Dans cette bourgade rurale de la région Amhara, occupée par les rebelles tigréens pendant un mois, vingt-cinq hommes ont été exécutés.

Par Noé Hochet-Bodin(Teraf (Ethiopie), envoyé spécial) Publié le 18 décembre 2021 à 11h15 – Mis à jour le 18 décembre 2021 à 11h20

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Un homme marche au milieu des tombes fraîches d’habitants de Teraf, près de Kemise, en Ethiopie, le 10 décembre 2021. Vingt-cinq hommes ont été tués pendant l’attaque et l’occupation des lieux par les Forces de défense tigréennes et leurs alliés de l’Armée de libération oromo. EDUARDO SOTERAS POUR « LE MONDE »

Plusieurs fois par jour, les proches de Sheikh Hussein clament leur douleur en chantant. Ce vendredi 10 décembre marque pour eux la dernière journée du lekso, un rite funéraire éthiopien d’une semaine. A Teraf, une vingtaine de foyers pleurent simultanément leurs morts. Pendant plus d’un mois, cette commune rurale de quelques milliers d’habitants, située en région Amhara, dans le nord de l’Ethiopie, a été occupée par les rebelles des Forces de défense tigréennes (TDF), jusqu’à leur repli amorcé début décembre après une contre-offensive du gouvernement. Au cours de cette occupation, vingt-cinq habitants – tous des hommes – ont été exécutés.

Début décembre, Sheikh Hussein, 65 ans, et son fils de 14 ans revenaient des champs, comme tous les jours, avec leur chameau. « Ils les ont tués juste comme ça, sur le chemin, sans raison ; ils n’avaient pas d’arme », raconte Zeiba Getaneh, la veuve du fermier. Les corps recouverts de pierres et de branchages se trouvent en haut de la colline surplombant Teraf, entourés de vingt-trois autres sépultures.

Deux habitantes de Teraf, en Ethiopie, dont les maris ont été tués pendant l’occupation de la commune par les rebelles tigréens, en novembre et décembre 2021. A gauche, Aisha Ali chez elle. A droite, Zeiba Getaneh avec deux de ses enfants, devant leur maison ; elle a également perdu un fils de 14 ans. EDUARDO SOTERAS POUR « LE MONDE »

Pour s’emparer de la localité, les insurgés tigréens, épaulés par leurs alliés de l’Armée de libération oromo, ont dû faire face à la résistance de cette communauté de fermiers. Comme d’autres agriculteurs de Teraf, Mohammed Siraj Ibrahim, 31 ans, est devenu milicien au moment de l’arrivée des rebelles, début novembre. « Nous avons tenté de les arrêter, mais ils étaient trop nombreux, et nous avons rapidement manqué de munitions, se souvient-il. Finalement, nous avons pris la fuite. » Lire aussi Article réservé à nos abonnés « Ils pillent et ils détruisent tout » : en Ethiopie, la région Amhara éreintée par la guerre civile

Une suspicion permanente a ensuite plané sur les jeunes hommes restés sur place. Mohammed Ahmed, 30 ans, a ainsi été abordé par une patrouille tigréenne, fin novembre, alors qu’il partait à la recherche de sa femme et de ses deux enfants, cachés dans une forêt avoisinante lors de l’arrivée des rebelles. « Ils lui ont demandé sa carte d’identité et lui ont dit : “On te connaît, tu fais partie de la milice », raconte Aisha Ali, désormais sa veuve. Mohammed Ahmed a été tué en pleine rue, par balle.

Représailles

Des doyens de cette bourgade aux habitations éparpillées veulent croire en la dimension identitaire de ces crimes. « Nous sommes visés, car nous sommes amhara, c’est sûr ! », s’indigne Mohammed Siraj Ibrahim. Teraf est une commune à majorité amhara située dans l’Oromo Special Zone, un district à majorité oromo, la plus grande ethnie éthiopienne. Les conflits fonciers et territoriaux y sont fréquents.

Des villageois pleurent les morts à la maison d’Aisha Ali à Teraf, en Ethiopie, le 10 décembre 2021. EDUARDO SOTERAS POUR « LE MONDE »

Selon Human Rights Watch (HRW), les « TDF » et leurs alliés ont procédé à des exécutions semblables dans différentes parties de la région Amhara. « Ces meurtres ont apparemment été commis en guise de représailles [après] des attaques menées par des agriculteurs contre des forces tigréennes », écrit l’ONG dans un rapport publié le 9 décembre et consacré à des cas d’exécutions sommaires de civils par les forces tigréennes.

Son enquête se concentre sur deux localités du nord de la région, conquises par les « TDF » durant l’été. D’après les témoignages récoltés, les rebelles auraient tué vingt-six habitants du village de Chenna et vingt-trois dans la ville de Kobo entre fin août et début septembre. « Les forces tigréennes ont fait preuve d’un mépris brutal à l’égard de la vie humaine et des lois de la guerre, en exécutant des personnes sous leur garde », a déclaré Lama Fakih, directrice de la division crises et conflits à HRW.

De son côté, le gouvernement du premier ministre, Abiy Ahmed, a accusé, le 1er novembre, les « TDF » d’avoir aussi abattu cent jeunes hommes dans la ville de Kombolcha, à 370 kilomètres au nord d’Addis-Abeba.

« Nettoyage ethnique »

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a décidé vendredi 17 décembre de créer une commission internationale d’experts chargés d’enquêter et de réunir des preuves sur les exactions commises dans le cadre du conflit en Ethiopie. Des atrocités dont se sont rendus responsables les deux camps.

Des habitantes de Teraf, en Ethiopie, se sont rassemblées chez l’une d’entre elles pour pleurer les morts de la ville, le 10 décembre 2021. EDUARDO SOTERAS POUR « LE MONDE »

Une première enquête conjointe de la Commission éthiopienne des droits de l’homme et du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, parue en novembre, précisait que « des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité » auraient été commis dans la région du Tigré, en grande majorité contre des populations tigréennes. Le rapport conjoint n’estime pas le nombre de victimes potentielles. Un décompte de l’université de Gand, en Belgique, publié le 11 octobre, estime leur nombre à 3 055.

Les Etats-Unis n’hésitent pas à parler, dans certains cas, de « nettoyage ethnique » contre les Tigréens, notamment dans l’ouest de cette province où l’armée fédérale éthiopienne a été assistée par des soldats érythréens et des miliciens amhara.

Noé Hochet-Bodin(Teraf (Ethiopie), envoyé spécial)

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