16 avril 2020. TOBIAS SCHWARZ / AFP

L’heure des comptes est venue pour Josef Schütz, bientôt 101 ans. Le procès de ce vieillard d’origine lituanienne, gardien au camp de concentration de Sachsenhausen de janvier 1942 à février 1945, débutera jeudi 7 octobre à Brandebourg-sur-la-Havel (Allemagne), à l’ouest de Berlin. L’ancien caporal-chef de la division SS Totenkopf (« tête de mort ») est accusé de complicité dans l’assassinat de 3 518 prisonniers. Des combattants russes, opposants politiques, tsiganes ou résistants de diverses nationalités, morts à force de mauvais traitements et de travaux forcés, exécutés par balle ou gazés.

Le Français Jean Grumbach était l’un d’eux. Ce héros de la Grande Guerre et son épouse Françoise ont fui Paris, en 1940, pour rallier l’Afrique du Nord et de là, espéraient-ils, l’Angleterre et le général de Gaulle. Leur fils Antoine naît à Oran en janvier 1942. Son résistant de père ne le verra guère, « pas plus d’un mois » selon l’intéressé, entre deux séjours en prison. Au printemps 1943, la police de Vichy le livre aux Allemands qui le déportent à Sachsenhausen, à 30 kilomètres au nord de Berlin. Le 23 mars 1944, il succombe, brisé par la torture, épuisé par la faim.

Antoine Grumbach, 79 ans, urbaniste et architecte parisien réputé, assistera à l’ouverture du procès de l’ex-caporal-chef Schütz, à Brandebourg. Il s’est constitué partie civile pour honorer la mémoire de son père, mais aussi « pour parler de ce camp-là, véritable machine industrielle à broyer des vies ». Il le connaît bien. En 1993, il s’est mobilisé contre un projet visant à édifier 8 000 logements sur ces terres – celui-ci a été abandonné.

« On ne pouvait pas travailler là comme on va à l’usine »

Inauguré dès 1936 pour parquer les ennemis du régime nazi, « Sachso », comme l’appelaient les prisonniers, était un site pilote, où les futurs chefs des complexes concentrationnaires apprenaient leur métier, où les différentes méthodes d’exécution étaient peaufinées, où les médecins nazis disséquaient les cadavres à la chaîne. Huit mille Français y ont été internés, sur un total de 204 000 prisonniers. « On ne pouvait pas travailler là comme on va à l’usine, on était forcément complice », souligne l’urbaniste. Certes, le grand âge de Josef Schütz l’a fait hésiter : « Je me suis demandé s’il fallait infliger un procès à un centenaire. Mais oui, il est important de juger les exécutants, même les troisièmes couteaux. »

L’avocat d’Antoine Grumbach est l’homme sans qui l’ancien gardien SS – et bien d’autres retraités de l’horreur – auraient continué à dormir sur leurs deux oreilles : l’ex-juge allemand Thomas Walther, 78 ans, qui a consacré ses dernières années de magistrat à la traque des criminels de guerre nazis. Quand il était en poste à l’Office spécial de Ludwigsburg, chargé depuis 1958 d’enquêter sur les tortionnaires vert-de-gris, il a obtenu l’extradition et la mise en accusation d’un ancien garde du camp d’extermination de Sobibor, en Pologne : un certain Ivan « John » Demjanjuk, natif d’Ukraine et émigré aux Etats-Unis. L’octogénaire sera condamné en 2011 à cinq ans de prison pour complicité dans l’assassinat de 27 900 juifs.

Ce jugement a dynamité la jurisprudence germanique qui, jusque-là, exigeait la preuve de la participation directe d’un soldat ou d’un employé des camps au massacre des déportés. Désormais, ce n’est plus nécessaire : tous les rouages, mêmes les plus petits, les plus humbles, de ce mortel meccano sont tenus pour responsables des centaines de milliers d’assassinats perpétrés derrière les barbelés et les miradors. Un « coup de théâtre légal », a salué, à l’époque, le quotidien israélien anglophone The Jerusalem Post.

Des audiences jusqu’à janvier 2022

Depuis douze ans, la justice allemande essaie de rattraper le temps perdu. Mais les témoins et les rescapés, comme leurs bourreaux d’hier, sont âgés, malades, diminués – quand ils sont encore de ce monde. Neuf ex-gardiens de camps sont encore visés par des enquêtes préliminaires et sept autres pourraient l’être bientôt. Sans certitude qu’ils vivent assez longtemps pour être un jour jugés.

Josef Schütz, lui, n’a pas échappé à la justice. A deux reprises, des experts gériatres l’ont estimé suffisamment alerte de corps et d’esprit pour comparaître. Toutefois, afin de ménager le vieillard, les audiences devraient s’étirer jusqu’en janvier 2022, à raison de deux heures par jour, deux fois par semaine.

Son procès sera sûrement l’un des derniers. Comme celui d’Irmgard Furchner, 96 ans, qui fut la secrétaire du patron du camp de concentration du Stutthof, au bord de la mer Baltique. La nonagénaire, accusée de complicité dans l’assassinat de plus de 11 000 prisonniers, a donné des sueurs froides à ses juges. Le 30 septembre, elle s’est enfuie de sa maison de retraite, alors qu’elle était attendue devant le tribunal d’Itzehoe, au nord de l’Allemagne. Sa cavale en taxi et en métro a pris fin quelques heures plus tard. Ironie de l’histoire : c’est un tribunal pour enfants qui jugera la vieille dame, car elle n’avait que 19 ans à la fin de la guerre.

Anne Vidalie

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