23 août 2021 Par Antoine Perraud

L’Élysée annonce ce 23 août : « Joséphine Baker sera honorée au Panthéon le 30 novembre. » Décryptage d’une décision : Emmanuel Macron entend lever l’hypothèque Gisèle Halimi, tout en rassurant la droite et en exauçant la gauche.

·  En notre monarchie républicaine, la translation d’une dépouille au Panthéon relève de l’apanage du chef de l’État. Des placets, supplications et pétitions parviennent à l’hôte de l’Élysée, qui exerce, souverainement, son bon plaisir.

M. Macron s’y complaît, dans le sillage du marmoréen Mitterrand. Mais l’actuel président de la République, tout à sa soif aussi infantile qu’effrénée de séduire – jusqu’à se fondre dans les désirs d’autrui alors persuadé d’avoir été compris –, souvent découvre la situation du caméléon piégé sur une couverture écossaise. C’est la limite de son « en même temps » fétichiste : on ne peut contenter tout le monde et son père.

À preuve, la panthéonisation de Gisèle Halimi, passée aux oubliettes et compensée par celle de Joséphine Baker, sortie du chapeau de ce président Fregoli. Gisèle Halimi (1927-2020), figure éblouissante des luttes anticoloniales comme des combats féministes, eût trop fait pencher à gauche M. Macron en cas de panthéonisation.

Un tel transfert dans le saint des saints républicains était réclamé par une pétition que publia L’Humanité le 8 mars dernier (Journée internationale des droits des femmes). Parmi l’état-major de la France insoumise ou encore de gentes dames du PS, on notait la présence du communiste Pierre Mansat, président de l’Association Josette et Maurice Audin. Ainsi que celle du macronien devenu un brin dissident, Cédric Villani, mathématicien fidèle à la mémoire de Maurice Audin.

Sans oublier la signature de l’historien légèrement caudataire Benjamin Stora, dont le rapport sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, remis en janvier dernier à Emmanuel Macron, recommande le transfert de Gisèle Halimi au Panthéon. Une telle initiative parachèverait le premier engagement d’un président de la Ve République à crever l’abcès, suite à la reconnaissance, en 2018, que Maurice Audin avait été enlevé, torturé, tué puis escamoté par l’armée française à Alger en 1957 – reconnaissance qui devait beaucoup aux trois susnommés : Benjamin Stora, Cédric Villani et Pierre Mansat.

En avril 2021, exactement un an avant l’élection présidentielle, M. Macron fit ses comptes d’apothicaire politique et décréta, telle une dame patronnesse au sujet de ses pauvres : j’ai déjà donné. La reconnaissance de l’assassinat du communiste Audin par les parachutistes du colonel Bigeard se doit, selon l’Élysée, d’être un geste singulier à même de donner à l’électorat de gauche une raison princeps de voter Macron au second tour, en cas de duel avec Marine Le Pen.

Une fois accompli ce geste mémoriel en forme d’assurance électorale, le président de la République française pouvait retourner à ses petites affaires : assécher la droite et l’extrême droite en pompant leurs thématiques, leurs codes et leurs prétendues valeurs. L’heure est à caresser les harkis et leur douleur dans le sens du poil, plutôt que d’agiter une fois de trop la muleta anticoloniale.

Tel fut le calcul de l’Élysée, en quête néanmoins d’une solution de remplacement audacieuse. Et donc à même d’alimenter la triangulation macronienne – cette politique des cartes brouillées et de la terre brûlée ne laissant place, en définitive, qu’au seul génie de La République En Marche ! émergeant du tas de cendre occasionné par ses soins.

D’où Joséphine Baker (1906-1975). C’était une proposition soumise en 2013 – Mediapart s’en était alors fait l’écho – par Régis Debray. Et hop ! dans la nasse élyséenne, ce philosophe souverainiste votant Mélenchon avec constance, vent debout contre Emmanuel Macron depuis le début de son quinquennat – le malheureux président, à peine élu, avait placé sa main droite sur son cœur, à l’américaine, alors que retentissait l’hymne national. Quel beau rétablissement d’acrobate électoraliste : Debray en rêvait, Macron l’a fait !

Tous les gauchistes intersectionnels tomberaient à leur tour dans ce guet-apens mémoriel. Pensez donc, une femme, métissée, bisexuelle, identifiée comme la première vedette noire mondiale, héroïne de la Résistance française, combattante pour les droits civiques aux États-Unis d’Amérique, ouverte à autrui et fidèle à ses origines, chantre des identités plurielles, cohérentes et fécondes (« J’ai deux amours ») et qui mit ses principes en application, adoptant une douzaine d’enfants cabossés de la planète pour former une famille arc-en-ciel, cosmique, régénératrice !…

Se regarder dans le miroir du mensonge embellissant et s’y reconnaître avec une satisfaction émue

Milan Kundera, cité par Régis Debray

En d’autres termes, ceux de Régis Debray dans une tribune au Monde en 2013 : « Des Folies-Bergère au suprême sanctuaire ? De la ceinture de bananes à la couronne de lauriers ? Profanation ! Le Front national accusera. Le burgrave gémira. La vertu hoquettera. Si le kitsch consiste, comme le dit Kundera, à “se regarder dans le miroir du mensonge embellissant et s’y reconnaître avec une satisfaction émue”, rien ne serait plus dépaysant, moins hypocrite et narcissique, que de hisser cette Américaine naturalisée en 1937, libertaire et gaulliste, croix de guerre et médaille de la Résistance, au cœur de la nation. »

Oui mais voilà : aujourd’hui, il ne s’agit plus de faire la nique au Front national mais de lui enlever l’épine Gisèle Halimi du pied. En une espèce de donnant-donnant implicite, le joueur de bonneteau Macron propose une subrogation habile et perverse. À l’intransigeante et irrécupérable Gisèle Halimi, encore fraîche dans les mémoires pour son engagement anticolonial radical, sera substituée Joséphine Baker. Celle-ci n’eut d’abord que son corps à offrir, à des yeux occidentaux qui prirent, les premiers temps, cette future icône des révoltes logiques pour la continuation du « Y’a bon Banania » par d’autres moyens.

Une telle vision archaïque mais ancrée dans une France empêtrée dans son legs colonial, permet au président Macron de désamorcer la bombe Gisèle Halimi en la remplaçant par une Joséphine Baker encore perçue en Princesse Tam Tam. C’est-à-dire comme un faire-valoir de la civilisation occidentale hautement policée, réservée, sur son quant-à-soi, face au corps noir frénétique, forcené, endiablé   

© Copie d'écran du site de “Sud-Ouest”© Copie d’écran du site de “Sud-Ouest”

Le titre à la fois maladroit et révélateur du quotidien Sud-Ouest, « Une Vénus noire » (réminiscence de la « Vénus hottentote »), en ce mois d’août 2021, illustre la permanence de clichés indécrottables, de lieux communs indélébiles, de schémas de pensée collant à la colonisation sur la sauvagerie primitive, donc animale, de ces beautés aussi ensorcelantes qu’étrangères – au point que l’Américaine (re)devient africaine dans l’esprit chamboulé d’un Occident qui semble n’en toujours pas revenir…

De la scène d’un music-hall à la crypte du Panthéon, il y aurait finalement toujours moyen d’enchaîner celle qui prétendait se déchaîner, d’encager à jamais ce symbole de l’affranchissement : cette Joséphine Baker, dont la droite ne retiendra que les grimaces au service d’une société raciste et androcentrée.

Cette société, telle qu’en elle-même enfin l’éternité la change, daignerait célébrer une première femme noire panthéonisée près de cinquante ans après son trépas – mais ne faut-il point parfois lâcher du lest et libérer quelque esclave pour continuer à dominer ? La bourgeoisie n’a-t-elle pas toujours eu l’art de déjouer toute critique radicale en la rendant fonctionnelle ; c’est-à-dire en lui faisant légitimer ce qu’elle croyait éreinter ?

Tel est le calcul d’Emmanuel Macron : offrir à la droite, avec cette panthéonisation de la si tronquée Joséphine Baker, l’équivalent d’un zoo humain ou d’une exposition coloniale ; en tout cas possiblement reçue comme tels du fait des ambiguïtés d’une histoire jamais digérée – ce que n’eût jamais permis la figure si entière de Gisèle Halimi.

 © Capture d'écran de Twitter© Capture d’écran de Twitter

Et « en même temps », offrir à la gauche, avec une Joséphine Baker, perçue de ce côté-là de l’échiquier politique dans sa dimension anticonformiste et affranchissante, un lot de consolation convaincant. De quoi faire se tenir tranquille et voter utile cette famille politique, désormais réduite à jouer les forces électorales supplétives lors d’un second tour organisé de haute main face à l’ultradroite.

Pour couronner le tout, retrouvant sa position centrale après un tel salto arrière, Emmanuel Macron se paie le luxe de jouer de la chanterelle universaliste. Un communiqué de l’Élysée daté de ce 23 août et officialisant la décision du président de la République d’honorer Joséphine Baker au Panthéon le 30 novembre prochain, insiste en effet sur le « combat qu’elle mena toute sa vie pour la liberté et l’émancipation, la France éternelle des Lumières universelles » et en fait « l’incarnation de l’esprit français » apte à rassembler « les citoyens de bonne volonté ». Fermez le ban de la bouillie pour les chats !

La feintise permanente d’un pouvoir comme ivre de sa décadence sadienne

Reste à savoir si, là encore, à force de jouer au plus fin et de faire tant d’esprit à défaut d’en avoir, Emmanuel Macron ne va pas davantage prévenir contre lui le peuple de France. Un peuple de plus en plus tenté par le sans-culotisme, tant il décèle, consciemment ou confusément, la feintise permanente d’un pouvoir comme ivre de sa décadence sadienne. Un pouvoir qui jouit, à la face du pays, en trompant son monde au prétexte de le guider. Et ce, en définitive, au point d’apparaître anticonstitutionnel au possible ; dans la mesure où le président de la République, à force de ruse éclatant au grand jour et de cruelles fourberies, en est venu à garantir la désunion de la nation.

Dans cette perspective finale, avant le terminus d’avril 2022, le coup de dé Baker contre la carte Halimi n’aura sans doute été qu’un embrouillamini macronien de plus. Et peut-être de trop…

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