Une femme médecin de Mazar-e Charif confie son sentiment de « pression permanente » depuis le retour au pouvoir des talibans qui limite le droit des femmes.

Propos recueillis par Jacques Follorou(Mazar-e Charif (Afghanistan), envoyé spécial)

Publié aujourd’hui à 08h30

Soheila, médecin, (nom d’emprunt pour protéger son identité), à Mazar-e Charif le 10 septembre 2021. WILLIAM DANIELS POUR ” LE MONDE”

Après ses études de médecine, Soheila (nom d’emprunt pour des raisons de sécurité), âgée d’une trentaine d’années, a d’abord exercé à l’hôpital public de Mazar-e Charif, dans la province afghane de Balkh, avant de trouver un meilleur emploi dans une clinique privée de la ville.

Quand on circule dans Mazar-e Charif, on ne voit pas de scènes de harcèlement de femmes comme lorsque les talibans dirigeaient le pays entre 1996 et 2001. Ont-ils changé ?

Non, le recul est plus profond qu’il n’y paraît et il est d’autant plus violent qu’il est insidieux et survient alors que le pays n’a plus rien à voir avec celui que les talibans dirigeaient entre 1996 et 2001. Car la régression ne se limite pas à la question de porter une burqa ou pas ou d’être autorisée à aller au marché. Ce sont tous nos mouvements qui sont limités et notre accès au travail qui est entravé. Pour venir vous voir, j’ai dû venir avec mon fils de 4 ans pour ne pas avoir à subir d’interrogatoire sur la raison pour laquelle j’étais seule en ville. Le retour des talibans signifie l’application stricte du mahram [qui impose à une femme d’être accompagnée dans ses déplacements par un membre masculin de sa famille]. C’est une pression permanente.

Mais vous avez repris le travail, cela ne correspond-il pas aux engagements des talibans ?

Quand je vais au travail, j’y vais seule. Mais ma famille est inquiète, elle me téléphone cinq à dix fois par jour pour savoir si je n’ai pas été arrêtée. La peur d’être questionnée dans la rue par des talibans, de devoir rendre des comptes et d’être punie est constante. Ils me reprocheront de ne pas rester à la maison et de venir au travail en dépit des déclarations qu’ils font au niveau national.

Dans mon travail, je sais que mes perspectives sont désormais réduites, alors que je suis instruite et que mon expertise de médecin est reconnue. Sans le dire formellement, leur système fait que je ne peux pas aller travailler dans une autre province. Sous le précédent gouvernement, si critiqué, ces restrictions de mouvement dans nos vies personnelles et professionnelles n’existaient pas. Et, aujourd’hui, nous n’avons pas le droit de protester contre le sort qui nous est fait. Autour de moi, la plupart de mes amies ayant fait des études poussées pensent la même chose, mais cette revendication de liberté est malheureusement limitée selon votre niveau d’éducation et votre origine géographique, milieu urbain ou rural, le fossé est profond.

Les talibans prétendent respecter les droits de chacun selon les lois de l’islam…

Le Coran n’a jamais dit qu’il fallait maintenir les femmes enfermées. Les talibans donnent une mauvaise image de l’islam. Les hadiths du prophète disent que l’homme et la femme jouissent de la même dignité humaine et assument les mêmes devoirs. De plus, l’égalité des deux sexes y est mise sans cesse en évidence.

Quant aux déclarations publiques faites par les talibans sur le retour des femmes au travail dans les établissements de santé, cela ne correspond pas à la réalité. Ici, les cliniques et centres médicaux de la région commencent à souffrir du manque de personnel féminin à cause, notamment, de tout ce que je vous ai dit. Résultat, la logistique et les services ne suivent pas. Alors, la sécurité qui est revenue, c’est bien, mais elle ne peut pas se faire au détriment de la liberté et de l’égalité des droits.

Jacques Follorou(Mazar-e Charif (Afghanistan), envoyé spécial)

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