25 août 2021 Par Patrick Artinian

Depuis 2015, à Tournon-d’Agenais, une soixantaine de personnes tentent d’inventer une alternative économique au système actuel. Plus qu’un écolieu, c’est un écosystème coopératif avec toute sa complexité que les acteurs de Tera rêvent de mettre en place. Trois grandes lignes se dégagent : une production agricole écologique, une monnaie locale et surtout la mise en place d’un revenu d’autonomie attribué à chacun « de la naissance à la mort ».

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Masquières (Lot-et-Garonne), ferme de Lartel, le 18 juillet. Tera est l’acronyme de « Tous ensemble vers un revenu d’autonomie ». Pour l’instant, l’expérience se décline en trois lieux distants d’une dizaine de kilomètres.

D’abord la ferme de Lartel à Masquières (non loin du parc naturel des Causses du Quercy), lieu historique du projet, une ferme de 12 hectares offerte par un généreux sympathisant (qui a pris soin de stipuler dans le contrat qu’en cas de « crash global » de la société, il voulait y être recueilli). C’est le cœur névralgique de Tera, là où tout (ou presque) se passe : maraîchage, culture de la spiruline, permaculture, apiculture, cuisine, boulangerie, menuiserie, sans oublier l’accueil des visiteurs (photo) qui viennent certains week-ends afin de comprendre le projet et éventuellement s’en inspirer pour l’essaimer.

Mais contrairement à un écolieu classique où les participants résident sur place, personne n’habite sur la ferme qui ne sert qu’à la production, les gens de Tera résidant généralement dans le village voisin de Tournon-d’Agenais où se trouvent aussi les bureaux et l’administration de la structure ainsi que l’épicerie ouverte en juin dernier.

Troisième et dernière place du projet, le futur quartier rural de Trentels, un village voisin, qui devrait concentrer 9 millions d’euros d’investissement afin de bâtir une écoconstruction bois et paille et créer de l’activité et de l’habitat pour trente personnes. Le terrain de quatre hectares est déjà acheté, reste à construire.

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Masquières (Lot-et-Garonne), ferme de Lartel, le 17 juillet. « Entrepreneur humaniste » comme il aime à se définir, Frédéric Bosqué (sur la photo, assis en chemise bleue) est l’initiateur du projet Tera. À la suite d’un tour de France à vélo en 2013 à travers différentes initiatives citoyennes, « de gens qui avaient abandonné leur style de vie », écolieux, coopératives, etc., il en a conclu qu’il fallait inventer et expérimenter un nouveau modèle de société. Tera a démarré en 2014.

Ci-dessous, « l’enthousiaste » Frédéric Bosqué donne quelques grandes lignes du projet qui, précise-t-il souvent, prendra du temps à se réaliser et porter ses fruits

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Masquières (Lot-et-Garonne), ferme de Lartel, le 18 juillet. Pour faciliter la compréhension de l’écosystème coopératif complexe qu’il souhaite mettre en place, Frédéric Bosqué utilise un jeu qu’il a inventé et qu’ « on peut jouer aussi sur smartphone ».

Pour lui, la taille critique d’un écosystème coopératif doit être d’une cinquantaine de personnes, en gros la taille actuelle de Tera. Au-delà, ça ne marche plus et si l’on souhaite essaimer le concept, ce qui est dans les gènes de Tera, il vaut mieux lui accrocher un autre écosystème de 50 personnes.

Si l’expérience de Tera se concrétise, que le système génère du bénéfice en payant les « revenus d’autonomie » et en faisant tourner l’économie locale, l’idée serait qu’avec ses bénéfices Tera investisse dans un nouvel écosystème coopératif de 50 personnes jusqu’à ce qu’à son tour ce dernier génère des bénéfices qu’il investira dans un nouvel écosystème, et ainsi de suite.

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Masquières (Lot-et-Garonne), ferme de Lartel, le 17 juillet. Pas évident de déterminer le périmètre de Tera. D’abord un noyau dur de 25 personnes, les plus actifs, qui devraient toucher le nouveau « revenu d’autonomie » de 150 euros à partir de septembre prochain. Autour d’eux gravite un groupe un peu moins impliqué. Ce premier cercle de 60 personnes en tout constitue le cœur de Tera.

Un second cercle se compose de 200 à 300 personnes qui viennent régulièrement comme volontaires pour le maraîchage, l’écoconstruction, l’épicerie, etc. En France et même en Europe, l’association compte 400 adhérents. Le réseau d’abonnés à la lettre d’information compte 3 000 personnes et le dernier cercle, ceux qui suivent Tera sur les réseaux sociaux, compte 15 000 personnes.

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Masquières (Lot-et-Garonne), ferme de Lartel, le 7 juin. Dans une première phase d’expérimentation, deux personnes ont touché le revenu d’autonomie durant trois ans et trois autres durant un an.

Simon Decock, 37 ans, maraîcher, apiculteur, est parmi ceux qui en ont bénéficié durant trois ans. 871 euros dont 85 % versés en « abeilles », la monnaie citoyenne locale, afin que l’argent soit dépensé sur le territoire, une abeille équivalant à un euro. Un problème est vite apparu : pas assez de commerces, d’entreprises, de prestataires… n’acceptent l’abeille et les bénéficiaires se sont retrouvés parfois avec des sommes d’argent en monnaie locale qu’ils ne pouvaient pas dépenser.

Pour la prochaine étape, à partir de septembre 2021, les bénéficiaires du revenu d’autonomie, comme l’appelle Tera mais qui semble plutôt être un revenu d’appoint, seront vingt-cinq et ils toucheront chacun 150 euros en abeilles afin de pouvoir écouler cet argent plus facilement.

Ci-dessous, Simon Decock explique pourquoi il a rejoint le projet Tera et sa vision du maraîchage.

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Masquières (Lot-et-Garonne), ferme de Lartel, le 18 juillet. Frédéric Bosqué discute avec des visiteurs de Tera. « J’ai été entrepreneur pendant plus de trente ans. Quand on est entrepreneur, on réunit un capital avec lequel on fait des investissements, bâtiments, machines, etc., et après, on a de la trésorerie pour financer les salaires le temps que le chiffre d’affaires rentre et équilibre les comptes, jusqu’à ce qu’on puisse dégager des excédents qui permettent le développement de l’entreprise. Dans un écosystème coopératif, c’est pareil, sauf que les temps sont plus longs. »

« De plus, on tient aussi compte des externalités positives et négatives. Dans le système actuel, si pour faire tourner mon entreprise j’abîme les sols, l’eau, ou si je détruis des ressources locales, c’est le collectif qui va devoir restaurer tout ça. Peut-être que mon prix de vente va être faible mais le coût collectif va être grand, car je n’aurais pas payé la dégradation des communs. Par contre, dans un écosystème coopératif, je prends en compte les externalités négatives, je réintroduis dans mes coûts le fait que je vais prendre soin de la terre, de l’eau, des personnes, mes coûts vont être plus élevés, mon seuil de rentabilité va se déplacer dans le temps et sera plus long, donc le financement doit être allongé. » 

« C’est un problème pour un écosystème coopératif comme le nôtre, car le système financier actuel fonctionne sur des temps beaucoup plus courts et des niveaux d’intensité plus hauts [montant des remboursements – ndlr]. Les entreprises sont comme des petits Mirage et les écosystèmes comme des gros Airbus. Sur les 200 mètres de longueur d’un porte-avions, on ne peut faire décoller que des Mirage. Le système financier actuel est conçu uniquement pour des Mirage, pas des Airbus. À nous d’attirer des financiers qui acceptent d’investir dans la durée, plutôt 15 ou 20 ans que 3 ou 5 ans. »

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Tournon-d’Agenais (Lot-et-Garonne), épicerie de l’Alvéole, le 7 juin. L’Alvéole, l’épicerie de Tera, a ouvert ses portes en juin dernier. Pour Frédéric Bosqué, c’est une première consécration : « Cette épicerie est la partie émergée de l’iceberg. Les gens ne voient pas tout ce qu’il y a derrière. » Elle permet aux donateurs, aux investisseurs et plus simplement aux habitants de Tournon-d’Agenais de constater que le projet, démarré il y a sept ans, se concrétise.

On y vend les produits de la ferme de Lartel mais aussi d’autres produits bio locaux, agricoles mais pas seulement : « Cette épicerie offre des produits et des services pour le territoire, elle nous permet de créer du lien. C’est la porte pour l’écosystème extérieur », renchérit Frédéric Bosqué.

Ci-dessous, Vincent Dupuy, trésorier de Tera, explique le fonctionnement de l’abeille, la monnaie citoyenne locale, qui n’est valable que sur une zone géographique définie, en gros le Lot-et-Garonne.

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Masquières (Lot-et-Garonne), ferme de Lartel, le 7 juin. Simon Decock exerce ses activités de maraîchage à Masquières et réside en colocation sur la commune de Tournon-d’Agenais. Comme lui, 60 personnes sont venues s’installer sur la commune de Tournon, 740 habitants, ce qui fait dire à Frédéric Bosqué qu’« on a relocalisé des investissements puisque des gens ont acheté des maisons, on sait qu’on dépense environ 300 000 euros par an dans les commerces locaux, il y a donc déjà eu un premier impact de revitalisation avant même que le projet Tera soit arrivé à son terme ». De plus, la moyenne d’âge des arrivants tourne autour des 35 ans alors que celle du territoire est supérieure à 50.

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Tournon-d’Agenais (Lot-et-Garonne), le 8 juin. Réunion du cercle « Écoute et médiation » afin de peaufiner le relationnel. La discussion porte sur l’organisation d’une formation aux premiers secours en santé mentale.

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Tournon-d’Agenais (Lot-et-Garonne), épicerie de l’Alvéole, le 8 juin. Hélène, 28 ans (à gauche sur la photo) exerce une activité de menuiserie à Tera et elle est à l’épicerie pour évaluer l’aménagement de la boutique, travail qu’elle facturera : « Je suis passée ici à l’automne 2019, je me suis rendu compte qu’il y avait des besoins, j’ai demandé, on m’a dit oui et je ne suis jamais repartie. Je trouve la complexité du projet rassurante, ce n’est pas trop déconnecté de la réalité. »

Elle s’est alors aménagé un atelier sur la ferme de Lartel à Masquières : « Je paie 60 euros par mois de location du hangar que Tera a mis à ma disposition et j’ai payé mes machines 10 000 euros avec un apport personnel. Je vends à crédit l’aménagement de ce hangar à Tera mais j’ai aussi d’autres clients extérieurs. »

Avant d’être menuisière, Hélène était assistante sociale et lorsqu’elle n’est pas dans son atelier, elle travaille à mi-temps dans un foyer pour adultes en situation de handicap mental : « Ça me manquait en fait. »

Laura, 29 ans (à droite), est « l’épicière » de Tera. Après des études de marketing, elle travaille dans la filiale d’une banque. « J’aimais bien le domaine de l’entreprenariat, de l’entreprise, ne pas détériorer mais créer. » Pourtant, rapidement, elle comprend que cette situation ne lui convient pas, elle part six mois en voyage en Europe dans des écovillages, découvre le woofing au Portugal, adhère à Greenpeace. « Un jour, on bloquait la tour de la Société générale à la Défense. Une femme est venue me voir : “Pourquoi vous m’empêchez de travailler ? Moi, je n’y suis pour rien, j’ai rien à voir là-dedans.” Je comprends qu’elle dise ça mais s’il n’y a pas de rapport de force, il n’y a rien qui bouge. »

Laura est quand même fatiguée de ces actions. « C’était hyper épuisant et j’en avais assez d’être dans une écologie de combat, en lutte permanente. Ici, j’ai le sentiment d’être dans la construction. Mettre de la farine dans des bacs, modifier les prix de la caisse, ce n’est pas passionnant mais je sais pourquoi je le fais. L’ouverture de cette épicerie représente un grand tournant pour Tera, c’est la première concrétisation sur le territoire. On vend notre production, mais aussi de la production bio locale et c’est un lieu de rencontres et d’échanges. »

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Masquières (Lot-et-Garonne) ferme de Lartel, le 17 juillet. « Les spécialistes de la psychodynamique du travail nous ont dit qu’au sein de Tera, les activités professionnelles, personnelles, amicales étaient mélangées et ils nous ont mis en garde contre ça », précise Vincent Dupuy, trésorier de Tera (3e à partir de la droite sur l’image), avant de poursuivre : « Le travail, ce n’est pas seulement un moyen d’avoir un revenu, c’est aussi tout un imaginaire social, une manière de s’insérer dans la société, de se sentir utile, et ceux qui n’en ont pas peuvent se sentir inutiles et mal le vivre. Il y a énormément de choses qui se cachent derrière le travail. Ils nous ont dit de bien faire attention à ça, surtout d’en parler, faire des retours et de bien distinguer les choses, la reconnaissance par le travail, ce n’est pas n’importe quoi. Il ne faut pas que les volontaires en fassent autant que les salariés, c’est important qu’ils sachent tous où placer le curseur, et surtout que ceux qui ne se sentent pas reconnus dans ce qu’ils font le disent, en parlent et que les autres entendent. Que ce ne soient pas des choses qui pourrissent à l’intérieur des crânes et qui explosent un jour sans qu’on l’ait vu venir. »

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Masquières (Lot-et-Garonne) ferme de Lartel, le 7 juin. Martiniquais d’origine, Francesco, 37 ans, ingénieur en informatique, cultive la spiruline à Tera. Enfin, on devrait plutôt dire « était » ingénieur en informatique tant cette période lui semble désormais lointaine. Il travaillait alors en Angleterre pour des grands groupes industriels, dans l’énergie, les télécoms, jusqu’à ce qu’il soit rattrapé par un mal étrange que personne ne parvenait à diagnostiquer.

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Il retraverse alors la Manche, s’installe à Bordeaux, et tente encore et encore de trouver ce mal qui le mine. Un médecin finit par diagnostiquer la maladie de Crohn. « Il m’a dit que si j’étais venu un mois plus tard, je ne serais plus là pour en parler. Passé le choc, j’ai réfléchi et je me suis dit : si je quitte ce monde aujourd’hui, qu’est-ce que je laisserais ? J’ai fait un burn out, j’ai démissionné et comme je n’avais plus d’argent, j’ai vécu dans ma Citroën Berlingo en allant de woofing en woofing. C’est à ce moment-là que j’ai découvert la spiruline, facile à cultiver, sans aucune bactérie néfaste pour l’homme, elle apporte des bienfaits, c’est un peu un médicament-aliment. »

C’est aussi à cette époque qu’il rencontre Tera. D’abord par internet avant de venir passer quinze jours et s’impliquer de plus en plus dans le projet. « C’est un modèle économique novateur, on essaie d’apporter un plus au producteur sans le presser. Je paie un loyer à Tera calculé sur le chiffre d’affaires de l’année précédente et si ça ne convient pas, on peut toujours discuter. Ça m’a parlé comme méthode. »

La spiruline, qui se cultive dans des bacs à 37 °C, contient en moyenne 60 % de protéines et se récolte pendant la saison chaude. Francesco en fait alors une pâte qu’il étire comme des spaghettis avant de la sécher au soleil dans un séchoir extérieur.

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Masquières (Lot-et-Garonne), ferme de Lartel, le 18 juillet. Florence Michel, 46 ans, est psychomotricienne à mi-temps à Clermont-l’Hérault. Elle élève seule ses deux enfants de 9 et 16 ans et pour elle, la vie est dure : « J’ai l’impression de tirer une charrette bien trop lourde pour moi. »

Alors, quand elle a entendu parler de Tera, et lorsqu’elle a vu qu’il y avait des visites possibles, elle s’y est rendue pendant deux jours avec sa fille aînée : « C’est très stimulant, ça redonne du possible, je me sens à ma place. Le revenu d’autonomie, ça permet de ne pas juste survivre, ça donne du temps pour d’autres choses, pour la culture par exemple. »

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