En l’espace de 48 heures près de 80 000 personnes, essentiellement des jeunes, parfois même des familles, sont entrées illégalement sur le territoire de l’enclave espagnole.
La plupart étaient persuadés qu’en arrivant à la nage depuis les plages marocaines qui jouxtent le poste frontière de El Tarajal, ils ne pourraient pas être refoulés « à chaud » (en espagnol :devolución en caliente). En effet un arrêté récent du Tribunal Supremo espagnol précisait que ce renvoi immédiat vers le Maroc ne pouvait s’appliquer qu’aux personnes qui auraient franchi illégalement des barrières frontalières. En contournant la jetée qui marque en mer la frontière entre Espagne et Maroc, ils pensaient pouvoir bénéficier d’un traitement différent : les autorités espagnoles devraient, selon eux, étudier leur cas individuellement, et même les accueillir s’ils étaient mineurs.
Les jours suivants, près de 70 000 migrants sont retournés au Maroc devant le manque de perspectives viables qui s’offraient à eux, autant pour l’hébergement que pour la nourriture dans une ville de 83 000 habitants qui se retrouvait complètement paralysée en cette fin juillet.
Toutefois environ 8 000 personnes, surtout des mineurs, sont encore aujourd’hui dans l’enclave espagnole, à vivre dans des condition très précaires sur le plage de El Trampolín.
Au total 141 victimes, la plupart noyées, ont été recensées des deux côtés de la frontière par les ONG marocaines mais Rabat garde toujours le silence sur cet événement qui met en lumière le désespoir d’une partie de sa jeunesse devant le manque de perspective d’avenir.
Aujourd’hui il semble évident que tous ont été victimes d’un mouvement de masse provoqué par les réseaux sociaux, mais le manque de réactions de la part du Maroc devant ce déferlement de migrants vers le poste frontière de El Tarajal pose question : les services de police et de sécurité marocains qui ont la réputation de suivre de près les faits et gestes de la population n’ont pas bougé devant les camions ou les bus qui apportaient les candidats à l’exil près de la frontière. Pire encore, le roi du Mohamed VI qui se trouvait alors à Tétouan (à 40 Km de Ceuta) pour la fête du Trône, ne pouvait ignorer un tel mouvement de population.
Dès lors il convient de se poser des questions face au manque de réaction du Maroc car il est désormais établi que la question de Ceuta et Melilla reste un moyen de pression marocain sur l’Espagne.
S’agit-il d’un mouvement d’humeur du gouvernement marocain après la visite de Pedro Sánchez, le chef du gouvernement espagnol, à Alger pour relancer des relations détériorées après la reconnaissance par le gouvernement espagnol de la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental ?
Les autorités espagnoles, tout au long de cet épisode, n’ont cessé d’insister sur les relations fluides et sur la totale coopération entre les deux états : le gouvernement espagnol veut éviter à tout prix de froisser son homologue marocain, pourtant la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental ne semble pas suffire pour s’attirer les bonnes grâces de Rabat et, en Espagne, l’opposition (Partido Popular et Vox) au gouvernement de Pedro Sánchez pense qu’une attitude plus ferme vis à vis du Maroc est indispensable pour établir des relations d’égal à égal avec le voisin du sud.
Contrairement à la crise de 2021, ce dernier épisode a eu des répercussions au niveau européen. En 2021, l’UE avait fait bloc pour soutenir l’Espagne face au Maroc mais en 2026 les temps ont changé et, avec la montée des partis d’extrême droite, le refus de toute immigration a fait son chemin dans de nombreux pays de l’Union Européenne. Résultat, c’est Pedro Sánchez et son gouvernement progressiste qui est devenu la cible des critiques de nombreux pays, l’Italie de G. Meloni en particulier ; ces derniers dénoncent le supposé « appel d’air » provoqué par la récente régularisation de 500 000 sans papiers en Espagne.
Quant aux partis de droite et d’extrême-droite espagnols (P.P. et Vox), ils instrumentalisent cette crise migratoire pour provoquer une crise politique en vue de déstabiliser le gouvernement de Pedro Sánchez.
Avec cette crise migratoire, l’unité de l’Union Européenne semble avoir volé en éclat et, évidemment, Donald Trump s’est empressé d’en tirer avantage dans sa guerre contre l’immigration, suivi par tous les partis de l’extrême droite européenne qui lui ont emboîté le pas.
Illustration de l’embarras des autorités européennes, leur dernière déclaration : elles affirment, à la fin du mois d’août, que « tous les migrants entrés illégalement à Ceuta doivent être reconduits à la frontière » mais que « l’Espagne a le devoir de garantir la protection des personnes vulnérables ».
Nul doute que le thème de l’immigration sera, pour les mois à venir, la véritable « pomme de discorde » entre les différents pays de l’Union Européenne.
Yves Zurlo
