Lors du rassemblement devant la préfecture d’Agen le 18 décembre 2020, pour “la journée internationale des Migrant-es” une bénévole m’a remis ce texte:

Claude ARNAUD

Madame la Présidente*,
J’ai l’honneur de m’adresser à vous ce jour pour exprimer la lassitude et la colère qui m’étreignent à en perdre la respiration. Cela n’a rien à voir avec le corona virus. Je voudrais avec vous, Madame la Présidente, revoir les limites de mon engagement afin d’éloigner toute menace de « Burn out » de mon bénévolat.

Il y a de cela presque deux ans, après avoir participé aux États Généraux des Migrants de Casseneuil, j’ai voulu m’investir durablement à vos côtés dans l’accompagnement de personnes venues de tous horizons, croisées ici ou là sur notre petit territoire agenais. Ce sujet était pour moi, comme pour nombre d’autres personnes, une préoccupation réelle. Cependant j’étais dans une prise de conscience purement intellectuelle.

Je suis devenue famille d’accueil. Famille ? Déjà le premier non- sens, puisque je vis seule. J’ignorais dans quel labyrinthe exigu, étouffant, désespérant j’allais dorénavant évoluer. Sans aucun fil d’Ariane. Une pelote inextricable qui allait insensiblement mais fortement, me ficeler et m’étouffer chaque jour un peu plus, tout autant qu’elle ficelait et étouffait les personnes accompagnées, au rythme des nombreuses démarches effectuées, trop souvent vaines.

Madame la Présidente, veuillez considérer dès à présent qu’en disant « je », j’assume et je signe tout ce que j’ai pu faire, souvent avec maladresse, dans ce monde réel des « Migrants » que je découvrais dans toute sa complexité. Je me permets aussi de parler haut et fort au nom de tous les autres bénévoles d’associations impliqués dans ce combat pour redonner de la dignité à des personnes en errance. Ce « je » est un « nous ». Il veut parler de toutes celles et ceux qui dépensent énergie et argent sans compter, pour accompagner ces déshérités de la vie vers un lendemain qui peut-être chantera. Il faudra bien un jour comptabiliser tout ce temps donné, et pas uniquement par des retraités, toutes ces sommes versées dans un puits sans fond, pour arriver à mettre à l’abri si peu de demandeurs, au final. Pour tant d’autres vivant l’attente dans des conditions indignes pendant des mois et des mois. Voire des années.

Nous les avions vus si souvent sur nos écrans, hébétés, transis, perdus, ces « Migrants » ! Pour nous ce sont des personnes ! Jeunes, femmes et hommes, enfants et bébés, des familles, la plupart venues d’Afrique, mais aussi de Russie, Géorgie, Syrie, Afghanistan…  Des personnes confiantes, volontaires, joyeuses parfois, qui ont choisi notre pays pensant y trouver ce qui leur avait manqué le plus : la liberté ! Déclinée sous toutes ses formes, liberté d’apprendre, liberté de s’exprimer, liberté de circuler.

Pour participer à leur liberté d’apprendre et celle de s’exprimer dans notre langue, j’ai organisé une fois par semaine un atelier d’écriture avec des jeunes femmes venues de Guinée, du Burkina Faso, du Maroc.

Je reconnais aujourd’hui que cette activité vécue dans un climat de confiance réciproque me paraît la plus juste, la moins énergivore, la plus positive. Elle ne coûte rien à la société, ni à l’Association en termes financiers. Positive aussi car les paroles écrites sont un moyen de se replacer dans chaque situation singulière, chaque récit intimement lié à un vécu. Ce faisant, chaque personne a pu en même temps s’approprier son destin et la maîtrise du français, dans de très riches échanges.

J’ai pu recueillir des textes poignants de vérité, ces trois jeunes femmes exprimant avec tout le courage qui les anime, leurs larmes, leurs rires, et leurs silences ! Deux d’entre elles ont accepté de venir les lire en public lors d’une soirée organisée par la Cimade, aux côtés d’une écrivaine invitée. D’autres récits, d’autres personnes, en d’autres lieux. Courageuses toujours ! Intense émotion dans l’assistance.

La liberté d’apprendre, je l’ai faite découvrir parallèlement à un jeune mineur isolé que je vais nommer Arthur. En souvenir de Rimbaud bien sûr. Interdit par son père de fréquenter l’école du village, il a été privé de tout apprentissage de la lecture et de l’écriture en français. En place de quoi il a subi deux ans d’école coranique. Avec écriture des versets du Coran en arabe. Ce jeune de seize ans n’avait que ce projet en tête : aller à l’école et apprendre le français, quand il s’est retrouvé sur une route de galère pendant de longs mois…avant d’être recueilli par un responsable de la Cimade à la gare d’Agen et d’être le deuxième jeune que j’ai accueilli, en urgence pour quelque temps. Après quoi il a trouvé refuge sous le toit d’un presbytère. Le prêtre qui officie dans cette paroisse l’héberge depuis septembre 2019.

Pendant tout un été, après son arrivée, obstinément, volontairement, il a étudié deux heures par jour, et parfois plus, pour arriver à lire et écrire. Au bout de ce temps – tellement court pour un apprentissage – il savait déchiffrer correctement. Il connaissait si peu de mots en français, qu’il ne pouvait guère aller plus loin. Il ne pouvait guère aller plus loin ? Bien sûr que si, il pouvait ! Il l’a vite prouvé en fréquentant assidûment une classe de Primo Arrivants au lycée prestigieux local. Au moment où je rédige cette lettre, Madame la Présidente, il vient de passer avec succès son premier examen : DELF A1, il se nomme. Diplôme élémentaire de la langue française ! Suivi par une nouvelle évaluation faite par la plateforme de lutte contre l’illettrisme « Syllabe » de laquelle il ressort qu’il a effectué les tests de niveau A2. « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ? »

Liberté d’apprendre c’était aussi le projet d’une autre jeune femme marocaine, détenant le BAC et une licence de commerce dans son pays. Comme pour Arthur, cela aurait dû pouvoir se faire par une reconnaissance de ses diplômes, elle était arrivée avec un visa touristique et des espoirs plein la tête …Mais elle n’avait pas de papiers. Voilà bien la clé perdue pour ouvrir quelque porte que ce soit à ces personnes. Les P.A.P.I.E.R.S !

Pas les petits papiers de la chanson ! Les vrais, les incontestés, les sésames !! Tous ces papiers aux divers noms, que chaque militant associatif doit vite connaître, reconnaître, assimiler pour arriver à bien les différencier. Une seule petite erreur, le moindre oubli, et la machine peut être entravée à jamais. J’ai appris qu’un extrait de naissance sans jugement supplétif, n’est pas valable. De même une carte consulaire délivrée, comme il se doit par un Consulat, est indispensable certes, mais n’ouvre aucune porte, si un Passeport ne vient pas la confirmer. Comme les trains, les papiers doivent arriver à l’heure ! Or les papiers justement doivent voyager, beaucoup. Avec ou sans grève de train, dans les aéroports, ils se cognent aux frontières, aux barrières, ils doivent arriver dans l’ordre. Souvent ils ne voyagent pas seuls, nous, les bénévoles, devons accompagner les personnes jusqu’aux guichets adéquats. Avec tous les frais que cela comporte en transports, hébergements sur place, repas. Ou tout simplement le prix à payer pour ledit papier. Quatre-vingt-cinq euros le passeport délivré au Mali. Pour une validité de six mois, et le temps passe, et les jours défilent sans aucune sonnerie du téléphone. Quatre mois sont déjà passés depuis la demande. Arthur attend avec une impatience normale et des plus palpables. Combien nous aimerions tous l’entendre dire : « Le Consulat vient de m’appeler, je dois aller chercher mon passeport à Lyon ! ». Quelle grande joie !

La liberté de circuler est tellement liée à l’obtention de papiers que nous cognons à toutes les portes, associatives ou administratives. Lorsqu’une d’elle semble s’entrouvrir, un vent glacial inopportun vient la rabattre violemment. Nous dépensons une énergie folle à tout reconsidérer, compulser, nous informer des lois, textes et décrets.

Cette longue lettre, Madame la Présidente, simplement pour que soient mis en mots tout ce fatras administratif qui nous occupe, nous préoccupe, vous, ma modeste personne et tous les bénévoles qui suppléent le manque de décision politique, au prix de bien des nuits sans sommeil, et bien des efforts pour ne pas pénaliser une seule personne accompagnée. Car tout finit au Tribunal, avec des avocats ! Là encore qui pourra comptabiliser tous ces frais de justice, pour rien, la plupart du temps ?

Quel sens donner à tout cela ? Arthur est arrivé en France. Il est là, vit, étudie dans notre pays, avec une seule idée en tête : obtenir un contrat d’apprentissage et travailler. En ce début novembre, il devrait suivre sa première année d’apprentissage depuis deux mois déjà, et passer le CAP en juin 2022. Deux bras d’un travailleur motivé, vaillant, pour une filière dans laquelle les chefs d’entreprise ont du mal à trouver des bras, justement. Il a choisi le bâtiment. Construire. Élever des murs protecteurs, poser un toit en sachant que sous cet abri pourront dormir et vivre paisiblement des familles. Quel noble projet ! Un chef d’entreprise est prêt, ainsi que le professeur. Seize mois à attendre la concrétisation par la signature du contrat. De notre belle langue Arthur maîtrise parfaitement le verbe attendre, mais n’oubliez pas, Madame la Présidente, il n’a que dix-sept ans ! Quelles séquelles vont rogner son âme à long terme ? Et pourtant il ne perd pas espoir. Il sait qu’il dit la vérité, toute la vérité sur son parcours. Il s’y raccroche comme à la seule branche à portée de sa main.

Est-ce faire preuve d’humanité que de lui infliger cela ? Nuit après nuit. Jour après jour.

Tout récemment nous pensions, l’avocate, Arthur, les membres de notre association avoir une décision de la juge pour enfant. Après des mois d’instruction de ce dossier, nous avions imaginé que Madame la Juge allait nous dire : « oui c’est bon, je reconnais la minorité d’Arthur », ou bien « Non ça ne va pas, les anomalies administratives sont trop importantes » ? Que nenni ! Il nous fallait attendre pour connaître sa décision. Nous attendons toujours, six jours après l’audience. Un silence hurlant !

Quel sens donner à tout cela ? Le contexte dramatique des attentats odieux ? Madame la Présidente, Madame la juge, est-ce que Arthur est un terroriste en puissance ? C’est de cela dont vous avez peur ? A le voir, personne n’aurait une idée pareille à l’esprit. Par contre toutes ces douches froides, ces exigences administratives, ces décisions illégales prises à son encontre depuis seize mois pourraient faire naître à terme en lui des pensées que je n’ose pas imaginer. Il y a quelques mois un jeune désespéré ne s’est – il pas jeté dans Garonne, près de Tonneins ? Comment pouvons-nous gâcher avec tant d’insouciance l’avenir d’un jeune ? Arthur veut apprendre parfaitement le français, et travailler. C’est tout.

Notre motivation profonde à rester dans ces galères administratives n’est-elle pas de faire renaitre des sourires ? Mûri trop tôt par de terribles circonstances, Arthur ne reste-t-il pas un enfant ? Un enfant qui, selon la loi, doit être protégé, où qu’il soit, dans tel département ou dans tel autre. Pourtant…c’est bien de cela dont il pâtit aujourd’hui, la parole d’un Procureur dans un département n’a plus de poids dans le département suivant. Le pouvoir de petits chefs sur la loi et la justice ? Tristesse, colère !

Pour conclure, Madame la Présidente, je veux vous assurer de mon soutien dans vos actions, dans les limites qui sont les miennes : recueillir les mots, à défaut de supprimer les maux. En gardant toujours à l’esprit le formidable engagement de tous, salariés et bénévoles qui œuvrent à nos côtés. Gouvernail en mains, vous maintiendrez le cap, avec force pour motiver vos troupes !

Veuillez agréer, Madame la Présidente, mes respectueuses et chaleureuses salutations.

Claudine GRIMAUD Bénévole

*En 2789 dans un pays nommé Utopia, tous les postes décisionnels sont tenus par des femmes. En retrouvant cette missive, elles seront étonnées, voire scandalisées. Il est vrai qu’en 2789 elles auront su organiser avec humanité l’accueil de tous les réfugiés !

Madame la Présidente de l’association

Madame la Présidente du Collectif Migrants

Madame la Présidente du Tribunal Administratif

Madame la Présidente du Conseil Départemental

Madame la Présidente du Conseil Régional

Madame la Présidente de la République

Madame la Présidente de la Commission Européenne

Mesdames les Présidentes de tous les pays du monde

One thought on “Lettre d’une bénévole auprès des Migrants”

  1. Dramatiquement magnifique, votre lettre Madame. L’incurie des pouvoirs publics est abyssale et sale, la responsabilité des politiques pleines et entières, qui trouvent les 10aine de milliards d’euros pour l’industrie et l’économie destructrices mais pas les quelques millions pour seulement rendre leur dignité à ces hommes et des cemmes.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *