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  Note d’actualité n°3 : Les Afriques face au Covid-19  
 


  Cette semaine, l’Institut des Afriques a cédé sa plume à Claudy Vouhé et Elisabeth Hofmann, du réseau Genre en Action et LAM; tous les deux membres de l’IdAf. Dans ce numéro, elles nous invitent à comprendre et à analyser l’impact de l’épidémie sur les droits des femmes et les rapports de genre en Afrique.   Bonne lecture !




   
Résumé de la situation Plusieurs articles récents d’économistes et de sociologues sur la pandémie Covid-19 en Afrique ont souligné que “le continent s’en sort plutôt bien” et que l’hécatombe annoncée n’a pas eu lieu. Tant mieux ! Cependant, en se focalisant sur des indicateurs économiques et sanitaires globalement positifs, ils omettent d’évoquer la “pandémie fantôme” qui y affecte les femmes et leurs droits. Des chiffres indiquent que les hommes meurent plus que les femmes, y compris en Afrique, les raisons sont encore à l’étude. Derrière ces statistiques émerge une autre réalité : si les femmes meurent moins, elles sont fortement affectées par la crise et les mesures de prévention de par leurs rôles sociaux et les inégalités de genre déjà à l’oeuvre.  
De tous les effets de cette crise sur les femmes en Afrique, ceux sur l’économie sont les plus visibles. Les femmes sont majoritairement dans le secteur informel et le confinement les heurte de plein fouet : fermeture ou horaires restreints des marchés, clientèle confinée, difficultés d’approvisionnement, coût des transports en hausse, affrontement avec les forces de l’ordre qui cherchent à faire respecter les gestes barrières (parfois en abusant de leur pouvoir), etc. Les commerçantes parlent d’un impossible confinement face à l’impérieuse nécessité de subvenir aux besoins de leur famille. Leurs micro-entreprises restent au niveau de la survie, sans capitalisation et sans épargne, incapables de résister au choc provoqué par le Covid-19. Autre aspect, moins connu : les femmes représentent environ 70% des commerçants transfrontaliers en Afrique. Cela signifie que leur activité économique est empêchée et leurs revenus gravement affectés par la fermeture des frontières.
Les associations et agences onusiennes ont rapidement donné l’alerte sur l’augmentation des violences conjugales pendant le confinement. En RDC, un centre d’appel reçoit 10 fois plus d’appels quotidiens qu’avant la crise. Au Kenya, c’est plus 34% dans les trois premières semaines du couvre-feu de 19h à 5h du matin. En Afrique du Sud, les femmes parlent de double peine: Covid+violence. Les mesures sanitaires aggravent aussi les pratiques traditionnelles néfastes. “La fermeture des écoles, la pause de l’Etat de droit, des institutions et organes officiels, associés à un système de santé surchargé et à des obligations de distanciation sociale ont créé les conditions propices à la résurgence de la pratique des mutilations génitales féminines et des mariages forcés”.
Côté santé, les femmes sont affectées à de multiples niveaux. En tant que professionnelles, puisque 65% des infirmières en Afrique sont des femmes, exposées en première ligne en milieu hospitalier. Dans les ménages, leur charge de travail et mentale augmente et se complexifie suite à la redirection massive des moyens sanitaires sur la crise, comme en Côte d’Ivoire où la prise en charge du paludisme est ralentie par le Covid et retombe sur les femmes dans les familles. La précarité menace leur santé et celle des personnes dont elles ont la charge : conscientes des gestes barrières, elles ont du mal à les respecter dans l’espace public parce que les masques sont trop chers quand toute la famille doit être équipée ; les points d’eau manquent, tout comme le savon/solution hydro-alcoolique pour un lavage des mains systématique. A Madagascar, les femmes sont majoritaires dans les files d’attente de distribution de vivres très attendues, mais où la distanciation sociale est impracticable.
Les droits à la santé des femmes sont affectés directement : moins de consultations pré-natales, accès plus difficile à la contraception (perturbations dans la chaîne d’approvisionnement mondiale de contraceptifs, fermeture de services de planification familiale, injonctions des courants conservateurs pro-natalistes), etc. Les femmes se rendent aussi moins qu’avant à l’hôpital : crainte de contracter le virus, baisse de leurs revenus, mobilité compliquée par le confinement, peur du test positif … Une enquête en Tunisie révèle que pendant le confinement, 10 % des Tunisiennes ont accouché chez elles, bien plus que le 0,1 % habituel. Cette situation fait craindre une hausse de la mortalité maternelle et infantile, une augmentation des grossesses non désirées et des avortements clandestins encore plus risqués que d’habitude (comme déjà constaté pendant la  pandémie d’Ebola en 2014/2016).
La fermeture des établissements scolaires affecte l’éducation des filles comme des garçons. Cependant, pendant le confinement, les filles tendent à travailler sur les marchés avec leurs mères et à s’éloigner des études. La crise risque d’exposer les plus précaires à la violence sexuelle, à des échanges économico-sexuels et de la prostitution, au travail forcé et aux mariages précoces. La difficulté du maintien des filles à l’école existait avant le Covid, mais on peut craindre qu’elles seront moins nombreuses que les garçons à retourner en classe après le déconfinement. 
En résumé, les effets des mesures prises pour endiguer la pandémie pourraient bien menacer l’atteinte des objectifs de l’Agenda 2030 de l’Union Africaine sur l’élimination des disparités de genre. Analyse Parmi les effets négatifs que la crise sanitaire produit sur les femmes et leurs droits en Afrique, aucun n’est vraiment nouveau. La crise agit surtout comme un révélateur et un exacerbateur des disparités et des discriminations basées sur le genre déjà en place. Ce sont avant tout les associations de femmes et féministes et les unités “genre” des agences onusiennes qui ont signalé l’impact différencié et disproportionné de la crise sanitaire sur les femmes. Dans les analyses et articles de presse “généralistes” relatifs au Covid-19 en Afrique, cette dimension apparaît assez peu. Globalement, les annonces des autorités nationales et/ou locales sur le Covid-19 sont aussi muettes sur le genre et les femmes. 
L’analyse des effets de la crise sur les femmes et le genre en Afrique doit être contextuelle (par pays au moins, tout en tenant compte des différences entre milieux urbains et ruraux) et intersectionnelle : par exemple, les femmes fonctionnaires ont pu garder leur salaire et travailler à temps partiel, alors que les femmes handicapées sortent encore moins facilement pendant le confinement, celles en milieu carcéral ne reçoivent plus les produits sanitaires pour gérer dignement leurs règles, les femmes en situation de prostitution ont des besoins spécifiques de protection, etc. Pour les personnes LGBTQ, le confinement en famille est source de violence. Pour les femmes qui vivent dans les régions en conflit, dans les zones où montent les intégrismes et dans les camps de réfugiés, la crise a encore renforcé l’insécurité et les pressions qu’elles subissent.
En revanche, des points communs entre les pays africains sont flagrants : la maison est l’espace des femmes et des enfants, l’espace public reste masculin. Au Sénégal, par exemple, il est acquis que c’est à la femme de gérer la santé et le quotidien familial, crise ou pas crise. Le confinement a augmenté les tâches ménagères et de soin aux enfants (le care), mais pas leur répartition équitable entre femmes et hommes. Les revendications des femmes à ce sujet entraînent conflits et violence domestique. Au Cameroun, des hommes refusent le confinement et sortent le soir (contournant l’interdiction de consommer sur place dans les débits d’alcool), ce qui crée aussi des tensions conjugales. L’homme restant, dans l’imaginaire collectif, celui qui fait vivre la famille, les violences domestiques sur les femmes sont attribuées au stress des hommes face à la perte des revenus (ce qui “excuse” ces violences et projette une image plutôt valorisante de chefs de famille soucieux) plus qu’à leur résistance à adopter des rôles de genre moins stéréotypés et à partager le pouvoir de décision dans leur foyer. 
Bien qu’il y ait encore peu de données à ce jour sur l’impact genré de la pandémie, une hypothèse s’impose : en Afrique, plus que la maladie elle-même, ce sont les mesures prises par les gouvernements et leur effets collatéraux qui exacerbent des situations déjà discriminantes pour les femmes, et en particulier les violences. Si la crise sanitaire peut si facilement bousculer les droits des femmes et détériorer leurs conditions de vie, c’est parce que ces droits sont encore bien fragiles et que les questions de genre n’ont pas été anticipées dans les mesures (en Afrique comme ailleurs). 
 
Mise en avant de réponses innovantes à l’oeuvre en Afrique

Les réponses face aux enjeux genre de cette crise sont surtout marquées par la formidable mobilisation des femmes. En Afrique aussi, ce sont surtout les femmes et les associations de femmes qui se sont organisées pour fabriquer et distribuer des masques et du gel hydro-alcoolique et pour faire de la sensibilisation sur le virus et sur les gestes préventifs à adopter. Ceci n’est pas seulement important face au foisonnement des “solutions” d’ethno-thérapies contre le Covid, mais aussi parce que la compréhension des préconisations officielles est parfois partielle : à Yaoundé, ce sont les associations de femmes qui se sont mobilisées pour faire comprendre qu’il ne faut pas essayer plusieurs masques avant d’acheter le plus beau. A Ouagadougou, les commerçantes étaient en première ligne pour revendiquer la réouverture des marchés, au moins des yaars dans les quartiers – une question de survie pour elles, mais aussi pour la majorité de leurs clientes qui ne peuvent pas s’approvisionner dans les supérettes. A un niveau plus stratégique, un groupe de réflexion “genre et Covid” a été créé au Burkina Faso. En Tunisie, des “expert·es genre” interviennent dans la conception des réponses du gouvernement à la crise (l’expertise mobilisée sur le continent pour orienter la gestion de la crise Covid-19 étant surtout masculine). 
La prise en compte du genre dans les leçons tirées d’Ebola est certes variable, mais ces capitalisations genrées sont potentiellement riches d’enseignement pour affronter la pandémie Covid-19. Ce sont des sources d’éclairages contextualisées “prêtes à l’emploi” que certains gouvernements et des organisations internationales ont saisi pour aborder les enjeux genre dans la crise sanitaire actuelle et la crise économique qui en découle inéluctablement.  Onu-Femmes, bien sûr, qui a par exemple acheté la production de riz d’agricultrices dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, mais aussi la Banque Mondiale, qui insiste sur la place centrale des femmes dans la distribution d’aides d’urgence “en espèces” (cash-transfer). Dans son paquet économique, le gouvernement du Burkina Faso propose un soutien financier direct aux entreprises féminines. En Tunisie, l’accompagnement des femmes victimes de violence a été intensifié pendant le confinement. Les nouvelles technologies (webinaires) ont été mobilisées pour soutenir les femmes, apporter des solutions et un appui aux associations et discuter de l’après-Covid en Afrique selon une perspective féministe. 
Les grands enjeux pour faire émerger des réponses innovantes à la crise Covid-19 ne sont pas spécifiques à l’Afrique : là-bas, comme ici et ailleurs, il est indispensable d’écouter les femmes et leurs associations, de tenir compte de leurs contraintes et besoins spécifiques, mais aussi de leurs ressources et opportunités, de combattre activement les violences conjugales (et autres violences de genre), mais de ne pas considérer les femmes seulement comme victimes (potentielles), de valoriser le poids de leur travail de care, mais aussi celui de leurs contributions économiques, politiques et concernant la gouvernance. Concrètement cela passe, entre autres, par une utilisation systématique de données sexo-différenciées, une planification budgétaire sensible au genre pour toute mesure de sortie de crise, et une participation accrue des femmes aux décisions, aussi en matière de santé publique et d’intervention d’urgence, pour garantir que les besoins des femmes et des filles soient correctement pris en compte.

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