Liberté d’expression . Ancrage donne la parle aux professeurs d’Histoire-Géographie de notre région, enseignants en collèges et lycées.

Jamais la liberté d’expression n’aura suscité autant de commentaires en ce bas-monde. Mais de quoi parlons-nous ? Et surtout, comment ceux qui enseignent au coeur du dispositif scolaire ce principe menacé par les foudres extrémistes, s’y prennent-ils pour faire de leurs élèves de futurs adultes aptes à forger leur propre réflexion? Chacun prendra connaissance de leur tribune libre dans les lignes qui suivent. Mais tout d’abord, pour que tout soit clair, liberté d’expression : définition. Le débat est ouvert.

La liberté d’expression dans les programmes d’histoire et d’EMC au collège.

L’étude des libertés et en particulier celle de la liberté d’expression est au programme du collège notamment en EMC (enseignement moral et civique) et en histoire.

Les trois finalités de l’EMC sont l’appropriation par l’élève d’une morale civique qui garantit le respect d’autrui, sur l’acquisition et le partage des valeurs républicaines (liberté, égalité, fraternité, laïcité) et enfin la construction d’une culture civique. Cette culture civique doit permettre à l’élève de juger par lui-même, d’exercer son esprit critique, d’identifier et d’exprimer ce qu’il ressent, de comprendre le sens de la règle et enfin de susciter la prise de responsabilités et l’initiative.

Au travers souvent d’études de cas, de situations concrètes, sont abordées les différentes thématiques. Dans la partie sur le respect d’autrui, il s’agit de donner la possibilité aux élèves d’exprimer leurs idées tout en prenant conscience de la diversité des croyances et des convictions mais aussi des possibles atteintes aux autres (racisme, sexisme, xénophobie, harcèlement, etc…). L’étude de la liberté d’expression associe donc aussi l’étude des limites de cette liberté amenant à réfléchir sur le rôle et le sens de la loi.

Dans la partie sur l’acquisition des valeurs républicaines, une large part est consacrée aux libertés puisqu’il s’agit d’identifier et de reconnaître les libertés fondamentales, de conscience, de presse, d’association et bien entendu d’expression. Le but est de comprendre que la reconnaissance des libertés est le fondement de la démocratie. Le travail se fait alors sur la liberté de la presse et d’expression et leurs enjeux.

Enfin, la construction d’une culture civique, qui est la troisième finalité de l’EMC au collège, permet de travailler sur le rôle des médias, des réseaux dans l’information et la vie démocratique.

Le programme d’histoire permet, lui aussi, de revenir à de nombreuses reprises sur les notions de liberté. Ce sont les programmes de 4ème et 3ème qui se prêtent le mieux à cette étude. En 4ème, l’étude de la révolution française, en particulier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, et de tout le XIXème siècle permet de montrer le combat entre les tenants de l’ordre ancien et ceux des principes révolutionnaires et notamment de la liberté. Le programme d’histoire de 3ème est l’occasion de souligner le caractère fragile de principes que l’on croyait acquis, depuis l’étude des régimes totalitaires de l’entre-deux-guerres jusqu’à la guerre froide en passant par les crimes de la seconde guerre mondiale.

Manuel Galiana Professeur d’Histoire-géographie Collège Anatole France à Villeneuve sur Lot

La liberté d’expression dans les programmes du lycée

La liberté d’expression en classe de Seconde :

Dans le programme d’histoire de Seconde, la liberté d’expression est d’abord celle qui émerge dans le cadre démocratique très restreint de la cité d’Athènes au Vème siècle avant Jésus-Christ. Puis dans le contexte de la Renaissance et du mouvement humaniste européen au XVIème siècle, avec l’invention de l’imprimerie et sa diffusion, la liberté d’expression trouve progressivement un moyen de s’affirmer au travers des livres. Plus tard dans l’année, le programme s’intéresse aux Lumières et au développement de l’esprit scientifique dans l’Europe des XVIIème et XVIIIème siècles. Des focus sont proposés sur « Voltaire et sa publication des Lettres philosophiques » ou sur « Galilée, symbole de la rupture scientifique du XVIIème siècle ». La liberté d’expression, bravant la censure royale, ose s’étaler dans l’Encyclopédie. La liberté d’expression des femmes apparaît à travers le portrait d’Emilie du Châtelet, femme de science ou les salons que certaines tenaient au XVIIIème siècle.

Quant au programme de seconde de l’enseignement moral et civique, il participe à la construction de la conscience civique des élèves. Sa thématique principale est la liberté, ce qui permet d’aborder le sens et la portée des valeurs de la devise républicaine : la liberté, thème central de l’année de seconde, mais aussi l’égalité et la fraternité, en tant qu’elles fondent une société démocratique.

Durant cette 1ère année de lycée, il s’agit plus précisément de se demander quels sont les principes et les conditions de la liberté mais aussi comment évoluent la conception et l’exercice des libertés.

La liberté d’expression en Première

C’est dans le programme d’histoire de la classe de Première que la valeur de la liberté d’expression tient sa plus grande place puisqu’il y est beaucoup question de révolutions des peuples contre l’oppression des monarques et de construction d’un ordre républicain en France et en Europe. On aborde d’abord la Révolution française et les grands principes de la modernité politique dont la liberté d’expression, synthétisés dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et bientôt propagés au continent européen. Plus loin dans l’année, en relation avec les mutations de la société française liées à l’industrialisation, on voit que la liberté d’expression peut prendre la forme du droit de grève en 1864. Puis, dans un thème sur la Troisième République, nous évoquons l’affirmation des libertés fondamentales de 1789 et leur mise œuvre à travers les lois Ferry notamment, qui, en démocratisant l’instruction, ont encouragé la liberté d’expression. N’oublions pas aussi la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905 qui porte en elle les valeurs d’égalité mais aussi de liberté d’expression dans le domine religieux.

La liberté d’expression dans le programme de Terminale

En histoire, la liberté d’expression est abordée en creux à travers un 1er thème sur les fragilités des démocraties face à la montée des totalitarismes dans les années Trente. Durant la Seconde Guerre mondiale, avec l’évocation du régime de Vichy et de la Résistance, la liberté d’expression est présentée comme une valeur républicaine bafouée mais défendue puis restaurée. L’enseignant peut y revenir en se focalisant sur certains sujets en particulier, comme « De Gaulle et la France libre » ou « Le programme du Conseil National de la Résistance ». Puis, la partie du programme consacrée à la reconstruction républicaine en France, à travers les IVème et Vème républiques, donne encore l’occasion d’insister sur la liberté d’expression, cœur du projet politique national d’après-guerre.

Un autre thème du programme s’appesantit sur des années qui ont vu la démocratie et donc la liberté d’expression, trouver une nouvelle vigueur en Europe, entre le début des années 1970 et 1991. La chute des régimes autoritaires de Grèce, du Portugal, d’Espagne ainsi que l’effondrement du bloc soviétique ont en effet laissé souffler un vent de liberté sur tout le continent.

Enfin, lorsqu’ est étudiée la République française depuis les années 1990, sous l’angle de ses évolutions constitutionnelles et juridiques, le professeur s’arrête sur la réaffirmation du principe de laïcité en 2004, ici encore intimement lié à la liberté religieuse.

L’enseignement moral et civique de la classe de Terminale vient souligner l’intérêt porté à la liberté d’expression comme sujet d’étude. Il s’articule en effet autour de deux axes. Le 1er propose de comprendre les origines ainsi que les expériences et pratiques démocratiques existantes. Le second interroge notamment sur la façon de s’engager en démocratie.

Mmes Aurélie BRAJOUX et Florence LOHOU, enseignantes d’histoire-géographie et d’éducation morale et civique au lycée Georges LEYGUES à Villeneuve-sur-LotI

“Il faut une réponse collective “

Nous, enseignants de toute discipline, avons le privilège d’exercer notre métier dans le cadre d’une République démocratique française qui expose fièrement sa devise au fronton des mairies : « Liberté, Égalité, Fraternité ». Nous pouvons nous sentir protégés par son droit fondamental affirmant en particulier une liberté essentielle à notre mission : celle, pour tout citoyen, de pouvoir « parler, écrire et imprimer librement », liberté énoncée dans l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen lui-même repris dans le préambule de notre Constitution. Il s’agit là de la liberté d’expression qui, en théorie, ne se discute pas.

Et pourtant, le 16 octobre dernier, l’enseignant Samuel PATY était sauvagement assassiné pour avoir montré à ses élèves des caricatures de Charlie Hebdo. La société française horrifiée doit alors de nouveau affronter cette réalité que dans notre pays, la liberté d’expression peut causer la mort. C’est alors que reprennent les débats sur les limites de cette précieuse liberté, dans une société pluraliste où les images circulent à la vitesse de la lumière et où chacun dispose de multiples canaux pour s’exprimer tous azimuts.

L’Éducation nationale, touchée en plein cœur, ne ressort évidemment pas indemne de tout cela. Pour l’hommage à notre collègue disparu et dans les débats internes qui ont suivi, la question des limites à la liberté d’expression revient en boomerang. Comment pratiquer une libre expression sans causer de « tort », sans manquer de respect, sans nuire ? Et dans le même temps, traduisant un malaise, se pose le risque de l’autocensure.

C’est dans ce contexte que nous autres, enseignants en histoire et d’éducation morale et civique sommes amenés à nous questionner sur notre rapport à la liberté d’expression face aux élèves. Il est vrai que nous nous plaignons souvent du manque de temps dont nous disposons pour traiter les sujets d’étude au programme et accueillir au mieux la libre parole des élèves réagissant au cours. Cependant, au-delà de cette contrainte de temps, le véritable enjeu n’est-il pas la façon dont nous recevons les interventions (écrites ou orales) des élèves sur des sujets délicats relatifs à l’Histoire ou à des problématiques sociétales ? C’est ce dernier point que nous tenterons d’aborder plus loin.

Que ce soit en histoire-géographie ou dans le cadre de l’Enseignement Moral et Civique, nous sommes confrontés à des thèmes à aborder que l’on sait « vifs » ou « sensibles ». Aborder sur notre territoire en histoire par exemple la guerre d’Algérie et le rapport à la mémoire implique de bien choisir les mots, d’être vigilant à la réception de la part de nos élèves. Lorsque nous nous efforçons de démontrer la complexité d’écrire l’histoire de cette guerre pour les historiens, lorsque nous insistons sur la concurrence des mémoires du fait de la multiplicité des acteurs et des blessures survenues pendant et après le conflit, nous devons prendre en compte le fait que pour nombre de lycéens en Lot-et-Garonne, ces événements ont une résonance particulière. Souvent, ils connaissent déjà la signification des termes « harkis », « pieds-noirs » ou « FLN ». La réception de leur parole peut être décisive car cette dernière retranscrit parfois des interrogations d’ordre identitaire, d’où la nécessité en tant qu’enseignant d’être solide sur les connaissances et juste dans le choix des mots en réponse à ces mêmes interrogations. Ce sont autant de temps d’échanges qui peuvent être forts dans la relation que nous entretenons avec nos classes. Dans ce cas de figure, nous pouvons néanmoins nous appuyer sur de multiples travaux de recherche, sur des faits et une actualité qui permettent de diffuser un discours de plus en plus rassembleur. Mais il est des situations dans lesquelles nous avons moins de prises.

D’autres sujets peuvent effectivement occasionner des discours violents véhiculés par des élèves, cette fois ne mêlant pas forcément directement leur propre vécu et qui impliqueraient des heures de retour sur les faits historiques pour donner à comprendre la gravité de certains actes ou propos. Citons une situation vécue en classe lors d’un cours sur la politique d’extermination menée durant la Seconde Guerre mondiale contre les populations juives. Diffuser des extraits du documentaire d’Alain Resnais  Nuit et Brouillard avec ses images d’archives implique déjà de poser la question de la sensibilité de chacun. Aussi, comment accueillir une question d’élève qui à l’issue d’un cours sur la politique antisémite nazie pose la question « mais pourquoi cette haine des juifs ? ». De nouveau, cette fois sur un sujet sensible, sur toile de fond d’un risque de recrudescence de l’antisémitisme en France comme ailleurs, comment – malgré le faible nombre d’heures que nous devons accorder à la Seconde Guerre mondiale – ne pas prendre le temps de répondre à une telle question ?

Reprenons le même contexte de cours. Cette fois, admettons qu’un élève se permette de faire une blague, une provocation, ou une remarque déplacée en lien avec le sujet. Quelle réaction adopter ? Faut-il être intransigeant ? Ou bien prendre le temps avec l’ensemble de la classe d’expliquer que le contexte n’est pas le bon, que la remarque, la prise de parole est particulièrement malvenue ? Il serait malhonnête également de ne pas évoquer le fait que le choix des mots, le ton sur lequel est prononcé le propos, mais aussi le profil de l’élève (d’habitude discret ? provocateur ? sérieux ? joueur ? poli et respectueux d’habitude ?) entrent forcément en considération dans la réaction du professeur.

Un autre facteur ne peut être omis, il s’agit des valeurs de l’enseignant, de nos propres valeurs, notre vécu et histoire en tant que personne, notre sensibilité face au thème abordé et notre propre rapport aux divers types d’humour ou propos provocants /polémiques. Il semble évident que bien réagir, être en mesure d’agir en fonction de la gravité d’une intervention implique d’avoir rapidement le recul nécessaire. Sans doute faut-il en juger selon le contexte, comme nous le voyons dans l’exemple évoqué ci-dessus : quel cours fait-on ? Quels propos tient-on au moment de la prise de parole de l’élève ? Quelle est l’actualité récente autour du sujet ? Dans quelles circonstances précises les mots sont-ils prononcés ? De même, nous devons être attentifs à la réaction des autres élèves. Au milieu de tant de paramètres, comment donc être juste dans nos réactions si un élève se permet une intervention malvenue et brandit pour se justifier les concepts d’humour et de liberté d’expression ? Il ne s’agit ici que d’un aperçu de la complexité inhérente à l’exercice de la liberté d’expression dans le cadre d’une classe.

Évoquer l’essor du terrorisme, l’atteinte aux valeurs républicaines de liberté, d’égalité, de fraternité que représentent l’islamisme et les attentats ne sont finalement que d’autres exemples de sujets délicats à aborder en classe. Ce thème survient en histoire et en géographie en première et en terminale, mais aussi transparaît en EMC tout au long du lycée. Aussi, utiliser des caricatures de Mahomet de Charlie Hebdo peut être un support pour sensibiliser à la lutte contre les amalgames Islam / islamisme ; elles peuvent aussi être un outil pour défendre la liberté d’expression en Enseignement Moral et Civique, ou encore un support intéressant pour évoquer les nouvelles formes de conflictualités en histoire et en géographie.

Une nouvelle fois, montrer ce type de documents, même s’il peut choquer (libre à chacun de prendre les dispositions nécessaires pour ne pas heurter la sensibilité des élèves), ne doit pas engendrer chez l’enseignant un quelconque sentiment de prendre un risque.

Autant d’éléments de réflexion qui permettent donc aujourd’hui de mettre en lumière un rapport ambigu, complexe à la liberté d’expression, que nous nous placions du point de vue de nos élèves ou de l’enseignant. Nous prônons une liberté dans nos cours qui en réalité n’est pas évidente à mettre réellement en œuvre, il est difficile d’accorder une parole totalement libre en classe, que l’on soit contraint par le temps, par la peur de trop dévier de nos programmes ou de faire face à des paroles ou des écrits qui pourraient créer des situations inconfortables. Pour autant, défendre la liberté d’expression sans la mettre en œuvre dans nos classes serait un non-sens. Si l’on veut lui accorder la place la plus dense possible en dépit des contraintes, à nous de prendre le temps de laisser la parole aux élèves et de les écouter vraiment sans regarder la montre ; à nous aussi d’assumer pleinement le fait de prendre le temps pour expliquer, faire des liens à l’actualité… sans état d’âme lorsque nous le jugeons nécessaire dans le cadre de questions, d’interrogations qu’il serait dommage de laisser sans réponse approfondie. Enfin, s’efforcer de faire régner ce principe de la liberté d’expression appelle comme nous l’avons vu jusqu’à présent à poser la question de ses limites. A défaut d’avoir un cadre très précis permettant d’agir le plus justement possible, à nous avec nos élèves d’établir le cadre le plus serein possible en revenant toujours à la loi et au sens des mots « liberté d’expression ». Les écrits, les prises de parole doivent suivre quelques grands principes permettant à tout un chacun d’émettre ou de recevoir en toute confiance les paroles et pensées de ceux qui l’entourent : s’exprimer toujours dans le respect d’autrui, ne jamais user de propos diffamatoires, racistes incitant à la haine raciale ou au meurtre, toutes ces formes de propos étant punies par la loi. Mais nous venons de le voir, ces limites restent bien floues pour nous guider quant à l’attitude à adopter lorsque des propos se trouvent « sur le fil ».

Un enjeu essentiel qui se dessine alors est de sensibiliser les élèves à ces mêmes limites, autrement s’opposera toujours la question de la conscience de la gravité des propos proférés. Enjeu d’éducation mené justement par notre collègue Samuel Paty aux répercussions tragiques en octobre 2020.

Le dernier enjeu est alors le soutien que nous pouvons attendre face à une telle mission. S’adapter, agir / réagir selon notre libre-arbitre sur l’instant au sein de notre classe en composant avec des principes difficiles à mettre en œuvre devient de plus en plus difficile et ce, au contact d’un public de plus en plus hétérogène en quête de réponses à ses questions, en proie à des sources d’informations multiples et parfois contestables… Face à des questions vives et sensibles, nous ne devrions même pas évoquer le terme d’ « adaptation », nous ne devons pas redouter de faire « les bons choix ». Les récents événements montrent qu’il faut une réponse collective. Remettre la parole sincère et bienveillante au cœur des échanges dans la communauté éducative, entre les élèves, les enseignants, les parents et l’ensemble des personnels éducatifs.

Mmes Aurélie BRAJOUX et Florence LOHOU enseignantes d’histoire-géographie et d’éducation morale et civique au lycée Georges LEYGUES à Villeneuve-sur-Lot

« L’Homme est fait pour être libre, l’Homme est fait pour être heureux ».

Tribune liberté d’expression

Écrire une tribune sur la liberté d’expression, en France, en 2020, quand on est un professeur Lettres-Histoire en lycée professionnel doit interroger. Pourquoi ? N’est-ce pas clair ? Qu’y a –t-il à rajouter à tout ce qui a pu être écrit à ce sujet dans la patrie des droits de l’homme ? Lorsque j’étais étudiant, un de mes professeurs de lettres à Bordeaux III nous avait rappelé que lorsqu’il y a besoin de dire l’évidence, c’est qu’il n’y a plus d’évidence. La liberté d’expression serait-elle donc en danger au sein même de notre République ? Et bien oui. Elle est à la fois précieuse et dangereuse, c’est pourquoi on l’attaque tant, de toute part et de tout temps. Bien sûr il y a le terrorisme, l’affaire des caricatures qui ne fait que confirmer que le religieux s’accommode mal avec elle, parce que c’est une grande gueule qui ne respecte pas le sacré d’une parole descendue du ciel. Elle est impertinente, incontrôlable, et refuse de prendre des vessies pour des lanternes. D’ailleurs les pays qui ont réussi à la museler sont des parangons de vertu, où tout est en ordre, tout le monde marchant au pas avec le doigt sur la couture du pantalon. Chez nous c’est le bazar démocratique, ça braille, ça manifeste et d’aucuns travaillent à nous mettre en marche dans un monde plus beau, plus rond, plus juste, plus performant. Alors comment calme-t-on un chien qui aboie ? Et bien déjà, on lui montre qui est son maître, on se montre ferme. C’est pas bien, c’est même mal, mais parfois par inadvertance, un pied bien planqué dans un Ranger écrase une patte ou finit sa course dans un museau. Oui, on peut rire jaune lorsqu’on voit les nouvelles gueules cassées de ceux qui se sont un peu trop exprimés dans les défilés. On peut aussi attacher le chien, le garder confiné à la maison et pendant ce temps être tranquille pour faire passer de nouvelles règles un peu plus restrictives. Et oui car pour notre sécurité globale, il nous faut un cadre fort, et protéger ceux qui le font respecter. Nous sommes désormais priés de regarder à côté afin de ne plus dénoncer les croche-pieds ou les cerveaux dégoupillés. Autre moyen d’atteindre notre liberté d’expression c’est la muselière. La grande muette n’est plus l’apanage des militaires, mais c’est devenu celui de tout bon fonctionnaire, prié de se mordre la langue avant de dire du mal de son ministère. Le droit de réserve est dans la place. Heureusement qu’il reste les médias pour dénoncer tout ça, le quatrième pouvoir, symbole même de la liberté d’expression. Malheureusement, il a bien du plomb dans l’aile quand on voit qui le détient. Les hommes d’affaire et les financiers veillent sur lui, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles. Non cette mère des libertés n’a plus rien d’une évidence, y compris dans notre pays, alors oui, parlons-en tant qu’on le peut, défendons la, et dénonçons ceux qui l’attaquent, car n’oublions pas, comme dit le poète : « L’Homme est fait pour être libre, l’Homme est fait pour être heureux ».

Jean-Robert Buigues PLP Lettres-Histoire lycée Leygues-Couffignal, Villeneuve-sur-Lot

« User de sa raison et non de celle d’un autre »

Lors d’un cours sur la laïcité en classe de 3ème, l’activité commence par un petit questionnaire permettant de savoir où en sont les élèves de leurs connaissances sur cette notion et d’engager un travail plus approfondi sur le sujet. Il s‘agit d’un vrai/faux.

A l’affirmation « j’ai le droit de parler de religion à l’école », une forte majorité des élèves répond « faux ». Cela montre bien qu’une chape de plomb s’est abattue sur le sujet, que les élèves ont intériorisé l’idée que la religion était un sujet tabou. Je pense que certains collègues auraient aussi répondu « faux » à la proposition, tant il est des sujets qu’on ne souhaite pas aborder comme si on craignait d’ouvrir une boîte de pandore, de trahir le principe de laïcité, d’avoir peur de blesser certains élèves ou tout simplement parce qu’on ne sent pas assez formé pour traiter la question ou, pire, avoir à répondre à une question ou une affirmation embarrassante. L’obligation faite aux élèves de ne pas montrer de signes ou de tenues par lesquels ils manifestent ostensiblement une appartenance religieuse, ou l’interdiction de faire du prosélytisme religieux se sont peu à peu transformées en un diktat : on ne parle pas de religion à l’école. La laïcité est alors dans l’esprit de beaucoup un catalogue d’interdits, alors qu’elle est le cadre dans lequel devraient s’épanouir les valeurs de notre République, liberté, égalité, fraternité.

Rappelons d’abord les textes. Si les élèves doivent respecter une certaine discrétion et ne pas chercher à imposer leurs convictions religieuses aux autres, et l’enseignant adopter une stricte neutralité, parler de religion dans un établissement scolaire n’est pas interdit.

Cela se fait, de toutes façons, au travers des programmes, notamment d’histoire où il s’agit, bien entendu, d’aborder le fait religieux, non sous l’angle de la conviction mais de la connaissance. Comment, en effet, évoquer l’antiquité sans aborder les mythes ? Comment parler de la naissance du monothéisme en sixième sans parler du judaïsme ? Le premier thème du programme d’histoire de cinquième ne s’intitule-t-il pas « chrétientés et islam (VIe-XIIIe siècles), des mondes en contact » ? Comment échapper à la religion catholique quand on traite l’Occident féodal ? Le XVIe siècle peut-il être étudié sans évoquer le protestantisme ? Ne parle-t-on pas de religion quand on évoque les Lumières ou la révolution française en quatrième ou encore le XIXème siècle même s’il s’agit de l’évoquer sous le prisme conflictuel ? Comment donner une culture aux enfants sans leur parler des religions ?

L’école est le lieu où l’on doit pouvoir parler de tout. Il ne faut pas laisser certains sujets uniquement se développer dans la sphère privée. L’école peut et doit s’emparer de tous les sujets, c’est à cette condition qu’elle formera des citoyens libres, autonomes, capable de jugement, d’esprit critique. Il faut créer du dialogue, de l’échange, de l’écoute afin que chacun sente qu’il peut s’exprimer librement et surtout être écouté, pris en compte.

Dans le domaine des valeurs qu’en tant qu’enseignant il m’est demandé de transmettre, il semble impossible d’asséner des vérités toutes faites aux élèves, des contenus autoritaires. Enseigner des valeurs, ce n’est pas enseigner des faits. En effet, mener une séance sur le déroulement de la première guerre mondiale est largement moins compliqué que de s’attaquer à un cours sur la liberté d’expression, valeur essentielle de la République ! Car il semble compliqué de transmettre des valeurs à des élèves qui constatent tous les jours qu’elles s’appliquent bien imparfaitement dans la société. Bien difficile de faire partager la valeur d’égalité dans un système éducatif qui est largement inégalitaire. Pas évident de brandir la fraternité dans une société qui prône l’individualisme. Ambitieux de célébrer la liberté dans une époque largement répressive. Une pédagogie descendante dans ce domaine est donc assez vaine, qui peut croire que proclamer les valeurs républicaines suffit pour qu’elles s’incarnent ? Donc oui, j’y reviens, aborder avec les élèves tous les sujets, établir la confiance, les rassurer sur le fait qu’ils peuvent ne pas être d’accord, qu’ils peuvent ne pas apprécier telle ou telle idée ou la façon de l’exprimer, mais permettre la réflexion, leur apporter les éléments du débat, les aider à s’orienter, à devenir autonomes, à construire leur pensée, à s’opposer mais à tolérer, à envisager la diversité, à casser les stéréotypes, bref les aider à « user de sa raison et non de celle d’un autre » pour citer Rousseau. Mission difficile certes mais il n’est pas interdit de faire confiance à l’intelligence de nos élèves. Mission difficile mais obligatoire, qui doit être menée collectivement, sur le long terme et pas seulement en réaction à un événement dramatique. Ne pas craindre, non plus, qu’il n’y ait pas d’effets immédiats. Qui sait, en tant qu’enseignant, ce qu’il laisse comme empreinte ? Quelques jours après l’assassinat de Samuel Paty, j’ai reçu le message suivant d’une ancienne élève :

« Je ne sais pas si vous vous souvenez de moi mais je me permets de vous envoyer un message en ces circonstances difficiles pour vous et tout le corps enseignant, un message de soutien et de remerciement Merci de nous avoir ouvert l’esprit, d’avoir participé à notre éducation, de nous avoir enseigné des valeurs essentielles comme, entre autre, la liberté d’expression. je pense fort à vous tous qui avez marqué des années importantes dans ma vie. À vous tous que je porte dans mon cœur. »

Manuel Galiana Professeur d’Histoire-géographie

Collège Anatole France à Villeneuve sur Lot

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