Alors que le maire de Nice (Alpes-Maritimes) s’est exprimé contre l’accueil de réfugiés afghans dans sa ville, le militant et défenseur des migrants Cédric Herrou nous a répondu.

L’agriculteur et militant Cédric Herrou a répondu à nos questions sur la situation en Afghanistan et l’accueil de migrants en France. (© Archives – Anne Bouaziz / actu Lyon )

Par Marylène Iapichino Publié le 19 Août 21 à 17:22 

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Cédric Herrou est un agriculteur doublé d’un humanitaire, symbole de l’aide aux réfugiés en France. Dans sa ferme proche de la frontière italienne en vallée de la Roya (Alpes-Maritimes), il accueille des migrants et les aide à déposer leur demande de droit d’asile depuis six ans. 

Des activités qui lui ont valu plusieurs déboires avec la justice mais il a finalement été totalement relaxé le 31 mars 2021.

Quelques jours après l’allocution du président de la République au sujet de l’Afghanistan, Actu Nice a souhaité s’entretenir avec celui qui connaît de près la situation des migrants à la frontière italienne. L’interview s’est déroulée le 18 août 2021, quelques heures après la prise de position du maire de Nice, Christian Estrosi, annonçant qu’il ne souhaitait pas accueillir de réfugiés afghans. 

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Actu : Qu’avez-vous pensé de l’allocution d’Emmanuel Macron lundi soir ?

Cédric Herrou : On a le droit d’être contre ou pour l’accueil, en démocratie tout le monde a le droit d’avoir un avis mais le président de la République est là pour représenter la vie politique française et en fait son avis on s’en fiche un peu. Il est là pour nous représenter, représenter la loi et faire un parallèle entre l’immigration irrégulière et des personnes exilées, ça revient à remettre en question la convention de Genève. Je pense qu’il n’est ni stupide ni ignorant et qu’il s’engouffre comme savent le faire beaucoup de politiques, dans la voie de l’extrême droite.

Et de la position du maire de Nice, Christian Estrosi, hier, qui a dit clairement qu’il n’accueillerait pas de réfugiés afghans ?

CH : Christian Estrosi je l’ai écouté sur RTL. Il a le droit d’être contre l’accueil des réfugiés, je ne remets pas ça en question. Mais à un moment on ne lui demande rien. Ce n’est même pas lui qui décide de l’accueil ou non. Il n’a pas à refuser d’accueillir, car ce n’est pas lui qui décide mais l’Etat avec le préfet. Pour résumer, être pour ou contre, on a le droit, mais refuser l’accueil des personnes en demande d’asile, des réfugiés c’est interdit par la loi. 

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« Il faut se montrer pragmatique »

Pour vous ces prises de position illustrent un non-respect de la Convention de Genève ? [Ratifiée par 145 Etats en 1945, elle définit le terme « réfugié » et énonce les droits des personnes déracinées, ainsi que les obligations juridiques des États pour assurer leur protection]

CH : Oui déjà. Mais c’est tellement bête en fait. J’habite à la frontière, je m’y intéresse depuis six ans et tout le monde passe. Il faudrait un minimum de pragmatisme que l’on soit pour ou contre. Ces postures d’anti-immigration qui, au bout du compte, laissent passer les gens… Moi ce qui m’énerve le plus ce n’est pas que les gens aient des idées, mais qu’ils se servent de l’immigration pour fédérer autour de la peur. À un moment c’est pas être pour ou contre c’est de savoir comment on fait pour gérer les choses. Là je vois la frontière depuis cinq ans à Vintimille, c’est n’importe quoi. Le seul endroit où on peut déposer une demande d’asile le plus proche de la frontière c’est chez moi dans la Roya, ce n’est pas normal. Moi je suis tout à fait d’accord avec l’idée d’une souveraineté nationale et de ne pas se laisser imposer les choses. Mais là la manière de gérer c’est que tous les gens se mettent dans la clandestinité, on ne sait même pas qui est sur le sol français. A un moment si on veut bien faire les choses, c’est être pragmatique, se mettre autour de la table, demander à des gens qui savent de quoi ils parlent et construire ensemble une gestion politique digne de ce nom et digne des valeurs de la république française. 

En parlant de pragmatisme, vous préparez-vous à une vague migratoire liée à la situation en Afghanistan ?

CH : Normalement ça ne passe pas par la Méditerranée, ça ne passera pas par chez nous. Donc en théorie, on ne devrait pas en avoir à Nice. Jusqu’à présent ça a été super rare des Afghans qui passaient par ici, ce n’est pas du tout le même circuit que la migration africaine.

Au quotidien avec votre association “Emmaüs Roya” vous venez en aide aux migrants qui arrivent en vallée de la Roya pour leurs demandes d’asile ?

CH : Oui c’est ce qu’on fait. D’ailleurs j’ai récupéré un jeune hier matin, un Gambien recueilli chez un habitant de Breil qui a fini par nous appeler. Nous on va faire une procédure pour qu’il puisse faire une demande d’asile en appelant la gendarmerie et ensuite il est amené jusqu’en préfecture. On a tout à fait une gestion pragmatique. Le seul endroit aujourd’hui où les gens ne rentrent pas dans la clandestinité en France c’est par la vallée de la Roya, ça paraît fou de dire ça mais c’est une réalité.

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Comment se passe la collaboration avec les institutions locales ?

CH : On travaille avec la gendarmerie et la police aux frontières depuis 2017. On a un protocole, avec la préfecture aussi et la plateforme d’accueil des demandeurs d’asile. Ce n’est pas un discours officiel mais c’est une gestion pragmatique. C’est arrivé que des gamins qui soient passés chez moi aient été déposés là par des gendarmes. Parce que quand on voit le même gamin une fois, deux fois, trois fois jusqu’à six fois, qu’il remonte chaque fois on finit par se dire qu’il faut lui trouver une solution viable avec une demande d’asile ou un placement de l’aide sociale à l’enfance. Je pense que la population française n’est pas forcément contre les migrants mais contre les conséquences négatives de l’immigration qui sont dues à une mauvaise gestion.

« 250 personnes passent la frontière chaque jour »

Quelle est la réalité de l’immigration dans les Alpes-Maritimes, vous qui la connaissez bien ?

CH : En effet on la connaît très bien puisqu’on fait des distributions de nourriture à Vintimille deux fois par semaine. D’après nos statistiques, 250 personnes passent la frontière chaque jour. Il y a toujours entre 80 et 120 personnes à Vintimille et ils mettent environ deux trois jours à passer la frontière. C’est pour ça que je trouve ridicule de mettre autant d’argent pour essayer de faire arrêter quelque chose qui ne s’arrêtera pas. Il faut se demander comment on fait pour que ça se passe bien et de manière efficace. 

Vous travaillez avec d’autres associations, je pense notamment à Utopia 56 qui s’est beaucoup impliqué ces derniers jours ?

CH : Oui on est en lien, avec les Belges à Bruxelles aussi, les Italiens mais plus dans le social. On essaie un peu de tisser des liens avec des choses existantes pour s’inspirer. J’aimerais travailler un peu plus sur un aspect européen de la société car il se fait de belles choses en Europe dont il faut s’inspirer. 

Et aujourd’hui votre ferme elle est toujours ouverte aux migrants ?

CH : À tout le monde, c’est un accueil inconditionnel, ça fait partie des valeurs Emmaüs. On a des places limitées pour le long terme, des personnes qui peuvent travailler au sein d’Emmaüs Roya, sinon c’est beaucoup de l’hébergement d’urgence.

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