
Allain Glykos avec L’Enfant en Ruines signe son 20éme roman, (1) pour la plupart autobiographiques à l’image de Parlez-moi de Manolis (Escampette 1997). Il est également l’auteur de 3 romans graphiques en association avec le dessinateur Antonin publiés chez Cambourakis. Une activité littéraire particulièrement riche menée en parallèle d’une carrière universitaire : professeur de philosophie, enseignant-chercheur de l’Université Bordeaux 1 où il a notamment créé un enseignement arts et sciences ainsi qu’une revue éponyme aux éditions de l’Escampette.L’œuvre de l’auteur est fortement influencée par l’histoire de sa propre famille: Manolis, son père alors âgé de 8 ans dut fuir de Grèce, sa patrie, en 1922 lors de la Grande Catastrophe d’Asie Mineure, où une partie de sa famille périt.
Marioupol, Gaza, Srebrenica…
Un siècle après, précisément , c’est la ville de Marioupol en Ukraine qui était détruite par les armées de Poutine en 2022. Les ruines désertes de Marioupol forment le décor de ce nouveau roman où erre Éden, un enfant blessé, que les explosions ont désormais rendu sourd. Éden, bientôt rejoint par Irena, une jeune violoniste, qui porte à son cou son instrument cassé, sans corde sur lequel elle plaque pourtant des notes imaginaires, Irena qui va prendre soin d’Éden. Éden qui a paradoxalement tout de l’enfer quand Irena renvoie au terme grec signifiant la paix. Et c’est donc cette ville en ruine sillonnée par des soldats ivres que l’auteur nous fait parcourir à hauteur d’enfant . C’est Marioupol mais cela peut tout aussi bien être Gaza, Srebrenica ou Idlib, partout où sévit la folie de l’homme si l’on en croit les mots d’Érasme que Glykos a choisi en guise d’épigraphe. «Ne parlons pas du mal que l’homme fait à l’homme : il le ruine, l’emprisonne, le déshonore, le torture, lui tend des pièges, le trahit; tout énumérer, avec les outrages, les procès, les escroqueries, ce serait compter des grains de sables.» Éloge de la folie 1509
Les chiens feront place nette
L’occasion de se poser toutes ces questions plus actuelles que jamais: une planète sans les humains « Peut-être, lorsque plus aucun homme ne vivra sur Terre, se dit Irena, que les plantes et les animaux trouveront enfin la paix. Ils ne sauront pas pourquoi ils existent mais ils se satisferont de l’ignorer». Et dieu dans tout ça? « « Les religions avaient massacré des millions d’êtres humains. Mais ici, dans sa ville, quel dieu a commandé le massacre ? Aucun bras n’est béni, aucune arme non plus. Rien n’est plus sacré que la vie, se dit Irena. Ils ne le savent donc pas, ces gamins en armes? » Et encore la violence des armes « En quelques secondes, la rue est jonchée de cadavres . Comme au bowling. Personne pour remettre les quilles debout. Pas le temps, pas besoin, pas envie. Les chiens feront place nette. Ils ont passé contrat avec les tueurs.»
On ne sort pas indemne de la lecture, indispensable, de ce fort et court texte, sans doute le plus abouti de ce philosophe bordelais qui puise encore et toujours son inspiration dans sa propre histoire familiale.
J F Meekel
1: https://www.fnac.com/ia93147/Allain-Glykos
