L’armée israélienne, qui poursuit son avancée dans la bande de Gaza, a annoncé être entrée dans le camp de réfugiés d’Al-Shati. Toute la ville de Gaza a été la cible ces deux derniers jours de frappes aériennes qui ont poussé des milliers de familles à se déplacer vers le sud. Témoignages.

Céline Martelet

13 novembre 2023 à 15h18

« Je« Je l’ai pris avec moi, je ne pouvais pas l’abandonner, parce que ce chat est tout pour moi. Je le rassure, je lui parle. Depuis qu’on est partis de chez nous, il tremble de peur. » Dans les bras du jeune Gazaoui, un chat roux semble totalement perdu. Il s’accroche au bras de son protecteur, l’air épuisé. Ses pattes arrière tremblent. Sac sur l’épaule, vêtu d’un simple T-shirt blanc, son maître fait partie des milliers de Palestinien·nes de la ville de Gaza qui ont été contraint·es de quitter leur maison ou leur appartement le week-end des 11 et 12 novembre. 

Un déplacement forcé filmé par les quelques journalistes gazaouis encore en mesure de travailler. Sur les images, pas de voitures : il n’y a plus de carburant. La fuite vers le sud de la bande de Gaza se fait à pied, sur une charrette tirée par un âne ou un cheval. Les enfants portent sur leur dos leur cartable, les personnes les plus âgées sont soutenues à tour de rôle par leurs proches.

De cette foule qui marche dans la même direction ne s’élève quasiment aucun bruit. Pas de cris, pas de larmes. Juste le bruit des pas, et le grincement des roues des charrettes usées. Sur l’une d’elles, toute une famille s’est hissée. Au centre, un homme se lève et montre un bébé à Motaz Azaiza, un journaliste palestinien. Le nourrisson ne bouge pas, son teint est cireux. Il faut quelques secondes au photographe pour comprendre que l’enfant est mort.

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Des Palestiniens arrivent au sud de la ville de Gaza le 12 novembre 2023, après avoir fui leurs logements. © Photo Mahmud Hams / AFP

Malade depuis plusieurs jours, il vient de rendre son dernier souffle à l’arrière de cette carriole, au milieu de ses frères et ses sœurs, qui le regardent avec incompréhension. L’armée israélienne a de nouveau ouvert, ces dernières quarante-huit heures, ce qu’elle appelle des « corridors humanitaires » pour permettre aux civils de prendre la direction des villes plus au sud dans l’enclave palestinienne.

Depuis le début de l’offensive contre la bande de Gaza, 1,58 million de Gazaoui·es ont quitté leur foyer, soit près de 70 % de la population, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies. Cent mille personnes vivraient encore dans le Nord, déclaré zone de combat par l’armée israélienne. 

Drapeaux blancs improvisés

Rami Abou Jamus ne voulait pas quitter son appartement de Gaza City. « Par principe », disait-il. Père d’un garçon âgé de deux ans, Walid, il avait l’espoir de ne pas lui faire vivre un déplacement forcé. Mais dans la nuit de vendredi à samedi, la violence de l’offensive aérienne et terrestre l’a poussé à sortir de chez lui avec Sabah, sa femme. Rami Abou Jamus, habitué à travailler avec des journalistes, a tout filmé. 

« Je veux montrer cette vérité que les gens ne veulent pas croire. Je suis triste d’entendre les médias mettre en doute la parole des Gazaouis ! C’est toujours notre parole contre la leur, et c’est toujours la leur qui gagne », explique-t-il calmement en français. Quelques minutes plus tard, il envoie une série de vidéos enregistrées avec son téléphone portable, le matin du samedi 11 novembre. 

Sur une première vidéo, on entend Rami Abou Jamus expliquer à ses voisins comment agiter leurs drapeaux blancs improvisés, tout en leur répétant : « N’ayez pas peur, n’ayez pas peur. » Dans le hall de l’immeuble, là encore personne ne parle, tout le monde semble paralysé par l’effroi des tirs, des explosions tout autour.

Quelques minutes plus tard, les habitant·es sont dans la rue et pressent le pas sur le trottoir. Un homme âgé a du mal à marcher mais refuse d’être porté. Il faut faire vite pour rejoindre l’hôpital Al-Shifa, point de départ de l’un des corridors humanitaires définis par Israël. « Tournez à droite, tournez à droite ! », hurle Rami, qui continue à enregistrer. Il serre dans ses bras son fils qui répète en français « Maman, maman ».

Tirs sur le convoi, malgré le « corridor humanitaire »

Soudain, des balles sifflent. Un tir, un deuxième… une dizaine claquent au total. Le groupe continue à avancer mais, trente secondes plus tard, on entend un homme hurler de désespoir, il tient dans la main un drapeau blanc confectionné avec un T-shirt. À côté de lui, le corps de son fils gît face contre terre. Du sang s’écoule de sa tête. Ahmed, un jeune voisin de Rami Abou Jamus, vient d’être visé par un tir.

Rami filme toujours. Et dans ses bras toujours, Walid, son fils. Les cheveux en bataille, les yeux grands ouverts, le petit garçon de deux ans s’accroche à l’épaule de son père. Un peu plus loin, une femme est à terre, elle aussi blessée par balle. « Ce sont des tirs depuis des drones, assure Rami Abou Jamus. Les soldats israéliens ont peur d’aller dans les rues, avec ça ils ont la possibilité de tirer depuis leurs chars. » 

Sur une autre vidéo, Rami Abou Jamus et sa famille sont assis sur une charrette. Direction Rafah. Il tente de distraire Walid en lui parlant du cheval qui trotte à vive allure. « C’est le début de l’exode. L’humiliation qui commence »,souffle doucement le père, comme s’il avait peur que son fils comprenne ses mots.

Ahmed, le jeune voisin, est mort dans la cour de l’hôpital Al-Shifa quelques heures après avoir été touché par ce tir. Sa blessure était trop grave pour être prise en charge par les médecins surchargés. Il a été tué alors qu’il fuyait. 

Des hôpitaux pris pour cible

Le Hamas parle désormais de 11 180 victimes, la majorité dans des bombardements. Les forces israéliennes annoncent, quant à elles, la mort de 35 soldats dans des affrontements au sol avec des combattants palestiniens.

Ces deux derniers jours, l’armée israélienne a encerclé plusieurs hôpitaux de la ville de Gaza. Israël accuse le Hamas d’utiliser les sous-sols de ces hôpitaux comme abris pour continuer d’opérer, notamment depuis l’hôpital Al-Shifa. Des milliers de personnes avaient trouvé refuge autour de l’établissement, mais il a été pris pour cible à plusieurs reprises ces dernières heures.

https://datawrapper.dwcdn.net/1i695/1/ © Infographie Mediapart

« Nous pouvons voir la fumée tout autour de l’hôpital, raconte le Dr Mohammad Obeid, chirurgien pour Médecins sans frontières (MSF), dans un message audio diffusé par l’ONG samedi 11 novembre. Un sniper a blessé quatre patients dans l’hôpital – l’un au cou, c’est un patient tétraplégique, et l’autre à l’abdomen. Ce qu’il faut bien garder en tête, c’est que la plupart de nos patients encore à l’hôpital ne peuvent pas être évacués : ils ont été opérés et ne peuvent pas marcher. Nous n’avons pas d’ambulances, alors nous ne pouvons pas les faire sortir. Quant à ceux qui essaient de fuir l’hôpital, ils se font tirer dessus eux aussi. » Le patron des affaires humanitaires de l’ONU, Martin Griffiths, a rappelé vendredi qu’« en vertu du droit humanitaire international, les hôpitaux doivent être protégés. Les actes de guerre dans les lieux de grâce doivent cesser ».

Nous sommes très inquiets aujourd’hui pour l’ensemble des maternités.

Guillemette Thomas, coordinatrice de la mission Palestine pour MSF

Dimanche 12 novembre, le service de cardiologie de l’hôpital Al-Shifa a été en partie détruit par une frappe, selon le Hamas. L’Organisation mondiale de la santé parle de son côté d’une situation catastrophique dans cet établissement. « Cela fait trois jours qu’il n’y a ni électricité, ni eau, ni accès à Internet, ce qui a gravement compromis notre capacité à fournir des soins essentiels, écrit son directeur, Tedros Adhanom Ghebreyesus, sur X (ex-Twitter). Tragiquement, le nombre de patients décédés a augmenté de manière significative. Malheureusement, l’hôpital ne fonctionne plus. Le monde ne peut rester silencieux alors que les hôpitaux, qui devraient être des havres de paix, sont transformés en scènes de mort, de dévastation et de désespoir. »

Depuis des semaines, les médecins de cet hôpital répètent qu’ils ne pourront pas déplacer les centaines de blessé·es qui s’entassent dans les couloirs. L’inquiétude est immense pour les bébés nés prématurément. Deux d’entre eux « sont morts parce que leur incubateur ne fonctionnait plus, il n’y avait plus d’électricité », affirme le Dr Obeid, qui est chargé du service néonatal. Une quarantaine de nouveau-nés prématurés, dont 17 en soins intensifs, sont en ce moment soignés. L’armée israélienne a assuré qu’elle allait aider à l’évacuation de ces nourrissons, mais sans donner plus de détails.

« Ces bébés prématurés sont victimes du siège. Nous sommes très inquiets aujourd’hui pour l’ensemble des maternités », explique Guillemette Thomas, coordinatrice de la mission Palestine pour MSF. Cinquante mille femmes sont enceintes en ce moment dans la bande de Gaza, selon plusieurs ONG. Deux cents accouchent chaque jour d’après les estimations de MSF. Des accouchements chez elles, ou dans les écoles ou les salles ouvertes pour les déplacé·es internes.

« Les bombardements déclenchent des contractions chez les femmes enceintes »,rappelle le Dr Zouhair Lahna, chirurgien obstétricien pour l’ONG Mehad. « Dans toutes les guerres, il y a une augmentation du nombre de fausses couches ou de naissances prématurées. Si les fausses couches ne sont pas prises en charge rapidement parce qu’il n’y a pas d’ambulance, cela entraîne le décès des femmes. » Plongé·es dans cette guerre, les mères et leurs bébés sont les victimes invisibles d’une violence qui semble désormais sans limites.  

Céline Martelet

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