17 septembre 2021 Par Julian Colling

La prise de pouvoir des fondamentalistes menaçait en premier lieu tout un pan éduqué de la société afghane, désireux de progrès. Certain·e·s ont pu se réfugier au Tadjikistan voisin. Témoignages.

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·  Douchanbé (Tadjikistan).– Au bout de quelques minutes de discussion, le jeune homme ne retient plus ses larmes. « Je n’arrive plus à différencier les jours des nuits, j’ai un mal de crâne terrible, je stresse en permanence », souffle Hasibullah Ahmadi, 26 ans.

Une heure auparavant, nous le croisons sur un trottoir de Douchanbé, l’assourdissante et chaotique capitale tadjike, perpétuellement en travaux. Il nous semble perdu, l’air groggy, tentant de héler un taxi. On lui demande s’il est afghan, il l’est. Dans le véhicule qui file vers Vahdat, 25 km à l’est de Douchanbé, le regard hagard, il nous confie être un journaliste originaire de Kaboul.

« Je travaillais dans une radio locale quand les talibans m’ont contacté et demandé de coopérer avec eux, il y a quelques mois, raconte-t-il. Ils voulaient contrôler nos programmes. J’ai changé mon numéro et continué mon travail, mais un jour, une voiture a bloqué mon taxi et des hommes m’ont demandé de monter avec eux. Ils m’ont reproché de ne pas faire ce qu’ils m’avaient demandé, avant de me menacer de me tuer. J’étais terrifié et je leur ai demandé une dernière chance. »

Peur pour ceux restés au pays

Parmi ses proches et son encadrement, c’est la panique. Finalement, avec l’aide du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, il parvient à rejoindre le Tadjikistan frontalier. Il dort désormais dans un foyer à Vahdat, petite ville devenue au fil des ans un véritable « Little Afghanistan », où vivent au moins 5 000 réfugiés afghans. Certains sont là depuis bon nombre d’années, d’autres sont arrivés tout récemment, comme Hasibullah.

« Je voulais que ma famille vienne avec moi mais avec la fermeture des ambassades et les prix délirants des visas au marché noir, c’était devenu impossible », dit-il, les yeux humides. Il se sent terriblement seul, coupé des siens. Il erre dans les rues tadjikes, à son tour terrifié pour ceux restés en Afghanistan. « Les talibans continuent à chercher mes proches, alors ils se terrent chez eux, ne sortent plus. Je ne sais pas quoi faire. Ma tante aux États-Unis dit qu’elle va essayer de tous nous faire émigrer là-bas. »

Lima Ahdi, journaliste pachtoune, a dû fuir l'Afghanistan après des menaces répétées. Elle pose sur la plus grande place de Douchanbé. © Photo Julian Colling pour Mediapart

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Cette crainte pour la famille restée au pays ronge également Lima Ahdi, 25 ans, elle aussi journaliste, la profession sans doute la plus en danger en Afghanistan, surtout en cas de collaboration avec un média étranger. Lima travaillait pour Radio Liberty – bien connue dans l’espace post-soviétique –, qui est financée par le Congrès états-unien.

Autre élément aggravant pour la jeune femme, originaire de la province de Wardak : elle est d’ethnie pachtoune, comme la majorité des talibans. « Au début de l’année, ils ont commencé à appeler chez nous, à demander où j’étais, se souvient-elle. Ils disaient à mes parents : “Votre fille est pachtoune, comment peut-elle travailler pour les Américains ?J’ai moi-même reçu des appels anonymes, ils disaient qu’ils allaient venir me prendre, me faire vivre l’enfer. »

Il n’y a presque plus de femmes dans les rues, quand les talibans en voient dehors, ils crient et jurent : “Que fais-tu là ? Rentre chez toi, ou sors uniquement avec un homme !” Lima Ahdi, réfugiée au Tadjikistan

Aidée par ses supérieurs, Lima part se cacher seule quatre mois à l’hôtel à Kaboul, puis deux mois sous protection. Les talibans progressent ; on lui conseille de quitter le pays. Elle atterrit au Tadjikistan fin juillet, juste avant la chute de Kaboul. Désormais en sécurité, elle vit une expérience nouvelle et déstabilisante : « C’est extrêmement étrange et assez difficile pour moi de vivre seule, je l’avoue. C’est la première fois ! Dans notre société traditionnelle, les femmes vivent en famille, puis avec leur mari, jamais seules comme moi. »

À Douchanbé, elle ne peut plus travailler et reçoit un peu d’aide de sa famille. Elle craint pour ses proches : « Lorsqu’ils ne répondent pas pendant cinq minutes, mon sang se glace. » Sa mère rase désormais les murs en allant chercher le pain dans Kaboul. Les femmes ont dû se précipiter au centre-ville acheter des burqas, un vêtement quasiment oublié depuis 20 ans.

« Il n’y a presque plus de femmes dans les rues, quand les talibans en voient dehors, ils crient et jurent : “Que fais-tu là ? Rentre chez toi, ou sors uniquement avec un homme !” », assure la jeune femme. La mère de Lima est institutrice. Elle était respectée, « maintenant elle n’est plus rien ». « S’ils s’en prennent à ma famille à cause de moi, je devrais y retourner et me rendre. »

Les femmes en première ligne

Née en 1996, elle fait partie de cette jeunesse afghane qui a grandi en ville dans un Afghanistan « sans talibans ». Les nouveaux maîtres de Kaboul prétendent avoir changé, mais les témoignages disent autre chose. « Ils sont en train de tout effacer », assène la journaliste.

Lima Ahdi nous emmène dans un immeuble soviétique décrépi des faubourgs de Douchanbé pour retrouver un de ses ex-collègues. Reza*, 38 ans, travaillait lui aussi avec Radio Liberty, mais dans la grande ville de l’Ouest, Hérat, près de la frontière iranienne. Une province tombée le 12 août à l’issue d’une offensive massive.

Reza, journaliste collaborant avec un média étranger, s'est retrouvé menacé de mort, sur une liste de cibles désignées par les talibans. © Photo Julian Colling pour Mediapart
Reza, journaliste collaborant avec un média étranger, s'est retrouvé menacé de mort, sur une liste de cibles désignées par les talibans. © Photo Julian Colling pour Mediapart

Reza est un Afghan perse et chiite – les talibans sont sunnites. Il n’a pas attendu la chute de sa ville pour fuir et rejoindre le Tadjikistan avec sa femme et ses trois enfants, non sans avoir déboursé 7 000 euros pour un visa businessau marché noir ainsi qu’un vol hors de prix via Dubaï. « Les talibans m’ont menacé et reproché d’exagérer leurs exactions dans mes reportages. J’ai appris par la suite, il y a quelques mois, que je figurais sur leur liste interne de 28 cibles désignées. »

Le journaliste est désormais en sécurité, mais l’amertume et la tristesse dominent. « Tous nos efforts depuis 20 ans pour essayer de changer le pays, informer les gens, tout ceci est réduit à néant, ça n’a servi à rien. Voir les infos de l’autre côté de la frontière est très douloureux, les femmes ne peuvent même plus étudier, se désole-t-il. Aussi ma famille là-bas est peut-être en danger à cause de mon métier. Je m’en veux, j’ai honte et me sens coupable d’avoir fui en laissant mes proches derrière. Mais c’est comme ça. » Il doit repartir de zéro.

La situation est la même pour la championne d’Afghanistan de taekwondo et activiste féministe Fereshteh Hosseini. À 23 ans seulement, elle apprend par les services de renseignement afghans, en début d’année, qu’elle figure elle aussi sur la liste des personnes ciblées. « J’avais l’habitude d’être menacée, je n’y prêtais pas attention car je voulais aider mon pays », dit-elle dans la capitale tadjike, où elle est arrivée en juillet.

Fereshteh est championne de Taekwondo et activiste féministe. Elle est visée par les talibans et réfugiée à Douchanbé avec sa mère. © Photo Julian Colling pour Mediapart
Fereshteh est championne de Taekwondo et activiste féministe. Elle est visée par les talibans et réfugiée à Douchanbé avec sa mère. © Photo Julian Colling pour Mediapart

Sa famille a déjà connu l’horreur. « Juste avant ma naissance, mon père et mon frère ont été tués par les talibans lors de leur précédent règne. Je ne voulais pas que ma mère revive ce chagrin. » Après un premier passage en Ouzbékistan, puis un passage à Kaboul en juin, elle décide, après avoir été attaquée dans la rue, de partir avec sa mère au Tadjikistan.

« J’ai peur pour l’avenir. Les talibans sont des illettrés pour la plupart, ils ne comprennent rien au monde actuel, dans lequel les femmes doivent avoir toute leur place. S’ils veulent un État stable, ils vont devoir laisser les gens vivre leur vie comme avant, laisser les femmes s’épanouir et travailler. »

Minorités en danger

Outre la détestation de la classe éduquée afghane, les talibans s’en prennent à ceux qui n’appartiennent pas à leur ethnie.

À Vahdat, c’est un architecte et ingénieur à la longue carrière, Jahwad, que l’on retrouve dans un appartement sans meubles, avec quelques ampoules nues en guise d’éclairage et des matelas au sol pour lui, sa femme et ses quatre enfants. L’homme de 53 ans a lui aussi tiré un trait sur sa vie d’avant.

Pendant plus de 20 ans, il a sillonné les régions afghanes pour le Réseau Aga Khan de développement, un ensemble d’agences créé en 1984 par le leader du culte ismaélien nizârite, et qui vise à améliorer les conditions de vie – logements, eau, infrastructures… – dans les pays émergents. La famille de Jahwad est elle-même ismaélienne, un courant ésotérique de l’islam chiite.

« Pour couronner le tout, nous sommes aussi ethniquement des Hazaras ! », ajoute-t-il dans un rictus. D’origine mongole et chiites, les Hazaras constituent le troisième plus grand groupe ethnique en Afghanistan (10 %), derrière les Pachtounes (40 %) et les Tadjiks (27 %). Mediapart en a croisé d’autres en exil, à Douchanbé et Vahdat. Des milliers d’entre eux ont été persécutés et tués par les talibans entre 1996 et 2001.

C’est simple, les minorités n’ont jamais eu une vie facile avec les talibans

Reza, réfugié afghan, perse et chiite

Travaillant de plus pour une agence étrangère en lien avec des ambassades occidentales – qui a pourtant aussi profité aux talibans dans les régions, notamment dans l’agriculture –, Jahwad sait qu’il avait toutes les chances d’avoir des problèmes. « Dans la région où je travaillais souvent, le Badakhchan [nord-est du pays, à côté du Tadjikistan – ndlr], la situation s’est dégradée très vite, personne ne s’attendait à des conquêtes aussi rapides. Et chez nous, dans le Wardak, nos voisins, des Pachtounes avec de longues barbes, étaient ravis des victoires talibanes. Cela nous a inquiétés. »

« C’est simple, les minorités n’ont jamais eu une vie facile avec les talibans »,ajoute Reza. Pour eux, les Pachtounes doivent absolument être favorisés – le revers étant qu’ils peuvent aussi être plus vite considérés comme des traîtres, comme Lima.

Jahwad, ici à gauche de l'Aga Khan sur la photo, lors d'une visite en Afghanistan dans les années 1990. © Photo Julian Colling pour Mediapart
Jahwad, ici à gauche de l'Aga Khan sur la photo, lors d'une visite en Afghanistan dans les années 1990. © Photo Julian Colling pour Mediapart

Arrivé il y a deux mois, Jahwad cherche désormais du travail dans le bâtiment. Son fils aîné va déjà à l’usine. « Au moins, il y a d’autres ismaéliens et Hazaras à Vahdat, on va s’entraider, cela crée un réseau. » La vie est déjà difficile pour les Tadjiks eux-mêmes, dans un pays classé seulement 188e à l’index du PIB par habitant, le plus pauvre d’ex-URSS, qui vient de fêter ses 30 ans d’indépendance.

À l’image des autres républiques post-soviétiques, le Tadjikistan (10 millions d’habitants) n’a jamais été particulièrement ouvert aux migrants. Après la chute de Kaboul, il n’a pas réellement ouvert ses frontières aux Afghans en fuite. Pour l’instant, des rapports évoquent tout juste quelques centaines d’entre eux, passés de l’autre côté à temps, et vivant dans des tentes près de la frontière terrestre afghane – il est vrai contrôlée côté afghan par les talibans.

Mais cela pourrait changer prochainement. La population tadjike, un peuple perse, est majoritairement en faveur de l’accueil de leurs amis afghans (dont beaucoup sont des Tadjiks ethniques). L’Afghanistan avait accueilli des Tadjiks pendant la guerre civile tadjike. Surtout, les deux peuples sont proches et se comprennent : le tadjik et le dari afghan, deux dialectes du persan, sont très similaires.

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L’intégration n’est cependant pas aisée. Le travail se fait rare. Pire, les réfugiés afghans ne peuvent pas habiter à Douchanbé, à cause d’une loi de 2005 ; ils se rabattent donc sur Vahdat, à une grosse demi-heure en voiture. « On ressent encore de la méfiance à notre égard, témoigne Reza, le journaliste. Mais nous sommes très reconnaissants au Tadjikistan de nous avoir ouvert ses portes et globalement, les rapports avec les Tadjiks sont bons. » Un avis partagé par Jahwad, qui vient de recevoir sa carte de réfugié.

Sikandar Khalikyar a fui les talibans en 2015. Il a crée un centre éducatif et de langues vivantes pour les réfugiés afghans à Vahdat, le « Little Afghanistan » tadjik. © Photo Julian Colling pour Mediapart
Sikandar Khalikyar a fui les talibans en 2015. Il a crée un centre éducatif et de langues vivantes pour les réfugiés afghans à Vahdat, le « Little Afghanistan » tadjik. © Photo Julian Colling pour Mediapart

Sikandar Khalikyar a fui les talibans en 2015. Il a crée un centre éducatif et de langues vivantes pour les réfugiés afghans à Vahdat, le « Little Afghanistan » tadjik. © Photo Julian Colling pour Mediapart

Son fils cadet, francophone et anglophone, va donner des cours de langue au centre éducatif créé à Vahdat par Sikandar Khalikyar, un autre réfugié hazara, arrivé en 2015. « Je me devais d’essayer de faire quelque chose pour continuer l’éducation des Afghans qui arrivent au Tadjikistan, je pense notamment aux jeunes femmes, dit ce dernier. Pour moi, c’est ça le plus terrible avec la crise actuelle : que va-t-il se passer pour les filles afghanes ? C’est terrifiant. »

D’autres réfugiés continueront à arriver. Sikandar, Lima, Hasibullah, Fereshteh et les autres savent qu’avec le joug taliban, ils ne sont pas près de revoir « watan », leur patrie. Aussi, ils voient tous le Tadjikistan comme une étape dans un exil plus lointain. La plupart pensent au Canada, où beaucoup d’Afghans ont au moins un proche, et où la communauté afghane est importante. « Ma sœur vit à Toronto, confie Jahwad. Ce serait un grand soulagement de pouvoir la rejoindre. »

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