En regard de la publication hier de la lettre de Claudine Grimaud, bénévole de la Cimade 47 qui décrit avec passion les difficultés d’intégration des jeunes migrants et partant «  la tristesse et la colère » des bénévoles qui consacrent une énorme énergie dans leur engagement et leur soutien, nous vous proposons aujourd’hui cet éclairage pertinent sur le coût et les chiffres de la solidarité en particulier l’énorme part prise par les associations et le bénévolat au regard des miettes que concèdent l’état. Un travail ingrat mais utile accompli par Éric Chevance, l’un des animateurs du collectif Bienvenue dans la métropole bordelaise.  

                                                      Les chiffres de la solidarité

Au cours du confinement du printemps dernier, d’importantes distributions alimentaires ont été effectuées par des associations et collectifs citoyens. À quelle hauteur pourrions-nous valoriser, à l’échelle locale, le bénévolat et les dons nécessaires à ces opérations solidaires ? Et qu’est-ce que cela peut représenter au niveau national ? Pour préparer le passionnant débat sur la précarité alimentaire en temps de COVID qui a eu lieu sur O2 Radio dans le cadre des AOC de l’Égalité, je me suis livré à un petit calcul qui nous permettra d’en avoir une idée.

                              4858 heures de bénévolat lors du premier confinement

Pour cette évaluation, je me suis appuyé sur l’action menée par le Collectif Bienvenue. Durant 14 semaines au cours du premier confinement, l’association a livré dans les lieux de vie une moyenne d’un repas complet par jour pour 1 000 personnes (un peu moins de 1 000 au début, un peu plus de 1 000 à la fin). Ce travail a été effectué par des bénévoles qui se sont chargés de l’organisation générale, de la préparation et de la distribution des denrées. Chaque journée de travail ayant fait l’objet d’un tableau de présence, nous savons qu’exactement 4 858 heures de bénévolat ont été effectuées. Si l’on avait dû payer ces personnes au SMIC auquel s’ajoutent les cotisations sociales, la somme s’élèverait à 70 018, 35 €.

Des dons de nourriture et de produits d’hygiène ont été faits par des entreprises. En m’appuyant sur les reçus fiscaux qui ont été émis et sur une estimation assez précise de la valeur des autres dons (invendus ou dons de particuliers), j’ai calculé le montant de ces contributions à hauteur de 39 707,06 €. L’association a aussi bénéficié de prêts de matériel, notamment des véhicules mis gratuitement à disposition par d’autres associations ou les véhicules personnels des bénévoles. J’ai pu estimer ces prêts à 4 000 €.

Enfin, le Collectif a effectué d’importants achats de nourriture auprès de grossistes et effectué quelques locations de véhicules, pour un montant exact de 40 404,06 €. Si l’on additionne tous ces chiffres, on constate que la valeur totale de ces distributions s’élève à 154 129,47 €.

                                  La part des aides publics plafonne à 7,1%

Pour ce premier confinement, l’association a perçu quelques subsides en numéraire. Ainsi, les collectivités publiques ont attribué 11 000 €, dont6 000 par Bordeaux Métropole, 2 000 par la Ville de Bordeaux et 3 000 par le Département de Gironde[1]. Deux fondations ont alloué 15 500 € et les dons de particuliers sur la plateforme internet ont rapporté 14 547 €. Le total se monte à 41 677 €, c’est-à-dire un peu moins que le coût des achats réalisés.

Donc, sur des achats et du travail évalués à 155 000 € (j’utilise maintenant les chiffres arrondis), les pouvoirs publics sont intervenus directement à hauteur de 7,1%. Quant aux financements effectués par les fondations — 9 500 € de la Fondation Abbé Pierre et 6 000 de la Fondation de France — ils représentent exactement 10% du coût des actions. Ces organisations étant très minoritairement financés par les collectivités publiques (à titre d’exemple, le compte de résultat 2019 de la Fondation Abbé Pierre fait apparaître les subventions à hauteur de seulement 2% du chiffre d’affaire), je ne les considère donc pas comme des contributions publiques.

On peut ainsi déduire de ce petit calcul que 93% des actions qui, selon la loi, devraient être prises en charge par la puissance publique sont en réalité réalisées par la société civile et grâce à l’engagement des citoyens. Autrement dit, le Collectif Bienvenue a mené des actions qui ont fait économiser au minimum 144 000 euros à l’État. Je précise que c’est un minimum car je n’ai valorisé le travail bénévole qu’à hauteur du SMIC, des salariés auraient sans doute été mieux rémunérés.

Un investissement citoyen et associatif supérieur à 2 millions d’euros

Enfin, ces chiffres ne concernent que l’évaluation de l’action du Collectif Bienvenue, et ne prennent pas en compte la part de l’écosystème Darwin (salariat, bénévolat et mises à disposition de matériel), partenaire de l’association pour ces opérations ni bien sûr, l’important travail mené par toutes les organisations qui ont participé à ces distributions. On peut en citer de nombreuses autres comme les Gratuits – Gironde Solidarité, les Enfants de Coluche, les Diamants des Cités, la Maraude du Cœur, les distributions effectuées par le CROUS pour les étudiants ainsi que toutes les associations nationales comme le Secours Populaire ou la Croix Rouge sans oublier les dons et les ventes à très bas prix de la Banque Alimentaire et bien sûr, les particuliers, familles, amis ou voisins, difficilement évaluables.

Si l’on tentait d’extrapoler à l’ensemble des actions associatives et citoyennes les 155 000 € de valorisation du Collectif Bienvenue à l’ensemble des mobilisations citoyennes et associatives sur la métropole Bordelaise, à combien cela s’élèverait-il ? 2 millions d’euros ? Plus ? Tout cela pour seulement trois mois de confinement et une seule métropole, je vous laisse chiffrer ce que cela peut représenter sur l’ensemble de la France et pour une année complète.

Pour mémoire, la Cour des Comptes avait estimé en 2016 le coût de l’aide alimentaire à 1,5 milliard d’euros. Cette aide se répartissait en trois tiers à peu près égaux : 31 % de financements publics (aides européennes, dépenses budgétaires de l’État et des collectivités territoriales, dépenses fiscales) ; 36 % de financement privés (dons en nature et numéraires des particuliers et entreprises) ; 33 % correspondant à la valorisation du bénévolat au sein des associations intervenant dans le domaine de l’aide alimentaire. Une évaluation précédente, datant de 2009 s’élevait à 1 milliard, ce qui représente une augmentation de 50% en 7 ans. Qu’en est-il aujourd’hui ? Il est à craindre — et une nouvelle estimation le confirmerait sans doute — la part des financements publics soit désormais encore plus basse. Alors que, pandémie ou pas, les besoins, eux, croissent de plus en plus. Ne serait-il pas temps alors de mettre enfin en œuvre une politique alimentaire répondant aux véritables besoins ? Ainsi que, puisque c’est fortement lié, une politique du logement ?

Au fait, à combien s’élève chaque année l’évasion fiscale ? La fourchette est large, mais selon les études les plus sérieuses, c’est entre 25 et 100 milliards d’euros. Je ne sais pas si vous voyez le rapport, mais il y a peut-être là quelques moyens pour que plus personne, dans notre pays, n’ait à souffrir de la faim et que chacun dispose d’un toit où s’abriter ?

                                      Éric Chevance, 20 décembre 2020

1: Pour être complet j’apporte deux précisions sur les subventions perçues. D’une part, son objectif étant de collecter des fonds au profit d’associations humanitaires, et notamment SOS Méditerranée, le Collectif Bienvenue ne sollicite pas de subvention publique pour ses activités habituelles. Celles qui sont citées ici n’ont été demandées que pour faire face aux achats de nourriture et de produits d’hygiène liés à la crise sanitaire. D’autre part, comme indiqué ici, la Ville de Bordeaux a attribué une somme de 2 000 € à l’association lors du premier confinement. La nouvelle municipalité élue en juin a ajouté 8 000 € qui ne figurent pas dans cette étude car cette somme a été dédiée aux dépenses du second confinement, lorsque le Collectif Bienvenue a repris les distributions


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