Depuis plusieurs mois, l’ex-maison de retraite de La Clairière, située à Gradignan mais appartenant à la Ville de Bordeaux, est occupée illégalement par environ 130 personnes. Cette présence retarde la construction d’un groupe scolaire dans le cadre d’un gros projet d’aménagement métropolitain. Si les mairies de Bordeaux et de Gradignan travaillent à une « résorption » du squat, le site est l’objet de plusieurs recours.

Il est 17h ce lundi 1er mars lorsqu’une nuée de gamins débarquent de l’école à toute enjambée. Le bruit des ballons va bientôt rompre le calme ambiant du lieu, ouvert mi-juin 2020, face à l’école élémentaire Saint-Exupéry à Gradignan.

Aujourd’hui, environ 130 personnes occupent illégalement cet ex-Ehpad, fermé depuis le transfert de l’établissement à Caudéran en 2013. La très grosse majorité sont des demandeurs d’asile, de nationalités diverses : algérienne, albanaise, géorgienne… La plupart ont fui la guerre, la mafia et sont venus seuls ou en famille, avec des enfants à l’insouciance fauchée en chemin.

Balcon (D.R./Rue89Bordeaux)

« On a créé une micro société en autogestion »

Entouré d’un parc arboré, le terrain et le bâtiment tout en longueur appartiennent au Centre communal d’action sociale (CCAS) de Bordeaux. Sur place, l’électricité fonctionne. Des points d’eau ont été installés à plusieurs endroits. La nourriture et les produits de première nécessité proviennent essentiellement de dons. Le lieu se divise en deux ailes avec, à l’intérieur, deux squats distincts.

La première est occupée par 13 femmes seules, au rez-de-chaussée, avec une salle de bain collective. Au-dessus vivent 17 familles avec chambre double et salle de bain individuelle. Ce lieu de vie, baptisé L’Eclaircie, est autogéré avec un accompagnement social et associatif via le collectif Partout chez Elles.

Depuis juin, « cette grosse coloc » comme la surnomme Juliette, co-fondatrice du collectif, vit au rythme des doutes, des peurs mais aussi de belles rencontres et de fêtes d’anniversaires célébrées ensemble. « Une famille chinoise s’est par exemple liée d’amitié avec une famille de Guinée », confie la militante qui habite sur place.

« On a vraiment créé une micro-société en autogestion avec des règles à respecter, notamment pour le ménage des parties communes qui s’effectue trois fois par semaine. Les enfants sont responsables de la bibliothèque », poursuit-elle.

Se prostituer pour pouvoir voyager

Casquette vissée sur la tête, Myriella (prénom d’emprunt) vit avec deux de ses enfants : une fille de 9 ans et demi et un garçon de 4 ans. Sous un soleil printanier, cette maman de 34 ans raconte son vie d’un noir d’encre. « Un vrai calvaire. »

Myriella vient de la République démocratique du Congo (RDC), où cette chrétienne menait une existence de commerçante, mais cotoyait la guerre, subissant viols et menaces de mort. Des menaces visant sa fille aînée l’ont poussée à partir pour tenter de rallier Bordeaux, où une copine pouvait l’aider.

Elle raconte que son voyage a duré des mois et des mois sur terre comme en mer. Faute d’argent, elle a dû notamment laisser l’aînée « chez une amie » au Cameroun – « Je n’ai plus de nouvelles depuis » – et dû se prostituer « pour payer des trajets en bus ». Puis, au Maroc, un passeur lui a proposé de traverser « gratuitement » la Méditerranée « en pleine nuit et à la rame ». Avec ses deux enfants, Myriella a embarqué pour l’Espagne, et a été secourue par la Croix Rouge à cause des conditions de navigation difficiles.

« J’avais la foi, j’ai oublié que la mort existait. C’est le courage qui m’a permis d’y arriver. »

Myriella, 34 ans, et deux de ses enfants. Elle a fui la République démocratique du Congo (D.R./Rue89Bordeaux)

Asile à Gradignan

Myriella et ses deux enfants débarquent (enfin) dans la capitale girondine. Problème, sa soi-disant copine la plante sur place. Elle dépose une demande d’asile en France, se trouve placée dans deux hôtels, à Pessac puis à Mérignac. « J’ai aussi passé quelques nuits dehors, à la gare de Bordeaux Saint-Jean », assure-t-elle. Puis, faute de place suffisante et par l’intermédiaire d’une connaissance, elle arrive fin août sur le site de l’ex-Ehpad, à Gradignan.

« Ici, on est bien avec tout le monde. Je me suis liée d’amitié avec une Camerounaise. Y’a Juliette aussi qui nous soutient beaucoup. »

L’avenir en France de Myriella est compromis : sa demande d’asile a été rejetée par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), puis par la Cour nationale du droit d’asile (CNDA). Elle attend la décision finale du Conseil d’Etat avec la crainte de recevoir ces prochaines semaines une obligation de quitter le territoire français (OQTF).

En attendant, pour s’occuper et montrer sa volonté de s’intégrer, elle est bénévole au sein de l’association Le 4 de Bordeaux. Elle prie et chante beaucoup aussi, d’après sa voisine de palier, une Française de 50 ans, en galère depuis l’incendie de son appartement à Libourne en 2018.

« Un véritable harcèlement de la police municipale »

Myrielle voit que ses enfants « se plaignent, ne sont pas bien ». Elle appelle tous les jours le 115, « mais il n’y a pas de place d’hébergement ». Son garçon a peur de jouer dehors.

« Dès qu’il voit une voiture de police, il court vers moi et me dit : vas te cacher, car tu n’as pas de papier. »

Auprès de Rue89 Bordeaux, Juliette dénonce un « véritable harcèlement » de la police municipale qui aurait été envoyée « jusqu’à dix fois par jour » entre l’ouverture du squat, la « tentative de la part du maire de Gradignan d’une expulsion sauvage et illégale du lieu » et le procès au tribunal administratif en octobre. « Les enfants ont été terrorisés. »

« Heureusement, les policiers n’ont jamais réussi à rentrer. On guettait à chaque fois puis on fermait les grilles », confie-t-elle.

D’après la militante, le nombre de passages se seraient réduits depuis.

Cet endroit fait office de salle de réunion, de bibliothèque pour les enfants et d’aide aux devoirs (D.R./Rue89Bordeaux)

Derrière ce squat, la construction d’un groupe scolaire

Au-delà de la situation administrative des occupants, Juliette aimerait squatter ce bâtiment « encore un certain temps », car les « lieux d’hébergement sont saturés ».

« Ici, on ne fait que palier les déficiences de l’Etat », poursuit la militante.

Sauf qu’en lieu et place de ce site est (déjà) prévue la construction d’un groupe scolaire (17 classes – 6 maternelles et 11 élémentaires) pour un montant estimé à 12,7 millions d’euros TTC (8 millions à la charge de la Ville de Gradignan, le reste à Bordeaux Métropole). Date de livraison prévue : rentrée de septembre 2022.

Il s’agit de la première grosse opération dans le cadre de la « ZAC de Centre-Ville » de Gradignan, un énorme projet métropolitain programmé sur 15 ans, dont l’aménageur est la Fabrique de Bordeaux Métropole. Pour faire simple, cette ZAC s’étendra sur près de 30 hectares avec la construction de 1 000 logements, de commerces, services et bureaux ainsi que la construction et la reconstruction d’environ 7 500 m2 d’équipements publics.

Aujourd’hui, la construction de ce groupe scolaire – liée à la réalisation d’un second groupe dans le sud de la ville – est retardée en raison de l’occupation illégale du terrain depuis le mois de juin. Le 25 janvier, les élus de Gradignan ont voté la suspension des études des deux groupes scolaires.

Extrait de la délibération du conseil municipal du 25 janvier 2021 (document Rue89Bordeaux)

Le CCAS demande le concours de la force publique… avant de faire machine arrière

Pourtant, Michel Labardin, le maire de Gradignan (sans étiquette), a cru que la situation allait se résoudre sans trop de difficultés avec une libération rapide des lieux. L’élu invoquait notamment des arguments de sécurité et de salubrité. Sauf que le propriétaire du site – le CCAS de Bordeaux – a tergiversé ces derniers mois sur l’épineuse question de l’expulsion.

Le 23 septembre dernier, le CCAS de Bordeaux – présidé par Pierre Hurmic – saisit le tribunal administratif de Bordeaux. Il soutient notamment que l’occupation illégale du site « porte atteinte à la réalisation du projet d’aménagement concertée, qui prévoit la création d’un groupe scolaire sur les lieux ». L’ordonnance rendue le 3 octobre par le juge des référés enjoint les occupants à libérer le bâtiment de l’ancien Ehpad « dans un délai d’un mois ». Selon nos informations, le 9 décembre, le propriétaire demande le concours de la force publique auprès de la préfecture de la Gironde.

Depuis, Pierre Hurmic a fait machine arrière en raison de l’évacuation d’un autre squat : celui de la zone libre de Cenon (300 personnes expulsées et dispersées), le 11 février, suscitant une vague d’émotion et d’incompréhension parmi les associations, les élus et l’Archevêché de Bordeaux. Le maire écolo avait notamment trouvé « le moment très inopportun », malgré une procédure similaire lancée du côté de Gradignan…

La résorption plutôt que l’expulsion 

La Ville de Bordeaux a alors demandé la suspension du concours de la force publique. Aujourd’hui, elle assure que l’évacuation n’interviendra pas avant la fin de la trêve hivernale, le 31 mai. Des propos qu’il a confirmés dans un courrier adressé, le 23 février, à Philippe Poutou, conseiller municipal de l’opposition.

De son côté, Harmonie Lecerf, adjointe au maire et vice-présidente du CCAS (EELV) parle d’une « résorption plutôt que d’une expulsion » afin de pouvoir vendre le terrain (qui fera l’objet d’un recours, voir encadré ci-dessous) et détruire le bâtiment de l’ex-Ehpad. Elle précise en effet que la Ville de Bordeaux n’a « pas l’intention de maintenir ce squat sur place ni de bloquer le projet de ZAC qui fait l’objet d’une déclaration d’utilité publique ».

Toutefois, le permis de démolir, demandé par le CCAS de Bordeaux le 3 juillet et accordé par le maire de Gradignan, fait l’objet d’un recours depuis le 1er décembre au tribunal administratif de Bordeaux par le Collectif « Pour une Rénovation Douce de Gradignan Notre Ville ».

« Tout ceci est illégal, car la vente du site n’est pas encore effectuée. Ils ont voulu faire un passage en force », assure Étienne Bergès, conseiller municipal de l’opposition (LFI), opposé au projet de la ZAC.

Nous avons sollicité une interview auprès de Michel Labardin, qui nous a répondu ceci via son cabinet :

« Compte tenu de l’instrumentalisation qui sera nécessairement faite des paroles et des écrits, dans l’esprit de ne pas mettre d’huile sur le feu et de ne pas compromettre tous les efforts entrepris jusqu’alors, nous avons pris la décision de ne pas communiquer pour l’instant sur ce dossier. Nous travaillons avec les services de la ville de Bordeaux afin de mettre en place les conditions d’une sortie de crise qui respecte à la fois les droits fondamentaux et la dignité des occupants. »

Des marchands de sommeil dans le second squat ?

Aujourd’hui, le CCAS de Bordeaux a entamé un diagnostic social sur le premier squat, celui de l’Eclaircie.

« Nous cherchons actuellement des solutions pour les occupants en commençant par les familles mais savons que nous ne pourrons pas reloger tout le monde. On espère que l’Etat sera aussi un relais », souligne Harmonie Lecerf.

En revanche, aucun diagnostic n’a encore été effectué dans le second squat qui aurait un fonctionnement a minima trouble. A l’intérieur vivraient plusieurs dizaines d’hommes seuls et quelques familles. Cette aile serait gérée par M., un habitant de Gradignan et sa compagne, Anglaise. D’après des sources concordantes, ils exigeraient des squatteurs le paiement d’un loyer. Dans un sms transmis dans la nuit de dimanche à lundi, l’homme jure qu’il « ne prend aucun loyer. Il faut arrêter de relayer des rumeurs. Je fais un travail social aidé par des associations. »

Un recours déjà dans les tuyaux sur la future vente des terrains

La future ZAC s’étend sur 30 hectares. 20 ha sont détenus par le CCAS de Bordeaux issus d’un legs, en 1920, de la part de Marguerite Deutsch de la Meurthe. Une partie seulement (11,8 ha) fait l’objet d’une Déclaration d’Utilité Publique (DUP). Cela conduit à préparer la vente de ces 11,8 ha de terrain à la FAB, qui seront « dédiés à des équipements publics et à la réalisation de logements », indique le cabinet de Pierre Hurmic.

« Les négociations sont en cours », ajoute simplement Harmonie Lecerf, vice-présidente du CCAS et administratrice de la FAB, évoquant un montant inférieur à 10 millions d’euros. 

Opposé au projet, le collectif Gradignan Rénovation Douce est déjà prêt a formulé un recours devant le tribunal administratif de Bordeaux lorsque la vente des 11,8 ha sera effectuée entre le CCAS à LA FAB. Pour motiver sa décision, son président, Philippe Riboulet, rappelle que « la donation a été assortie de charges et de conditions que le bénéficiaire (le CCAS de la ville de Bordeaux) s’est engagé à respecter à perpétuité.

La principale de ces charges est la création d’une œuvre sociale, “Le Repos Maternel” à destination de femmes en situation de précarité. L’acte de donation précise que “l’ensemble de la donation devra être exclusivement affectée aux destinations” imposées par la donatrice. Or, la ZAC prévoit par exemple, sur le domaine de la Clairière, la démolition de l’ancienne maison de retraite et la construction de divers équipements comme le groupe scolaire, un cinéma privé… Elle est donc clairement incompatible avec les conditions du legs. »

Dans ses conclusions rendues le 18 août dernier, le commissaire-enquêteur assure que « les missions sociales vont demeurer, en tout premier lieu le site du repos maternel, récemment étendu et rénové, qui permet de faire perdurer la vocation initiale du site. Cette vocation sera maintenue dans le cadre du projet ».

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